Trafic (Tome3) (French Edition)
Chapitre 31
Le début de la fin
[Yelmani]
Le jour se lève sur Medellín et je n’arrive toujours pas à croire que je suis ici avec elle, que mon enfant va bientôt voir le monde.
Ce matin, nous partons tous les trois avec Danilo pour l’échographie du deuxième trimestre. La vie n’est pas si dure en Colombie tant que mon regard croise celui de princesse, alors je n’ai pas à me plaindre. Malgré le danger qui nous guette, j’essaie de rester clairvoyant. Assis sur la rambarde du balcon à observer le soleil se lever sur les plaines qui nous entourent, je me sens bien. Je respire à pleins poumons la chance d’être en vie ici avec eux. Je savais dès le départ qu’en arrivant dans sa famille, rien ne serait facile et j’ai compris rapidement que Danilo bénéficiait d’une place importante dans son cœur. Si à l’époque, on m’avait dit que je serais prêt à partager la femme qui couche dans mon lit, j’aurais dit non sans hésitation. Dans ma religion, c’est interdit et pourtant aujourd’hui pour rien au monde, je ne la priverai de ce bonheur. Esperanza a tellement souffert qu’elle a besoin de double amour, double protection, rien n’est jamais assez pour cette beauté fatale. Son âme est pure, sincère, dotée d’une fragilité déconcertante.
— Tu médites ? me tire de mes pensées la voix de Danilo.
J’oriente mon regard vers le sien et lui sourit. Depuis le drame qui l’a touché, il n’a plus passé une nuit en compagnie d’Esperanza. Je sais que je la comble mais il possède sa façon à lui, plus violente de lui faire l’amour et j’ai compris que cela lui manquait.
— Je réfléchis, c’est le grand jour, soit nous serons papá d’un petit garçon soit d’une petite fille, lui rétorqué-je heureux de la future rencontre avec ce petit être qui grandit en elle.
— On va devoir trouver un prénom, et ça, c’est ce qui va être le plus dur à décider, Esperanza est têtue, ricane-t-il de son balcon.
— À deux, on devrait pouvoir la faire changer d’avis, surtout si tu passais tes nuits à ses côtés.
— C’est trop tôt… je n’y arrive pas.
J’acquiesce et retourne auprès de notre marmotte qui dort encore. Le drap recouvre son ventre de femme enceinte en une jolie bosse. Je m’approche d’elle pour la réveiller, mais la porte s’ouvre et le visage de Danilo apparaît. Content de le voir prendre ses responsabilités, je m’écarte et descends préparer la voiture pour notre trajet jusqu’à la clinique privée.
Lorsque nous sommes tous réunis en bas, je ne peux m’empêcher d’être heureux, Dani et Esperanza semblent se rapprocher lentement. C’est une bonne chose, nous avons besoin d’être unis et soudés pour les prochaines semaines qui vont devenir compliquées à gérer. Il n’y aura pas forcément que des hauts, nous le savons, mais dans l’immédiat, je savoure ces minutes de bonheur.
Une fois tous attachés en voiture, Danilo nous conduit jusqu’à la clinique. En pénétrant dans les lieux, nous n’avons même pas besoin de nous arrêter pour nous enregistrer. Juste le regard de notre conducteur suffit pour qu’ils sachent qui nous sommes. À peine, nous nous asseyons dans la salle d’attente que le médecin sort de son bureau et nous appelle. Nous entrons et il installe Esperanza sur la table d’obstétrique. Cette dernière a les mains posées sur son ventre pour tenter de dissimuler cette grossesse qui est pourtant bien réelle. Pour la rassurer, je m’approche d’elle et Danilo m’emboîte le pas. Nous plaquons nos mains sur les siennes et plantons nos regards dans le sien.
— Rien ne peut être plus beau qu’un bébé entouré de gens qui l’aiment, tenté-je de la rassurer.
— Et s’il ne m’aimait pas et s’il savait plus tard que je ne le désirais pas, il ou elle m’en voudra et…
— Chut baby girl, on ne peut pas déchiffrer l’avenir, ni savoir de quoi demain sera fait, cependant, nous sommes prêts à l’accueillir parmi nous, la coupe Dani.
Une larme perle le long de sa joue que je viens cueillir de la pulpe de mon pouce. Elle remonte son pull et le gynéco peut enfin lui passer du gel sur son abdomen. Les premières formes apparaissent à l’écran puis suivent les battements de son cœur et je ne peux pas être plus heureux qu’à cet instant. Danilo dresse une main compatissante sur mon épaule, l’émotion se lit sur son visage même s’il ne manifeste rien.
