Trafic (Tome3) (French Edition)

Jessie Auryann · Chapitre 8 sur 49

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Trafic (Tome3) (French Edition)

Chapitre 04

La fuite

[ESPERANZA]

 

Le trajet en voiture dure une vingtaine de minutes. Le véhicule se stoppe dans une ruelle étroite. Laora m’incite à descendre. Je déverrouille ma portière et sors. Le conducteur tape trois coups contre la porte en bois, faisant sortir une femme voilée. Elle jette un œil discrètement à droite puis à gauche et nous laisse pénétrer dans son appartement. Dans l’entrée, nous devons retirer nos chaussures pour des raisons d’hygiène. Nous avançons ensuite dans le salon où elle nous indique de nous asseoir. Les murs sont blancs et les lustres au plafond brillent de mille feux. Elle dépose sur une table basse, un plateau muni d’un service à thé oriental et me propose un verre que je ne refuse pas. Je ne suis pas très à l’aise avec des inconnus, je n’ai pas eu le temps de réfléchir jusqu’à présent, car tout est allé très vite, mais je sens la crise d’angoisse me saisir. Que va-t-on faire de moi ? Et si ce qui m’attend est pire qu’avec Lorenzo ? Loara niche sa main dans la mienne et me sourit.

— Tout ira bien Madame. Je connais ces personnes, vous pouvez avoir confiance.

Je la remercie et avale les gorgées chaudes qui apaisent la boule dans ma gorge. Ma gouvernante se met à discuter avec la femme voilée dans un dialecte que je reconnais comme la langue arabe. Complètement surprise, je m’inclus dans leur conversation.

— Laora ? Mais... Vous parlez…

— Madame doit savoir qu’avant de me nommer Laora, mon prénom était Aïsha. Monsieur m’a donné une nouvelle identité. Je devais être une toute nouvelle femme pour vous servir, me coupe-t-elle.

Effarée d’apprendre que mon époux a tenté de gommer le passé de ma domestique, j’en tombe à genoux. Je sais que les mafieux n’éprouvent aucune once de culpabilité, j’ai grandi dans ce milieu, mais ça me touche particulièrement. J’aurais certainement été plus sereine si j’étais née dans une famille ordinaire. Un homme surgit soudainement à nos côtés et je sursaute. Mon cœur s’emballe et mes larmes commencent à monter, je les ravale pour ne rien montrer. Il donne à notre hôte des passeports et un téléphone prépayé.

— Signora, vous devez aussi changer de nom, jusqu’à retourner dans votre famille. Désormais, vous vous appelez Fatma Gülmer. J’ai récupéré cette petite valise que vous aviez cachée dans votre dressing, annonce Lao… Aïsha.

Le faussaire, pose un sac à dos devant moi. Je l’ouvre… oh mon dieu ! Je découvre la somme d’argent que j’avais mis de côté pour une éventuelle fuite un jour.

— Pardonnez-moi, m’implore Laora.

Je lui prends la main et la rassure d’un sourire.

— Vous avez habilement agi. Merci.

Ces personnes ont tout organisé alors qu’ils ne me connaissent pas. Ils risquent leur vie pour moi. Je décide de retirer la moitié des billets pour le leur offrir.

— Nous ne voulons rien qui appartient à votre mari, hausse la voix de mon chauffeur.

— Mais… Vous risquez de mourir.

— Nous partons tous ensemble, moi, mes frères, sa femme et mon ami qui nous rejoint à l’embarquement, ajoute Aïsha.

Quoi ? Mais...

— Madame, je serai là, vous ne serez pas seule.

— J’ai peur Aïsha, je… Je ne suis pas sûr que... ce n’est pas une bonne idée, s’il vous retrouve, il va vous tuer et... je refuse de vous mettre en danger.

— Ne craignez rien pour nous, ni pour vous, bientôt tout sera fini.

— Mon père va être déçu, il attendait tellement ça que je lui offre un petit-fils, mais je ne peux pas.

— Il comprendra, j’en suis persuadée. Allez encore un peu de courage.

Je me lève et on me tend un tissu.

— Vous devez enfiler ça, avant de monter sur le ferry, continue notre hôte.

Elle sort une burqa noire. Je comprends que je suis obligée de me cacher sous ces vêtements. Je laisse les deux femmes m’habiller. Elles m’expliquent que nous allons monter à bord d’un bateau à destination de Tunis. Chaque femme sera accompagnée d’un homme pour paraître crédible. J’appliquerai attentivement leurs recommandations.

— Ne parlez à personne tant que vous n’avez pas l’autorisation. Ne fixez personne dans les yeux et laissez-nous gérer jusqu’au port d’arrivée, me communique celui qui s’appelle Khader.

— C’est compris, affirmé-je stressée.

— Madame doit obéir. Dans une heure, toute l’Italie sera à votre recherche. Votre mari ne laissera rien au hasard. Il va penser que vous passerez inévitablement par Rome, Florence, Milan, puis par la France. Mais lorsqu’il comprendra que non, il se tournera vers le Maghreb. Nous avons un temps d’avance. Utilisons-le à bon escient.

J’acquiesce du visage et mets ma main dans la sienne. Je lui accorde ma confiance.

— J’ai une question Aïsha. Pourquoi agissez-vous ainsi pour moi ?

— Je n’ai jamais cessé de pratiquer ma religion secrètement. Aucun dieu ne peut cautionner la souffrance dans laquelle vous vivez. C’est le moment ou jamais pour moi de recommencer une vie loin de ces personnes malveillantes. Je dois me pardonner pour toutes ces années où je n’ai pas bougé pour vous sauver.

