Trafic (Tome3) (French Edition)
Chapitre 02
Brisée
[ESPERANZA]
Le retour en voiture s’effectue dans un silence pesant. Assise côté passager, je me fais petite, jetant parfois un regard vers Lorenzo. Ses phalanges blanchissent tant elles serrent le volant. Je distingue sa respiration haletante et je sais que cela n’augure rien de bon. Il va se venger, cette fois, je suis allée beaucoup trop loin. Les larmes coulent le long de mes joues. Saisie d’effroi, je n’ose pas les essuyer.
L’ordinateur de bord annonce un appel Bluetooth de mon frère Andrés.
— Règle numero uno[14] : tu la boucles ! C’est compris ! m’ordonne mon mari d’un ton menaçant.
— Oui.
La voix de mon cadet résonne dans l’habitacle.
— Je n’ai toujours pas reçu ma cargaison ! Je commence à m’impatienter ! fulmine-t-il en colère.
— Hey oh ragazzo[15] ! Baisse d’un ton ! Si tu veux gérer un business, tu dois apprendre à respecter tes partenaires ! Sinon je ne traiterai plus avec toi, mais directement avec ton père.
— Où sont mes filles cher beau-frère ?
— Pazienza[16] ! Le container est en approche. Tu auras bientôt de mes nouvelles. Je dois raccrocher maintenant.
— Comment va Esperanza ? bondit la voix de mon cousin.
Mon époux raccroche, coupant court à la discussion. Dani s’intéresse toujours à moi, ça me rassure, au moins il ne m’oublie pas.
— Ce petit merdeux croit qu’il peut intervenir dans les conversations privées alors qu’il ne fout rien !
— Danilo est quelqu’un de bien, il refuse d’être mêlé à vos histoires, il a enduré l’enfer, rétorqué-je pour le défendre.
— Tu n’as pas ton mot à dire ! Vous étiez déjà trop proches à l’époque ! Alors quoi, Esperanza, c’est avec lui que t’as envie de baiser ?! Sale petite puta !
— N’importe quoi ! Tu es ridicule, c’est ma famille.
— Vous n’avez pas le même sang, je te rappelle ! Et arrête de me répondre !
Je préfère me murer dans le silence, afin de ne pas envenimer la situation dangereuse dans laquelle je me trouve.
Une fois chez nous, il se gare rapidement et sort silencieusement, ajustant même son costume anthracite. À travers la vitre teintée, j’observe ma majestueuse maison aux teintes orangées. Cachée entre deux falaises, avec une vue sur la mer à l’avant et les vignes à l’arrière, on pourrait croire que c’est le paradis sur terre. Mais ce n’est pas le cas. C’est mon enfer personnel. Plongée dans mes pensées, je ne me rends pas compte que mon époux déverrouille la portière. Ce n’est que lorsqu’il défait ma ceinture que je réagis.
— Scendere ! Presto[17] !
— Lorenzo, perdonami[18].
— Stai zitto[19] , gueule-t-il en m’attrapant les cheveux pour me tirer de mon siège.
Agrippée tel un vulgaire chien, il me balance au sol avant de m’envoyer un coup de pied dans les fesses.
— Pitié ! crié-je en dissimulant mon visage de mes mains.
— Avanzare[20] ! hurle-t-il enragé.
Je me relève et tente de m’enfuir, mais il plaque une main ferme dans ma chevelure. Son regard méprisant en dit long sur ce qui m’attend. Par sa puissance, il m’emmène à l’intérieur, me relâche, avant de m’envoyer une claque qui m’expédie à terre.
— Sale petite traînée ! Comment as-tu osé me trahir ?
Lorenzo s’installe sur moi et pose ses doigts de part et d’autre de mes joues, me forçant à le regarder. Terrorisée, je ne sais plus comment agir.
— Parle ! Esperanza ! Réponds !
J’essaye tant bien que mal de me libérer de sa prise en remuant mon visage de droite à gauche, mais une deuxième gifle me percute, puis une troisième. Paniquée par la peur, je lui griffe le visage.
Surpris, il recule brutalement tandis que je me relève et m’éloigne de lui en courant. Furieux, il ordonne à ses hommes de main qui m’observent impuissants de me capturer. Je tente de les éviter mais étant à sa solde, ils obtempèrent et partent à ma poursuite avant de m’immobiliser. Je les implore.
— Aidez-moi, par pitié, ne le laissez pas me détruire !
