Trafic (Tome3) (French Edition)
Chapitre 07
Voyage en orient
[Esperanza]
À l’orée du jour, nous nous réveillons, direction Annaba, pour une route de cinq heures. Nous nous installons dans la voiture pendant que de la musique orientale sort du poste de radio puis Yelmani démarre. Je reste silencieuse durant le trajet, envahie par un sentiment de méfiance. Et si cet homme énigmatique qui m’accompagne cachait une tout autre facette de lui-même ? Qui est-il réellement ? Est-ce ordinaire de se comporter aussi gentiment ? Depuis ma jeunesse, je n’ai pas fréquenté de garçon aussi prévenant que lui, à part Dani peut-être. D’ailleurs, je me demande comment a réagi ma famille quand ils ont appris ma disparition. Lorenzo les a-t-il informés ? avouant ainsi sa faiblesse à mon père. Ou gardera-t-il le silence ? espérant remettre la main sur moi.
Les paysages défilent sous mes yeux et je suis toujours muette. Je n’assimile pas les paroles des chansons qui résonnent dans l’habitacle, mais le tempo de tous ces sons est appréciable. Les routes que nous empruntons sont parfois sinueuses. Entre terre, mer et montagne, les chemins donnent du fil à retordre à mon chauffeur qui ne prend pas de pause et avale les kilomètres. Avec bravoure, je ne peux le nier.
Quelques heures plus tard, nous arrivons au poste-frontière entre l’Algérie et la Tunisie. Des hommes armés nous demandent de sortir du véhicule. L’effroi m’envahit, mais le regard de mon compagnon m’intime de me calmer. Yelmani est fouillé de la tête au pied. Quant à moi, on m’isole dans un petit bureau où je subis le même examen minutieux. Lorsque je ressors pour rejoindre mon faux mari, les autorités inspectent notre unique valise. La peur me saisit quand je pense à l’argent. Vont-ils le découvrir ? Si tel est le cas, nous sommes fichus. Nous serons arrêtés et je serai démasquée, ce qui rendra mon retour en Italie inévitable. Mon inquiétude doit se ressentir, car mon partenaire de galère se rapproche et place une main autour de ma taille.
— Calme-toi, ils ne trouveront rien, glisse-t-il à mon oreille.
— Pourquoi s’acharnent-ils ainsi ?
— Les groupes armés et les terroristes sont pris très au sérieux ici.
Un des gardes interpelle mon comparse dans sa langue. Ils discutent cinq minutes, puis Yelmani m’indique de remonter en voiture. Quelques instants plus tard, nous pouvons regagner la route. Je suis soulagée et remercie ma foi intérieure d’être avec moi. Pendant ces interminables secondes, j’ai prié en espérant une issue favorable à ce contrôle.
— Il y aura un autre poste à la frontière algéro-marocaine, puis à ton départ pour le Portugal aussi. Ils sont partout.
— Je panique à l’idée qu’on me démasque.
— Tu dois rester forte et ne pas montrer de signe de faiblesse. Au moindre doute, ils t’arrêteront.
Je sais qu’il a raison. C’est compliqué de se canaliser dans ces moments-là. Nous sommes dorénavant arrivés en Algérie où nous roulons jusqu’à Annaba. Yelmani m’explique que c’est une cité portuaire surnommée la coquette. À travers la vitre, la cité est jolie. Elle est la quatrième plus grande ville du pays. Nous nous garons aux abords d’un restaurant Kebab. Ce nom me dit quelque chose mais je n’en ai jamais mangé. Je n’ai connu que des repas raffinés jusqu’à présent. C’est un régal pour moi de goûter à toutes ces spécialités. Mon faux époux échange quelques mots en arabe avec le patron. On s’installe à une table, le serveur nous apporte nos sandwichs ainsi que nos boissons. Mon dieu, comment autant d’ingrédients peuvent tenir dans ce pain ? En face de moi, cet homme ténébreux m’observe. C’est toujours aussi déroutant que la première fois, mais je me sens de plus en plus à l’aise en sa compagnie.
— Comment tu le manges ? le questionné-je.
— Avec les mains, comme ça, regarde et apprends.
