Traffics de femmes

Lydia Cacho · Chapitre 19 sur 70

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Traffics de femmes

Chapitre 5 - Birmanie : une guerre contre les femmes

Chapitre 5

Birmanie : une guerre contre les femmes

Les frontières de la peur

Charm Tong avait 6 ans quand ses parents ont passé la frontière de la Birmanie pour rejoindre la Thaïlande. Là, ils l’ont confiée à un orphelinat, seul endroit sûr pour une enfant de l’ethnie Shan, groupe minoritaire persécuté par les soldats birmans qui venaient d’instaurer une dictature.

Très jeune, Charm a perdu de nombreuses amies, victimes de l’exploitation sexuelle commerciale en Thaïlande. Elle s’estime chanceuse d’être encore en vie et de ne pas avoir été vendue à un réseau de prostitution. En grandissant, elle est devenue activiste et défend les droits des petites filles. À 16 ans, alors que dans le monde entier, d’autres adolescentes de son âge découvraient l’amour et imaginaient leur avenir, Charm a écrit :

Les soldats ont meurtri nos cœurs, nos croyances, nos âmes et nos droits… Oublier les crimes commis par les militaires n’est pas chose facile. En Birmanie, les droits de l’homme sont de plus en plus souvent bafoués, notamment dans les zones rurales et frontalières.

Tout ce que nous pouvons faire, c’est lutter pour ne pas nous laisser envahir par la peur.

En 2005, Charm a gagné le prix Reebok des droits de l’homme. Sa contribution la plus importante a sans doute été sa participation à

l’élaboration du rapport Licence to rape 7 , rédigé par les organisations Shan Women’s Action Network (SWAN) et Shan Human Rights Foundation (SHRF). Ce document consigne et détaille plus de 600 cas de femmes et de petites filles, dont certaines âgées de 4 ans seulement, violées et tuées par l’armée birmane. La jeune femme a également fondé un refuge pour les victimes de violences sexuelles. Charm a prouvé qu’en plein XXIe siècle, l’armée de son pays se sert des viols comme d’une arme de guerre et contraint les femmes et les petites filles des ethnies minoritaires à travailler dans les champs la journée et à satisfaire les besoins des soldats la nuit, tout comme le faisait l’armée japonaise avec les comfort women pendant la Seconde Guerre mondiale.

La Birmanie8 est délimitée par la Chine au nord, le Laos et la Thaïlande à l’est ainsi que l’Inde et le Bangladesh à l’ouest. Elle est en outre baignée par la mer d’Andaman au sud et par le golfe du Bengale à l’ouest. Ce pays se caractérise par son histoire particulièrement chaotique.

En 1962, la Birmanie est devenue un État socialiste dirigé par un parti unique.

La rébellion des étudiants et des moines contre le gouvernement, connue sous le nom de 8888 popular uprising, ou «soulèvement 8888 », a éclaté en 1988. La répression de ce mouvement par la dictature militaire du général Saw Maung, instaurée par un coup d’État, a fait presque 10 000 morts. Aung San Suu Kyi, leader démocrate de l’opposition au régime, a été arrêtée en 1990 après avoir remporté les élections démocratiques, invalidées par la junte. La Prix Nobel de la paix n’a été libérée qu’en novembre 2010. En 2007, les images du soulèvement social montrant la violence des militaires à l’encontre des moines bouddhistes ont fait le tour du monde. En 2009, la condamnation à dix-huit mois supplémentaires d’assignation à résidence contre Aung San Suu Kyi, visant à l’empêcher de participer aux élections de 2010, a été confirmée. Depuis plusieurs années, l’activiste encourage le boycott international du tourisme en Birmanie. Cette prise de position a suscité une importante polémique, y compris dans les rangs de ses admirateurs. En effet, la pauvreté s’est trouvée exacerbée par la chute brutale de l’économie. En outre, l’absence d’un tourisme de masse comme celui dont bénéficient la Thaïlande et le Vietnam complique la venue des journalistes, des enquêteurs et des activistes dans le pays et les rend d’autant plus repérables.

Séjourner en Birmanie en tant que journaliste est une très mauvaise idée, car la dictature militaire arrête et torture tous ceux qui cherchent à diffuser des informations sur les violations des droits de l’homme dans le pays. Je vais donc réaliser mes entretiens avec la plus grande prudence. Je prépare mon voyage vers la Birmanie depuis la Thaïlande : la façon la plus simple de pénétrer sur le territoire birman est de monter jusqu’à Sawngthaew, dans la région thaïlandaise de Mae Sot, puis de traverser la rivière Mae Nam Moei. Pour rencontrer mes sources, j’ai besoin de rester au moins deux jours, ce qui représente un gros

problème : en effet, pour franchir le pont depuis Mae Sot, il faut obligatoirement être muni d’un visa spécial coûtant 11 dollars et valable une journée uniquement, ce qui implique de rentrer le soir même en Thaïlande.