Mon regard suppliant les laisse totalement indifférents. Lorenzo se rapproche un sourire narquois sur le visage, tenant dans ses mains une canne en bois. Ses hommes me maintiennent.
— Espèce de petite salope ! Contemple mon visage, éructe-t-il en abaissant la badine sur mes mollets.
— Arrête ! clamé-je apeurée.
Comme d’habitude, il déverse sa colère sur moi, fini par lâcher son bâton et me donne un coup de poing.
— Si je te mets une claque, je suis un macho ! Vous les femmes, vous revendiquez l’égalité ! Alors je te frappe comme un homme, tu vas regretter de te foutre de moi, rigole-t-il tel un hystérique, avant d’abattre une nouvelle fois sa gauche sur mon arcade.
La violence de son geste l’éclate tandis que le sang s’écoule sur l’ovale de mon visage. Mes cris de souffrance ameutent les femmes de service.
— Dégagez de là où je vous bute toutes les unes après les autres !
Par crainte, elles se dérobent, ignorant la scène qui se déroule devant elles.
— Tu vas t’en mordre les doigts ! m’avertit-il.
Ses employés me lâchent, tandis que je m’effondre. Attrapant une nouvelle fois ma tignasse, il me traîne jusqu’à notre chambre.
— Stop ! couiné-je pour le calmer, alors que la tête me tourne.
— Tu vas assimiler que je ne joue pas, moi ! Petite peste !
En pénétrant dans notre lieu de couchage, il m’envoie contre le mur où je me cogne. J’essaie de garder les yeux ouverts, mais c’est pénible tant j’ai mal. Plus les secondes s’égrainent et plus je suis étourdie. Lorenzo me chope et me balance sur notre lit. Je saisis ses intentions quand il retire sa ceinture.
— Je vais te baiser, jusqu’à l’épuisement et tu me donneras un fils qui reprendra les rênes de mon monde.
Il me grimpe dessus et entre deux états de conscience, je me débats, quémandant sa clémence.
— Oh, ouais, putain, j’aime quand on me résiste bébé ! Mais là, fini de s’amuser.
Lassée, je le laisse me voler ce qu’il souhaite. C’est ainsi qu’il décroche mon bas, s’enfonce dans mes chairs encore et encore, inlassablement. Je souffre, à l’agonie, je prie le Seigneur de me venir en aide. Il acquiert tout de moi, m’humilie. Lorsqu’il a terminé, il m’attache, puis Laora apparaît une bassine à la main. Elle s’applique à panser mes blessures, laver le sperme qui coule de mon entrejambe.
Je ne sais pas combien de jours passent en restant ainsi, les poignets ligotés. L’unique chose dont je suis persuadée, ce sont les viols répétés de Lorenzo sur ma personne. Je refuse de donner naissance à un enfant dans cet univers avec un père tel que lui. Mais dans ma posture et sans pilule, je n’y échapperai pas. À chaque coup de butoir dans ma féminité, il sourit, tel un vainqueur. Mon âme est meurtrie, ma vie est brisée. Je veux mourir, ne plus exister, être libérée du mal. Si Dieu existe réellement alors qu’il me fasse un signe.
— Voilà bonne fille, bientôt, tu porteras ma descendance amore[21], déclare mon époux une fois qu’il a terminé son affaire.
Puis, il sort et siffle la gouvernante qui une nouvelle fois réitère les mêmes gestes. Panser mes plaies, décrasser ma peau endolorie. Son regard compatissant, plein de désespoir me touche. Même si je n’aime pas voir la pitié dans ses prunelles, je n’ai pas d’autre choix que de l’accepter.
— Signora ce soir, vous êtes libre.
— Quoi… Je…
— Chut ! Ne dites rien ! Gardez vos forces et silence.
Ma victoire. Je vais m’échapper de mon enfer. Dieu tout-puissant m’a entendu. Il est là avec moi. Il est contre les sévices que l’on m’inflige. Louange au seigneur, gloire à lui.
Je renoue avec l’espoir. J’acquiesce du visage au mot de Laora, et attends l’heure de ma délivrance.
Lorsque la nuit tombe, mon pire cauchemar pénètre dans la pièce. Vêtu d’un costume bleu foncé et de lunettes de soleil, Lorenzo remet en place ses cheveux bruns. Coupé court, il n’a rien à peigner. Du haut de ses trente-et-un ans, il dirige d’une main de maître son clan sicilien. Sous ses allures de gentleman, il n’en reste pas moins un homme macho et violent. Dominateur, il aime discerner la peur dans mes prunelles.