Il ouvre grand la bouche et croque à pleines dents dans le pain. Seulement, il y va tellement fort que de la sauce coule partout sur ses doigts. Il râle et je ne peux retenir un rire discret.
— Ce n’est pas très pro comme démonstration, mais je me donne à fond, ricane-t-il.
— Évidemment, je te crois.
J’essaye à mon tour et j’avoue qu’il est difficile de ne pas se salir, c’est laborieux. C’est très bon, la viande est excellente et les légumes viennent apporter un peu de légèreté.
— Alors ? Tu aimes ?
— Pourquoi n’en ai-je pas mangé avant ? C’est délicieux.
— Ravi que ça te plaise.
Je tente d’achever mon repas, mais c’est bien trop consistant. Je cale à la moitié. Yelmani, quant à lui, n’en laisse pas une seule miette, il est bon mangeur. Avant de quitter les lieux, il se renseigne auprès des propriétaires pour nous dénicher un hôtel modeste. C’est ainsi que trois ruelles plus loin, nous nous retrouvons devant la façade d’un établissement hôtelier. On nous donne notre clef, et nous montons déposer nos affaires. Encore un lit double. Voyant mon visage, mon accompagnant mime une tête boudeuse.
— Je peux dormir par terre si tu préfères.
— Non, ça ne sera pas nécessaire, et puis… non, rien.
Je m’oblige au silence, car mes pensées sont inappropriées. Comment puis-je aimer dormir dans les bras de cet homme ?
— Tu as été silencieuse tout le long de la route, je vois bien que quelque chose te perturbe. Parle-moi, insiste Yelmani en s’approchant.
— Je… Je pense à ma famille. Que va-t-il se passer ? Vont-ils m’en vouloir ? déclaré-je les yeux au sol.
D’un pas sûr, Yel réduit l’écart entre nous et lève mon menton. Il a un air dur et pourtant je ne ressens aucune peur. J’observe chacun de ses traits, comme pour ne jamais l’oublier. Mais que m’arrive-t-il ?!
— Quel père voudrait voir sa fille triste ? Tu as le droit de décider de la vie que tu veux, de choisir ton destin. Personne ne doit t’imposer quoi que ce soit. Ton sort est entre tes mains, affirme-t-il en caressant mon visage.
— Pourquoi es-tu si gentil avec moi ? Est-ce que tu me caches quelque chose ?
— Je te respecte sincèrement. Je t’ai dit toute la vérité, Esperanza, je sais que tu es malheureuse, et je ferai tout mon possible pour que ce voyage soit agréable.
Il l’est. Son pouce vient essuyer une larme qui roule sur ma joue.
— Ton mari ne mérite pas ta peine. Tu es rayonnante quand tu rigoles. Cet homme n’a pas su distinguer ta véritable personnalité. Il est stupide. L’argent rend fou.
— Tu le penses sincèrement ?
— Pourquoi je mentirais ?
— Je ne sais pas.
— Ce que tu as vécu est horrible. C’est lui qui a un problème mental. Tu dois prendre confiance en toi, laisse ta foi te guider. Bats-toi pour ce qui te semble juste. Libère-toi de ce monde, avance, éblouis-les tous sur ton passage.
Yelmani est motivant et me donne la force d’oublier la peur dans laquelle je me suis enfoncée toutes ces années. Je puise au fond de moi-même pour tenter de vaincre cette douleur qui me hante.
— Merci.
Il acquiesce et recule en allant entrouvrir notre valise. Mon acolyte enfile un short tandis qu’il me tend ma robe de nuit. Je ne comprends pas, ce n’est pourtant pas l’heure de dormir.
— On va à la plage. Il est mieux de te baigner ainsi.
— Vraiment ?
— Oui, on ne va pas rester enfermés ici. Le temps est magnifique.
— Je ne risque rien ? Je dois me voiler ?
— Pas avec moi, je te protégerai Esperanza. Quant à ton visage, pas besoin de le couvrir. Je ne pense pas que ton mari te cherche ici et personne ne te connaît.