Les soldats qui travaillent comme agents des services de migration dans le petit poste frontière birman gardent le passeport du visiteur, à qui ils remettent un reçu. Je dois trouver un moyen de rester plus longtemps sans être identifiée par les autorités birmanes. Pour cela, il faut que mon passeport ne soit tamponné ni par la douane thaïlandaise au moment de sortir du territoire, ni par la douane birmane au moment d’entrer dans le pays. Une activiste thaïlandaise me suggère de tester l’étanchéité des frontières et de vivre la même expérience que les personnes qui passent clandestinement d’un pays à un autre. L’objectif est de revenir en Thaïlande quelques jours plus tard, avec mon passeport à la main et la preuve de la corruption des agents des services de migration. Bien entendu, pour des raisons de sécurité, je dispose d’un visa touristique pour mon voyage en Asie. Mes contacts locaux et mes amis de l’OIM sont informés de mon itinéraire, au cas où. En revanche, je ne dis rien à mon compagnon, déjà suffisamment préoccupé par mes démêlés avec les mafias de Bangkok.

Est-ce donc si compliqué de franchir la frontière d’un pays dont la stricte dictature militaire est liée avec la criminalité organisée et la traite des femmes?

Je dois être accompagnée par quelqu’un pouvant me conduire à Mae Sot et de là, traverser le pont dit «de l’Amitié ». Heureusement, je parviens à entrer en contact avec un homme que m’ont recommandé certains collègues. Le passage en Birmanie va me coûter 250 dollars : 50 pour le contact, 100 pour les soldats du poste frontière thaïlandais et 100 pour ceux du poste birman, qui me laisseront entrer sans visa et sans garder ni tamponner mon passeport. Je devrai ensuite débourser la même somme pour retourner saine et sauve en Thaïlande avec un cousin de mon contact, qui me conduira de nouveau à Mae Sot.

Les consignes sont claires: je dois me taire et rester avec un groupe de sept touristes régionaux accompagnés par Tomy, le « guide » à qui j’ai remis les 250

dollars. Le poste frontière du côté thaïlandais est assez moderne. Tomy règle les démarches en moins de dix minutes et nous passons comme si de rien n’était.

Nous traversons les 420 mètres du pont de l’Amitié et je dois dépenser 200

dollars supplémentaires: c’est la somme que le gouvernement birman impose de changer pour la devise locale à tous les touristes.

En février, la chaleur n’est pas insupportable : ce matin, il fait 36 °C. Nous nous mettons en file pendant que Tomy parle avec un soldat. Apparemment, les passeports mexicains passent plus inaperçus que ceux d’autres pays occidentaux

à avoir adopté une position ouvertement et radicalement opposée à la junte militaire et à ses crimes. Deux soldats armés et impeccablement vêtus étudient minutieusement les passeports: les dollars sont glissés entre les pages de chacun des documents. Dans une autre file, les militaires examinent un petit groupe d’Européens plus âgés, habillés à la Indiana Jones. L’attention de l’un d’eux est attirée par la caméra professionnelle d’un Allemand: «Pas de journalistes ! Pas de journalistes ! » Le guide du groupe, sévèrement pris à parti, tranquillise le soldat en lui assurant que ces touristes viennent uniquement pour découvrir les richesses naturelles du pays. Finalement, le groupe peut entrer, muni de visas valables une journée et sans les passeports, gardés au poste frontière.

Je commence à me sentir inquiète, nerveuse. Alors que je jette un coup d’œil vers le bureau du soldat qui détient mon passeport, je sens mon sang se glacer: il dispose d’un ordinateur. Il suffit qu’il entre mon nom sur Google pour découvrir que j’exerce le métier de journaliste. Les yeux fixés sur le sol, je respire profondément, essayant de me calmer. La main du guide sur mon épaule me fait sursauter: « Allons-y », me presse-t-il en anglais. Plus tard, je rirai en pensant à cet épisode: je l’ignorais, mais les soldats n’ont pas accès à Internet.