— Ce bébé est en parfaite santé, ajoute le docteur.
— Où est son corps ? chuchoté-je en observant Esperanza qui se moque de moi.
— Eh bien, ici, c’est son dos, ce bébé nous montre ses fesses.
Un léger sourire se dessine sur les courbes parfaites de son visage.
— C’est une fille dans ce cas, c’est sûr, déclare princesse.
— Déjà caractérielle, assuré-je à celle qui fait battre mon cœur.
— Ce sera un mec, borné comme les Sanchez, ricane Dani.
— Peu importe, à nous trois, on est désormais une famille pour ce bébé, leur dis-je ému.
Notre priorité maintenant, c’est de nous protéger tous les quatre. Nous repartons à la maison où un silence de plomb règne. À peine nous franchissons la porte, qu’Emilio nous attend de pied ferme.
— Alors fille ou garçon ? questionne-t-il impatient.
— Tu n’as pas besoin de le savoir, répond sèchement Danilo.
— Esperanza ! s’impatiente son père tandis qu’elle lui passe devant sans lui fournir la moindre attention.
Personne n’a le temps de réagir lorsque ce dernier la rattrape par la gorge et la plaque férocement contre le mur. Stupéfait par la scène qui se joue sous mes yeux, je tente de sortir mon arme quand Dani s’y oppose fermement.
— C’est trop risqué, essaie de me convaincre mon boss qui m’immobilise le bras.
Alors qu’on s’approche d’eux, je ne peux m’empêcher de laisser éclater ma rage. Je me dois de protéger celle qui porte la vie de mon enfant. Prenant mon élan, je fonce sur cet homme qui me rebute, le déstabilise et tombe au sol avec lui. Pris d’une frénésie incontrôlable, la rage circule dans mes veines et avec fureur, je lui décoche mes deux poings en plein visage. Ses hommes de main m’encerclent et me dégagent de ma victime. Danilo me plaque à son tour contre le mur pour me contenir, Esperanza est horrifiée, en larmes. Emilio se relève et plante son arme entre mes deux yeux.
— Tu vas mourir pour ton affront ! As-tu une dernière prière à faire ?
— Papá, pitié, je t’en supplie, fais preuve de clémence. Il a juste voulu me protéger.
— Il est payé pour cela, ajoute Dani.
Tandis qu’il retire le cran de sureté, ma princesse se jette aux pieds de son père.
— Épargne-le, je t’en conjure, il est… Le père de mon enfant. Si tu lui ôtes la vie, alors une partie de moi s’envolera pour toujours. Nous avons subi assez de pertes dans notre famille, ne m’inflige pas cette peine.
Emilio se met à rigoler sans pouvoir s’arrêter. Pris d’un fou rire, les nerfs le tiennent encore debout.
— Toi et ta mère, vous n’êtes décidément que des petites traînées. Vous vous tapez des Orientaux en mal d’amour ! De papiers ! Et toi là, tu l’as ramené ici, chez nous, tu es complice de briser les liens sacrés de notre famille, s’adresse-t-il à Danilo.
— Il y a bien longtemps que nous n’en sommes plus une ! crache mon boss.
Je lève les yeux au ciel, priant pour que ma vie soit saine et sauve. Je souhaite juste voir grandir mon sang. Tandis que je chuchote des versets du Coran, la voix de mon formateur résonne.
— Baisse ton arme Emilio ou je te jure que je te bute !
Levant les yeux vers l’étage, Adil est prostré dans les marches de l’escalier en colimaçon. Son arme pointée sur le chef des lieux.
— Ça devient intéressant, voilà que débarque celui qui attend désespérément que ma femme lui retombe dans les bras, ce qui entre nous n’arrivera plus.
— Ta gueule fils de pute !
Je n’ai jamais vu Adil aussi furieux, malheureux, souffrant d’un amour secondaire, un amour qu’il ne pourra pas vivre au grand jour. Depuis qu’Alana a mis fin à leur idylle, celui-ci n’est plus que l’ombre de lui-même.
— Abaisse ton arme Adil ! surgit la voix de Danilo qui tente de maîtriser la situation avant que ça ne dérape définitivement.