Je prends la tenue qu’il me donne et vais me changer. Nous désertons la chambre, grimpons en voiture et nous garons sur le bord de mer. Le panorama est exceptionnel. L’eau est à perte de vue, coincée entre ciel et terre. Cette plage est entourée de verdure et de quelques immeubles. Yelmani retire ses chaussures et son t-shirt. À mon tour, j’étends mes pieds nus sur le sable chaud. Je ferme les yeux et respire à pleins poumons. La sensation de bien-être est instantanée.
— Tu viens, me rappelle à l’ordre la voix de mon faux mari.
J’ouvre les paupières et ses iris se fondent dans les miens. Le sourire ravageur et la main tendue vers moi, il attend que je saisisse l’opportunité de m’amuser. Est-ce correct de se détendre en pleine fuite ? Est-ce que je mérite de m’allouer du bon temps ? Ou est-ce cela de vivre ordinairement ? Les gens autour de nous sont joyeux alors que le monde qui les entoure est si périlleux, cependant, ils ne réfléchissent pas et profitent. Dois-je suivre leur exemple ?
— Tu te poses trop de questions, Esperanza.
Mon protecteur me sort de mes interrogations et me tire vers lui. Propulsée dans ses bras, il m’enlace.
— Jouis des plaisirs que t’offre la vie, chuchote-t-il à mon oreille.
Sa proximité soudaine m’intimide alors je m’écarte brusquement, comme si son contact me brûlait la peau. Un malaise s’installe entre nous.
— Je ne voulais pas t’effrayer, pardonne-moi, m’implore-t-il le regard mélancolique.
— Je… c’est moi, désolée, c’est juste que…
— Je souhaitais sincèrement te rassurer. Je… ce n’était pas correct de ma part.
— J’ai été rabaissée toute ma vie. La gent masculine me répugne. Tu n’y es pour rien, et j’en suis consciente. Seulement, j’ai besoin de temps même pour une accolade amicale.
Il acquiesce et se contente d’appliquer un baiser sur ma main. Nous avançons vers l’eau, tout doucement. Yelmani se jette dans la grande bleue, tandis que je teste la température du bout de mes orteils. Plutôt tiède, je me mouille ainsi la nuque, les mains puis les bras. Je progresse peu à peu dans la Méditerranée, mais c’était sans compter sur mon acolyte qui m’éclabousse en rigolant. Son humeur communicante m’envahit et je me surprends à lui rendre la pareille.
— Tu connais le requin ?
— Le quoi ?
Il s’enfonce dans les profondeurs et je saisis son petit jeu. Je scrute autour de moi et la peur commence à s’insinuer dans tous mes pores. Je l’appelle, mais rien. Inquiète, je rebrousse chemin quand deux bras fermes m’attrapent et me balancent en hurlant dans l’eau. J’ai juste le temps d’entendre “je t’ai eue” avant de m’engouffrer dans la mer. Je remonte à la surface avec une mine chagrinée. Je passe devant Yelmani qui me retient tendrement par le poignet.
— J’ai fait quelque chose de mal ? me demande-t-il en se plaçant face à moi.
La tête vers le bas, je n’ose pas lui avouer que j’étais morte de trouille pour lui. Il relève mon visage et ancre ses beaux yeux dans les miens.
— T’ai-je offensée ? poursuit-il en dressant la paume de sa main sur ma joue.
— Non, j’ai paniqué, j’ai cru que tu t’étais noyé, et ça m’a affolée.
— C’est la raison pour laquelle tu boudes ? sourit-il comme un enfant.
— Et je deviens quoi moi s’il t’arrivait quelque chose ? As-tu pensé à ça ? rétorqué-je inqéuiète.
— Ici, impossible, je suis tel un poisson dans l’eau, c’est mon élément, s’amuse-t-il de la situation.
— Ce n’est pas drôle !
— Très bien, tu veux qu’on rentre ?
— Oui, s’il te plaît.