— Je dois me rendre de toute urgence en Allemagne. Tu vas rester bien docile. Laora te libérera, mais tu ne sortiras pas de cette chambre.
Il siffle et son chien de garde rapplique dans la seconde.
— Giovanni va veiller sur toi. Et au moindre de tes faux pas, il s’occupera de ton cas. Suis-je bien clair ?
Son bras droit affiche un sourire pervers qui en dit long sur ses intentions. Je hais cet homme sombre. Ses obsidiennes me scrutent avec insistance. Lorenzo claque des doigts pour le sortir de ses songes.
— Dans deux semaines, tu retourneras chez le médecin voir si mon sperme t’a fécondée. Ne me fixe pas comme ça Esperanza, c’est le cycle de la vie. Les femmes sont nées pour procréer. Espérons que ton prénom représente réellement un signe d’espoir.
Il se rapproche de moi et embrasse mon front. Il quitte les lieux avec son chien de garde tandis que Laora vient me libérer. Je peux enfin masser mes poignets douloureux et mes chevilles abîmées. Les larmes dévalent sur mon visage. Je passe mes mains sur mon ventre, priant au fond de moi pour qu’aucune chose ne pousse à l’intérieur. Par tous les saints, pitié, faites que cela ne fonctionne pas.
Je pousse un soupir de soulagement en entendant les vibrations de l’hélicoptère de mon mari. Il n’est plus ici. Alléluia, il ne sera pas là quand je quitterai les lieux.
— Segnora, ce soir, vous partirez. Je m’occupe de tout. Monsieur est en voyage, vous pouvez respirer désormais.
— Comment puis-je vous remercier ?
— Je n’ai besoin de rien.
Cependant, quand j’y repense, il reste un homme de poids qui n’est pas prêt à me lâcher.
— Et Giovanni ? l’interrogé-je curieuse de savoir comment elle va se débarrasser de ce gaillard trapu.
— Pas d’inquiétude, je m’en occupe. Juste stoppez vos questions et écoutez ce que je vous dis.
J’acquiesce tandis qu’elle me demande de sortir du lit.
— Asseyez-vous lentement au bord.
— La tête me tourne.
— C’est naturel, Madame est restée allongée cinq longs jours.
Cent vingt heures, sans manger, juste boire de l’eau sucrée. Uriner et déféquer dans une bassine sont de loin la plus dégradante et humiliante situation dans laquelle j’ai pu me retrouver un jour. Je pose un pied au sol, et lui tends mes deux mains pour qu’elle m’aide à me relever. Étendant son bras derrière mon dos, elle me fournit un soutien sans faille pour mes premiers pas. Nous nous rendons à la salle d’eau où un bon bain chaud m’attend. Je m’appuie sur elle pour accéder à la baignoire. La chaleur me procure un bien-être instantané. Je ferme les yeux et me laisse transporter loin de tous mes problèmes. Les doigts de ma gouvernante massent mes jambes puis mes bras pour finir avec mes cheveux. Je me pose mille et une questions. Qu’est-ce-que je vais devenir ? Il faut que je retrouve ma famille avant tout, mamá me protégera, mais papá m’en voudra. Je vais de nouveau le décevoir, cependant si je lui expose mes conditions de vie, j’espère qu’il acceptera de me garder à ses côtés. Et si Lorenzo m’attendait déjà sur place pour me ramener en Italie ? Que va-t-il se passer ? Pourrais-je compter sur Andrés ? Il a un minimum d’affection pour moi comparé aux jumelles. Que vont-ils tous penser de moi ? Une femme qui abandonne son époux ? Je suis persuadée, que le seul qui s’opposera à me renvoyer ici, sera Danilo, mon cousin. Il est le seul qui me comprenait auparavant. Il ne restera pas insensible à ma cause. Laora me sort de mes inquiétudes.
— Il faut vous sécher et vous habiller à présent.
Elle me tend une serviette que je saisis. Elle m’assoit sur une chaise et me coiffe d’un chignon. Je retire le linge qui enserrait mon corps et m’observe dans le miroir. La force de Lorenzo m’a marquée. Des bleus reflètent les stigmates de ces derniers jours. La porte s’ouvre d’un coup et Giovanni apparaît soudainement dans la pièce.
— Je comprends pourquoi il apprécie tant te baiser, putain, t’es si belle.