Comme les marchés mexicains, celui de Mae Sot est bruyant et fréquenté par de nombreux habitants en costume traditionnel. Les touristes se mêlent aux défenseurs des droits de l’homme, qui vivent à la frontière et disposent d’un accès plus facile et plus sûr à la réalité birmane. Pourtant, il y a régulièrement des affrontements avec les soldats de la junte qui arrêtent quiconque cherche à obtenir des renseignements sur le pays. C’est également à Mae Sot que Birmans, Chinois, Thaïlandais et Karens, une ethnie birmane, échangent produits légaux et illégaux sur le marché noir. Je suis bouleversée de voir, installés entre de petits restaurants typiques et des ateliers d’artisanat, des vendeurs qui proposent faux passeports, femmes et enfants à adopter. Des produits chinois circulent dans des containers entre les districts de Mae Ramat, Tha Song Yang, Phop Phra et Um Phang. Le pont de l’Amitié relie Mae Sot à Yawadi et de là, la route part à l’ouest vers les villes birmanes de Mawlamyine et Rangoun. Avant de traverser le pont, je joue les touristes et achète un petit bouddha avant de faire un tour au marché.

Si la faune et la flore sont similaires à celles qu’on trouve en Thaïlande, le paysage birman change à mesure qu’on pénètre sur le territoire. Avec ses vieilles voitures, dont certaines sont déglinguées tandis que d’autres fonctionnent encore vaillamment, le pays me fait penser à Cuba, à l’époque où les rues étaient pleines d’automobiles des années cinquante. Tout comme dans l’île caribéenne, on

entend en Birmanie les mêmes discours un peu usés derrière lesquels se cachent ceux qui ont peur d’affronter la dictature et qui affirment, avec un sourire hypocrite, que leur nation est une terre de liberté.

Une heure plus tard, je me promène dans les rues birmanes. L’air chaud et humide colle à mon visage et transporte les relents des eaux usées qui débordent des canalisations. À l’extérieur d’un temple, j’aperçois un vieil homme endormi aux côtés de deux enfants, chargés de surveiller un panier contenant un cobra.

Sur le même trottoir, un groupe de touristes blonds s’approche et immédiatement, les enfants commencent à hypnotiser le serpent. Depuis le coin de la rue, un soldat les surveille attentivement : les réunions sont interdites pour éviter tout rassemblement ou manifestation politique.

La Birmanie fait partie de ces pays où la traite et l’exploitation sexuelle des femmes sont des activités très clairement contrôlées par l’État, et plus particulièrement par l’armée. Faisant preuve d’une extrême prudence, j’ai retrouvé dans un monastère mon contact et les activistes qui ont réussi à consigner les cas des centaines de femmes et de petites filles birmanes violées et assassinées par l’armée et à prouver, photographies à l’appui, les conditions d’esclavage dans lesquelles ces femmes vivent. L’engagement et la solidarité des moines bouddhistes sont réconfortants, tout comme ceux que j’avais déjà trouvés chez les religieux sri-lankais, qui m’avaient hébergée un an auparavant. Ils font preuve de la même compassion que les moines tibétains, qui ont compris qu’ils doivent partager les souffrances du peuple et refuser les traditions sexistes inacceptables. Leur attitude est bien différente de celle des religieux cambodgiens et thaïlandais, qui évitent de s’adresser aux femmes. Ainsi, lorsque l’une d’elles veut leur remettre quelque chose, elle doit le faire par l’intermédiaire d’un homme.

La population semble être dans le même état d’esprit que celle des pays touchés par la guerre et la répression, comme les territoires palestiniens occupés, l’Irak ou l’Afghanistan. Les défenseurs des droits de l’homme sont contraints de travailler dans la clandestinité et de se cacher pour ne pas exposer les victimes :

«Le nombre de prisonniers d’opinion s’élève déjà à sept cents. Nous n’avons pas besoin que d’autres personnes meurent, soient blessées ou réduites au silence », m’explique un Espagnol qui réalise dans le plus grand secret un documentaire sur les mouvements sociaux dans les provinces de Birmanie. Les personnes que j’interroge affirment que la violence sexuelle exercée par les militaires à l’encontre des femmes et des petites filles des villages a un impact important sur le moral de la population. En effet, les mouvements sociaux sont soutenus par

des groupes à forte dominante féminine. Bien sûr, ces groupes comptent également des hommes, mais ce sont généralement les femmes qui acceptent de risquer leur vie pour leur communauté. Ceux qui les violent et les soumettent affaiblissent l’ensemble de la population tout en les avertissant qu’elles sont surveillées.