Il souffle, se passe la main dans les cheveux, mais finit par céder. J’ai littéralement cassé l’ambiance, je le sais pertinemment. Nous rentrons dans un silence de plomb. Je me douche, ouvre le livre traduit en anglais que j’ai emprunté à la bibliothèque de l’hôtel et entame ma lecture. Discrètement, j’observe mon sauveur qui se rend à son tour dans la salle de bain. Je m’en veux d’avoir réagi ainsi. Il ne mérite pas que je m’emporte de cette façon. Afin de m’excuser, je déniche une idée de jeu pour détendre l’atmosphère. Mes souvenirs d’enfance refont surface. On y jouait souvent avec Danilo, mais mon père ne supportait pas qu’il puisse perdre son temps bêtement. Je cherche dans les placards quelques feuilles, deux stylos et compose le jeu du petit bac. Je n’entends plus le jet de douche, mais Yelmani tarde à sortir de la pièce. Impatiente, je me lève et toque à sa porte. Il ouvre torse-nu, une serviette autour de sa taille. Troublée, je recule vivement.
— Un problème ? me questionne-t-il.
— Je voulais jouer.
— Jouer à quoi ? m’interroge-t-il curieux.
— Oh… euh… à ça, lui indiqué-je en lui désignant les feuilles dans ma main.
Il m’observe de la tête aux pieds. Je sens qu’il hésite et ça me trouble d’autant plus.
— Laisse-moi cinq minutes et je te fous une raclée, ricane-t-il.
Soulagée qu’il accepte, je souris de toutes mes dents.
— Yelmani, l’interpellé-je avant qu’il ne rentre à nouveau dans la salle de bain.
— Quoi ?
— Je suis désolée pour tout à l’heure.
— C’est déjà oublié.
Nous passons le reste de la journée à nous défier. Nous en sommes à huit parties sur dix. À égalité, je compte bien le dépasser sur cette manche. Concentré, je cherche un pays en K. Yelmani m’observe discrètement par-dessus sa feuille.
— Stop, ricane-t-il un sourire collé au visage.
— Quoi ? Non ! Impossible, on vient de commencer ! répondis-je ahurie qu’il ait terminé en si peu de temps.
— Et pourtant si…
— Très bien, comparons nos résultats.
Son regard empli de malice m’indique qu’il me dissimule quelque chose. Je ne le connais que depuis plusieurs jours et pourtant, j’ai l’impression qu’il me ment. On commence par les prénoms féminin et masculin, où nous marquons un point chacun. Nous poursuivons sur le travail et la ville, où le score reste neutre. Ayant buté sur le pays, je le laisse donner sa réponse.
— Kenya tout simplement.
— Oh, mais oui, que suis-je bête.
— Je ne te contredirai-pas, se moque-t-il fièrement.
— Non mais quel toupet ! fulminé-je en lui balançant mon oreiller.
— Mauvaise joueuse ! s’amuse-t-il.
Ennuyée qu’il puisse gagner, j’attends patiemment qu’il continue avec les cases animaux et objet, mais il ne prend pas la parole.
— Allez dis-moi ! Tu as marqué quoi ?
— Rien, je n’ai pas trouvé.
— Pardon ? Mais tu as dit stop !
— J’ai compté le nombre de fois où tu as utilisé ton stylo. Je me suis aperçu que tu étais arrêtée au pays et que tu n’avais pas continué. Je souhaitais simplement détenir deux points d’avance sur toi.
— Quel tricheur ! ajouté-je en saisissant sa feuille pour vérifier.
Il se met à éclater de rire, alors j’attrape son oreiller et lui envoie des coups en me marrant.
Ce petit bac finit en bataille générale sur le lit. Yelmani a forcément plus de force que moi et arrive facilement à déjouer mes plans. Alors qu’il tente de me maîtriser, nous basculons l’un sur l’autre. Allongée au-dessus de lui, je suis mal à l’aise. Son souffle se mélange au mien, son haleine mentholée titille mes narines. En levant mon regard dans le sien, je panique et m’écarte gênée.
— Désolée.
— Hey, Esperanza, ce n’est rien. Bon, on hisse le drapeau blanc et on termine cette partie ou tu t’avoues vaincue ?
— Tu n’échapperas-pas à ta défaite !
Il termine vainqueur et je me sens désabusée. Je me vengerai ! Nous passons ensuite à table, puis vient l’heure du coucher. Après un énième cauchemar, c’est à nouveau dans ses bras que je trouve la paix.
Au petit matin, nous regagnons la route pour Alger. La musique résonne à nouveau dans l’habitacle donnant l’impression de revivre la même journée depuis plusieurs jours. Après six heures de voyage, nous voilà arrivés dans la capitale algérienne.
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