Ma domestique fonce sur lui pour le repousser, mais il la maintient par le bras.
— Va me chercher un bon verre de whisky et magne ton cul, lui ordonne-t-il sèchement.
Elle me scrute désolée, puis abaisse le regard. Loara me laisse là, sous le joug du mafieux. Il avance vers moi, et je recule tout en camouflant mon corps avec les quelques vêtements qui traînaient sur le vasque. À ma hauteur, il dispose une de ses mains autour de mon cou.
— Oh bébé, il me croira si je lui balance que tu as été vilaine, je vais t’enculer. Tu vas goûter ma queue, elle est royale, déclare-t-il en humant l’odeur de ma peau sous mon oreille.
— Laisse-moi tranquille, l’imploré-je.
— Pour une fois, on est seuls toi et moi, je ne vais pas rater cette occasion, chuchote-t-il en palpant mes fesses.
Il sent l’alcool, ses yeux dans les miens me méprisent. Giovanni me retourne face au miroir. Les larmes de mon visage le font sourire.
— J’aime ça quand tu as peur chérie. Tu la sens hein, toute dure contre ta chair, respire Esperanza, on va s’éclater. Tu n’imagines pas le nombre de fois où je me suis branlé en pensant à toi, ajoute-t-il en claquant mes fesses de sa main, tout en déboutonnant son jean.
— Je ne crois pas que monsieur soit d’accord avec ça, surgit d’un coup la voix de ma nurse qui filme avec son téléphone.
— Quoi t’es jalouse ?
— Sortez, ou j’appuie sur envoyer.
Il se rhabille en pestant, je peux enfin souffler.
— Où est mon putain de whisky ? gueule-t-il à cran.
— Sur le bureau de monsieur, répond Laora.
Il déserte la salle de bain tout en claquant la porte derrière lui.
— Je suis désolée madame, perdono[22].
— Ce n’est pas votre faute, bafouillé-je en la serrant dans mes bras.
— Habillez-vous, vite. On y va.
— Mais Giovanni ? la questionné-je désarçonnée.
— Il va faire un gros dodo.
Je l’observe interloquée et elle me supplie de lui vouer ma confiance. Je n’ai de toute évidence pas d’autre choix. Je passe le bas de survêtement noir et le sweat à capuche de la même couleur.
— Prête ? me demande-t-elle avec vigueur.
— Allons-y répliqué-je avec appréhension.
Si quelqu’un nous attrape, nous sommes mortes toutes les deux, c’est une certitude. Lorsque nous sortons de la pièce, le bras droit de mon mari dort fermement la tête sur le bureau de Lorenzo. Surprise, je regarde vers ma domestique qui a la mine réjouie. Elle sort de sa poche un petit flacon de somnifère. Je comprends tout maintenant.
Nous évacuons ma chambre et les deux gardes devant ma porte sont effondrés au sol en train de ronfler. Puis, passant par une porte de service, ma gouvernante m’emmène jusqu’au sous-sol. Elle soulève une plaque d’égout et nous continuons de longer les entrailles de notre mère la terre. L’odeur est nauséabonde. Plongée dans l’obscurité, elle allume le flash de son portable pour nous éclairer. Une bonne demi-heure plus tard, nous remontons à la surface, dans une rue tout près de notre demeure. Un homme nous attend.
— Tout s’est passé comme prévu ? l’interpelle cet inconnu typé maghrébin.
— Oui, il est temps de partir désormais, on a encore une heure devant nous.
— Où m’emmenez-vous ? insisté-je avant de monter dans la voiture garée sur le bas-côté.
— Madame, ce n’est pas le moment pour les questions. Venez, nous n’avons plus le choix.
J’obéis et grimpe dans ce vieux 4x4 qui passera inaperçu. Je ne sais pas ce qui m’attend. Saisie d’effroi, mon corps se met à trembler. Laora dispose une main sur ma cuisse et sort d’un panier des fruits et du chocolat. Elle m’indique de manger pour récupérer des forces, le voyage sera très long. Ma vie est un calvaire, je suis en cavale, mais pour combien de temps ? Mon époux, finira-t-il par me mettre la main dessus ? Nouée à l’estomac, il m’est délicat d’avaler la moindre bouchée. Cependant, je me fais violence. Je ne sais pas où je vais, ni ce que demain va m’apporter. La seule chose dont je suis certaine, c’est qu’avec Laora à mes côtés, je me sens plus forte.
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