Nan n’a que 30 ans mais elle a l’air d’en avoir 50. Elle baisse souvent les yeux car elle a honte de l’énorme cicatrice qui défigure son visage, souvenir de la perte d’un œil provoquée par un coup de baïonnette. C’est un miracle que la jeune femme ait survécu et je lui dis qu’elle doit être fière de sa force et de son courage. Elle me répond d’une voix d’enfant qu’elle déteste faire peur aux gens, que cela la gêne. Elle commence alors à me raconter comment elle a été vendue à une maison close en Thaïlande, puis punie en Birmanie après son expulsion par le gouvernement thaïlandais.

En 1992, Nan était âgée de 15 ans et vivait avec sa famille dans un village du nord du pays. Une nuit, son père l’a appelée et l’a présentée à un soldat, qui a affirmé qu’il recrutait des jeunes filles saines et vierges pour travailler pour le gouvernement birman. La virginité était un critère important, a-t-il expliqué aux parents de Nan : les jeunes filles « déshonorées » et fauteuses de troubles n’étaient pas les bienvenues. Les parents de l’adolescente ont reçu 60 dollars et la promesse que leur fille reviendrait un an plus tard, prête à travailler. Nan se souvient qu’elle avait entendu des rumeurs selon lesquelles les soldats violaient et tuaient les petites filles, mais elle n’avait pas tout compris : «Chez moi, on ne parlait jamais de sexe. Mes parents sont agriculteurs, ignorants et très conservateurs… Nous avons beaucoup marché, puis ils m’ont fait monter dans un vieux véhicule, entre les soldats. Lorsque l’un d’eux a commencé à toucher mes jambes, je me suis urinée dessus. Ils se sont moqués de moi et m’ont insultée. »

Après un viol collectif, Nan a été vendue à une maison close à la frontière thaïlandaise. Là, elle a été exploitée pendant deux ans jusqu’à ce qu’une organisation chrétienne demande aux autorités d’intervenir dans l’établissement.

Les trafiquants n’ont jamais été arrêtés. Nan ainsi que douze autres jeunes filles ont été renvoyées dans leurs familles. Alors qu’elle était encore en Thaïlande, elle a révélé à un journal de Bangkok qu’un soldat l’avait vendue. Lorsque le gouvernement thaïlandais a remis Nan aux autorités birmanes, l’adolescente a été arrêtée. Après avoir été maltraitée pendant plusieurs jours, un soldat l’a accusée de trahison et l’a frappée avec son arme, laissant la jeune femme pour

morte. En termes de services sanitaires, la Birmanie occupe certes l’avant-dernier rang du classement, qui compte 191 pays, mais grâce à un bon médecin de la Croix-Rouge, Nan a pu vivre même si elle perdu un œil. Elle a passé deux mois dans un hôpital infesté de cafards pour être soignée d’une infection et d’un état de stress posttraumatique.

Nan a réussi à survivre en devenant interprète pour les groupes de défense des droits de l’homme qui travaillent clandestinement en Birmanie. Elle semble posséder un mélange incroyable de volonté et de compassion que je n’ai vu chez personne d’autre. Il n’y a chez cette femme courageuse aucune trace de rancœur, de haine ou de désir de vengeance, mais simplement une grande douceur presque mystique. Elle ne sait pas écrire mais garde en mémoire absolument tous les chiffres et tous les noms de ses violeurs.

Le nettoyage ethnique, exacerbé par les offensives de la dictature militaire, a entraîné des massacres, touchant particulièrement les femmes karens, môns, shans et rohingyas (minorité musulmane). Des centaines de petites filles et d’adolescentes shans et môns ont été séquestrées par certains militaires pour créer des camps d’esclaves sexuelles.

En 2006, le commandant Myo Win a ordonné à quinze villages du district de Ye de donner deux filles chacun. Celles-ci devaient être célibataires, mesurer plus de 1,60 mètre et avoir entre 16 et 25 ans. Un détachement de soldats a regroupé les candidates jusqu’à ce qu’elles soient suffisamment nombreuses pour participer à ce que les généraux ont appelé «le défilé de mode» du jour de l’indépendance. Les jeunes femmes retenues, toutes issues de zones rurales de l’État môn, ont été conduites à la caserne et contraintes de défiler pour les militaires pendant trois jours, au cours desquels elles ont été violées. De retour dans leurs communautés, personne

n’a rien osé leur demander9.

Selon les associations féministes, rien qu’à Rangoun, entre 5 000 et 10 000

femmes sont forcées de se prostituer pour survivre. Tandis que la répression et que la guerre ethnique poussent les réfugiés birmans à rechercher une protection à l’étranger, les relations politiques du pays avec la Thaïlande se détériorent fortement. En effet, le gouvernement thaïlandais continue de signer des accords commerciaux avec la dictature, bien qu’aucune solution n’ait été trouvée pour résoudre leur vieux désaccord territorial.