Il est étrangement calme, serein, silencieux, mais je perçois dans son comportement qu’il tente avant tout de protéger Esperanza d’une balle perdue, d’un mauvais coup. Sa mission est d’extraire notre princesse de cette scène surréaliste.
— Si tu veux ôter la vie de quelqu’un alors prend la mienne et épargne Yelmani.
Emilio change aussitôt sa visée et braque son arme sur Adil qui lâche la sienne comme demandé par notre boss.
— C’est tentant, tu serais définitivement hors-jeu, exulte Emilio.
— Je n’ai plus rien à perdre, tire !
Emilio ne se fait pas prier et tandis qu’il appuie sur la gâchette, Dani se met à gueuler un « Non » en se jetant sur son oncle. Alana arrive en hurlant. La balle explose ce qui maintient le lustre au-dessus de la tête d’Esperanza. Sans hésiter je me jette sur elle, l’attrapant au vol pour la repousser et l’exfiltrer dans une pièce adjacente alors que le plafonnier s’écrase au sol dans un bruit démentiel. Tremblante contre moi, princesse est en proie à une crise d’angoisse. Je la porte pour la conduire en sécurité dans notre chambre. Des cris fusent, mais je n’y prête pas attention. Mon rôle est de la mettre à l’abri de tout problème. Je l’allonge sur notre lit et attends le retour de Danilo. Dix minutes plus tard, celui-ci débarque, furieux.
— Tu vois où nous mènent tes accès de colère ! Esperanza aurait pu mourir, Adil a failli perdre la vie ! Tu ne connais pas mon oncle ! Il ne recule devant rien !
— Je ne peux pas rester calme alors qu’il s’en prend à elle, déclaré-je en observant ma belle au bois dormant qui s’est assoupie.
— Ma tante a réussi à apaiser son mari, par contre, il réclame ton départ et celui d’Adil dans les plus brefs délais de la demeure familiale.
— Mais… il m’est inconcevable de m’éloigner d’elle.
— Nous ne sommes plus en sécurité ici, Emilio a compris que deux clans vont s’opposer. Il n’y aura pas de drapeau blanc à hisser. A la moindre occasion il s’en prendra à nous.
J’acquiesce et tiens compte de ses observations. Mon boss est sérieux. Je n’ai plus le choix. Si nous voulons survivre, il nous faut suivre son plan. Il ne peut pas m’en dire plus, ni entrer trop dans les détails : sous la torture, on ne sait pas ce dont on est capable. Dès ce soir, un vol privé m’attend pour le Maroc. Je dois dire au revoir à mes parents, car plus jamais je ne les reverrai.
À la nuit tombée, j’embrasse une dernière fois Esperanza et lui promet de revenir. Avec Dani, nous chargeons mes affaires dans le coffre d’un des deux véhicules à notre disposition. Adil partira avec moi pour assurer ma sécurité privée. Puis nous montons tous les trois dans la voiture, j’observe les fenêtres de la demeure familiale espérant discerner celle que j’aime, mais je tombe sur le regard assassin d’Emilio qui me fixe avec un demi-sourire plaqué sur son visage.
Danilo le guette avant de nous rejoindre à l’intérieur. Puis le chauffeur démarre et nous empruntons la route vers l’aéroport. Néanmoins, à mi-chemin, Dani trouve que c’est bien trop calme, étrange, alors il fait stopper le véhicule et nous descendons dans l’urgence en récupérant nos sacs au passage. Il ordonne au chauffeur de rentrer à la maison. Soudainement, une détonation retentit et la voiture s’embrase en un éclair tandis que nous sommes projetés à terre.
— Le bâtard ! rage Adil qui comprend que nos véhicules ont été piégés.
— Dani ? interrogé-je pour savoir s’il va bien.
— Ça va, et vous ?
— On est en vie, tu as eu du flair, lui souligné-je choqué.
— Ouais… je n’en reviens pas… la guerre est déclarée.
— Je ne peux pas te laisser ici avec ce taré, ajoute Adil.
— Il a raison, je pars seul, vous ne serez pas trop de deux pour protéger Esperanza, interviens-je circonspect.
Ils valident tous les deux et pour éviter un deuxième accident, je monte plusieurs heures après dans un vol commercial pour le Portugal, puis je regagnerai le Maroc avec mes propres moyens. J’ai échappé à la mort par deux fois aujourd’hui, je ne tenterai pas le diable. Je vais profiter de mes parents avant de tout quitter définitivement.
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