Traffics de femmes
Refuges : mener à bien une mission essentielle
Aux États-Unis, au Mexique, en Espagne, en Turquie, en France, en Afrique du Sud, en Colombie et au Japon, certains policiers traitent les victimes comme des délinquantes et violent la quasi-totalité de leurs droits. Si ces circonstances sont peu à peu en train d’évoluer, il est néanmoins nécessaire de réaliser une analyse sérieuse pour identifier les situations dans lesquelles la police adopte une double morale et des préjugés sexistes pour véhiculer une image d’efficacité, et celles qui se trouvent améliorées par des formations adéquates et la mise en œuvre de meilleures pratiques. Ces bonnes pratiques sont en effet indispensables pour montrer ce qu’il est
possible de faire36.
Tant que l’abolition de la prostitution dans son ensemble ne sera pas décidée, plusieurs actions concrètes visant à éradiquer la traite peuvent être mises en place par les autorités signataires du protocole de Palerme et des autres accords visant à lutter contre l’esclavage :
Enquêter sur le financement des maisons closes, des bars et des agences de mannequins suspects : si j’ai pu détecter certaines opérations de blanchiment de capitaux, je suis sûre que les agents spécialisés pourront le faire beaucoup mieux que moi.
Infiltrer des agents de police dans les entreprises de production de pornographie. En effet, il existe un nombre significatif de femmes et d’adolescentes contraintes de travailler dans ce secteur.
Ficher les policiers qui fréquentent les maisons closes et les bars nudistes pendant leur temps libre. En effet, ceux-là sont presque toujours davantage dévoués à la protection du commerce sexuel qu’à leur mission officielle.
Les trafiquants cherchent généralement à les attirer pour en faire des clients VIP et des complices naturels.
Mettre en place des politiques d’interdiction et de réprimandes à destination des fonctionnaires qui fréquentent les maisons closes. Un policier, un militaire ou un secrétaire d’État surpris à boire un verre en compagnie d’un trafiquant de drogue ou à se droguer est immédiatement arrêté. Pourquoi les lois interdisant le proxénétisme et la traite ne sont-elles pas appliquées de la même manière ?
Répertorier les vidéos pornographiques mettant en scène des adolescentes et des enfants systématiquement retrouvées au cours des éclatantes perquisitions des propriétés de trafiquants de drogue ou autre dans le monde entier et enquêter sur leur nombre et leur origine.
Refuges : mener à bien une mission essentielle
Les nombreux témoignages des victimes de la traite qui ont été secourues n’existeraient évidemment pas sans les différents refuges et abris qui ont ouvert à travers le monde et qui permettent d’étudier les histoires individuelles. Juste à côté des lieux où les crimes sont commis, il existe également des endroits sûrs où les victimes peuvent dormir, manger, travailler et, finalement, reconstruire leur vie et leur avenir librement.
Au Guatemala, j’ai visité un refuge qui accueillait quarante-trois adolescentes âgées de 12 à 14 ans et portant chacune leur bébé, tous issus de viols. Ces jeunes mamans avaient été secourues alors qu’elles travaillaient dans des maisons
closes à la frontière avec le Mexique. Certaines me montraient leurs enfants comme s’il s’agissait de poupées en plastique, avec lesquelles elles n’avaient aucun lien corporel ou émotionnel. D’autres les caressaient et en prenaient soin, comme pour combler le vide et l’abandon qu’elles-mêmes avaient ressentis dans leur enfance. Sur la frontière chinoise, un matin, par - 10 °C, je me suis réveillée dans mon sac de couchage à côté d’une bande de gamines qui se moquaient de mes chaussettes colorées et avec qui j’ai partagé le riz bouilli le plus savoureux de ma vie. Au Sri Lanka, assise devant un feu de bois, j’ai partagé les craintes d’un groupe de femmes hindoues qui reconstruisaient leur vie après avoir passé une vingtaine d’années à se prostituer. Au Burkina Faso, j’ai passé une nuit blanche avec trois petites qui s’étaient glissées dans mon lit pour que je les câline et que je leur raconte des histoires de petites filles mexicaines. À Cuba, j’ai écouté les
jineteras37 qui tentaient de fuir l’esclavage sexuel à travers la poésie et la musique. Au Japon, je me suis rendu compte de la maturité émotionnelle d’un groupe d’adolescentes philippines, qui souhaitaient devenir peintres et ne plus jamais être contraintes à avoir des relations sexuelles. À New York, j’ai joué au basket avec sept adolescentes mexicaines secourues après avoir été vendues par leurs frères à un réseau de maisons closes tenues par la mafia. Au Mexique, en compagnie d’un prêtre, j’ai préparé un plat de
cochinita pibil 38 pour vingt-trois adolescents du Chiapas et du Salvador, victimes de travail forcé dans le domaine du bâtiment et qui, après des journées de douze heures, dormaient à même le sol sans avoir correctement mangé. À Barcelone, j’ai passé une nuit très froide à écouter les immigrantes africaines exclues, qui rêvaient d’une vie meilleure et légale. En France, j’ai discuté avec sept adolescentes chinoises, sauvées des mains de la mafia chinoise opérant à Paris et qui voulaient créer une école pour enseigner aux petites filles à vivre librement et en étant conscientes que naître femme n’est pas un péché.
Chaque victime délivrée de l’esclavage et qui revendique ses droits est la preuve vivante que la vie peut reprendre le dessus et qu’il faut continuer à défendre la liberté des êtres humains, pour que chaque personne ait le droit de prendre ses propres décisions et de choisir son destin. Dans un bon refuge, les victimes peuvent reconstruire leur vie, comprendre, choisir, pardonner ou ne pas pardonner et aller de l’avant. Parfois, comme me l’a dit une adolescente en Suède, «nous avons juste besoin qu’un autre être humain nous regarde dans les yeux, nous considère comme son égal, nous donne un miroir et nous fasse un petit coin paisible pour pouvoir nous observer, et chercher au fond de nous qui nous sommes et où nous voulons aller ».
Tant que la traite ne sera pas éliminée, les espaces sûrs fournis par les refuges
seront nécessaires, surtout dans les pays où l’exploitation sexuelle est la plus
active39. Les individus qui mettent en œuvre les opérations de secours et qui dirigent ces établissements sont devenus de véritables héros. Malheureusement, la société ne fait pas toujours son possible pour aider à la réinsertion des victimes. Pourtant, c’est d’un héroïsme collectif et non pas exceptionnel dont nous avons besoin.
Les différents types d’organisations40
Sur 176 pays, parmi lesquels les États-Unis, seuls 133 disposent de refuges et d’abris pour les victimes de la traite, tant à des fins d’exploitation sexuelle que de travail forcé. Parmi ceux-là, 53 pays possèdent des refuges gérés par des organisations civiles et, à 82 %, par des femmes. Dans 36 nations, le gouvernement local a fondé et entretient les infrastructures des établissements existants. Dans 29 pays seulement, il collabore avec la société civile dans des systèmes de financement mixte: ainsi, l’association se charge de trouver 30 à 60