Je la remercie pour son acte de bienveillance. C’est un nouveau départ pour moi, retourner dans ma famille et vivre en sécurité. Mon père comprendra. Lorsque je lui dévoilerai mes cicatrices, il me fera divorcer. Je retrouverai ma chambre en espérant un jour rencontrer un homme respectueux et aimant qui ne me forcera pas à la maternité.

Une fois prêts, nous quittons le logement. Le deuxième frère de ma gouvernante, qui se nomme Nourdine, reprend le volant. En les observant scrupuleusement, on distingue leur ressemblance à tous les trois. Cheveux aussi noirs que leurs iris, la peau crème, la forme du nez arrondi, mais pas seulement. Laora… pardon Aïsha, a une fossette à droite de la bouche et ils partagent tous ce même trait. Qui aurait cru que ma domestique était si bien entourée à l’extérieur de notre clan ? Elle a mené une vie parallèle que personne ne soupçonnait. Ce petit bout de femme est une force de la nature.

Arrivés devant le bâtiment pour l’embarcation, l’ami de ma gouvernante, nous rejoint. Yelmani est un jeune homme marocain. Ce grand brun aux cheveux en bataille a un regard hypnotisant. Ses prunelles bleues s’accrochent aux miennes, c’est déstabilisant. On m’explique que je dois le considérer comme mon époux jusqu’à mon départ pour le Venezuela. Par la suite, je vais devoir me débrouiller pour rentrer en Colombie. Quand je serai en Amérique du Sud, il sera nécessaire que je redouble d’efforts, afin de ne pas tomber dans les mains de ceux qui souhaitent la mort de mon père.

Je suis assez fébrile lorsque nous sommes arrêtés pour un contrôle des passeports. Mon faux mari me croche le bras. Je garde le silence tandis qu’il présente nos papiers. Les autorités ne cherchent pas plus longtemps et nous laissent embarquer. Soulagée, je pousse un soupir. Me voilà prête à quitter l’Italie définitivement. Une fois à bord, je suis Yelmani jusqu’à notre cabine.

Dans la pièce exiguë aux murs blancs, deux couchettes sont superposées.

— On… On va dormir dans la même chambre ?

— Je suis votre époux, alors oui.

Je tourne mon alliance et me rappelle de mon mariage. Mes larmes finissent par rouler sur ma joue.

— Je suppose que c’est difficile pour vous, mais nous ne pouvons pas risquer d’être signalés, ça serait une mort assurée pour nous tous.

J’acquiesce de la tête. Ils font tellement pour moi que je refuse de tout faire rater.

— Vous voulez la couchette du haut ? me demande-t-il gentiment en me montrant le lit du dessus.

— Si vous le souhaitez.

Il s’approche, mais je recule par méfiance.

— Je ne vous ferai aucun mal. Je sais qui vous êtes. Sachez juste qu’ici avec moi, vous serez libre d’être vous-même.

— Pardonnez-moi si je suis réticente… je…

— Je comprends votre position, mais nos vies sont liées à présent. Vous devez m’accorder votre confiance, me coupe-t-il en m’enlevant le voile intégral.

Je le laisse m’aider à m’extirper de ce morceau entier de tissu. Puis, il me déchausse, récupère une petite bassine d’eau dans un placard et se rend dans la salle de bain attenante à notre chambre. Il revient vers moi, pose le récipient et y plonge mes deux pieds.

— Détendez-vous, je vais chercher à manger. Surtout, ne sortez pas d’ici. C’est une obligation pour éviter d’être repérés.

— D’accord.

Puis, il me quitte en verrouillant la porte. Je ferme les yeux et me laisse porter par le bien-être. Quand je me sens suffisamment apaisée, je me sèche et range le matériel. Je me débarrasse de mes vêtements et me dirige dans la salle d’eau pour me laver et me rafraîchir. Une fois prête, je remets mes sous-vêtements et déserte la pièce. Toutefois, à peine refermé-je la porte que Yelmani entre dans notre cabine. Je plaque mes mains autour de mon ventre, essayant de cacher un minimum de peau, mais c’est trop tard. Mon acolyte me prouve qu’il me respecte en se tournant. Ainsi, dos à moi, je peux me rhabiller.

— Je suis désolé, je ne voulais pas, articule-t-il tout doucement.

— Ce n’est pas à vous de vous excuser. J’ai été imprudente. Je ne suis pas seule. Vous pouvez vous retourner, répondis-je en m’asseyant sur son lit.

Il s’exécute et s’installe à mes côtés. Il me tend un sachet avec diverses petites entrées préparées par nos amies ainsi qu’une grande bouteille d’eau.

— Du nouveau du côté d’Aïsha ? demandé-je inquiète.

— Elle va venir demain vous voir pour vous apporter un pantalon ainsi qu’un t-shirt propre. Vous aurez tout le loisir de discuter si le temps le permet.

— Très bien.

— Douze heures de traversée, c’est interminable, alors mangez et reposez-vous.

J’obéis et goûte à ces délicieux mets préparés avec dévouement par mes sauveurs. Sans eux, je ne ferais pas route vers la Tunisie. Une fois rassasiée, je grimpe sur ma couchette. Les remous du bateau me bercent, je me laisse aller dans mes songes.

Tout d’un coup, il est là, m’a retrouvé. Je me bats, je tente désespérément d’échapper à sa prise, mais son sourire pervers m’effraie. J’appelle au secours Yelmani, mais son corps gît au sol. J’implore Dieu de venir s’emparer de mon âme, plutôt mourir que de vivre aux côtés de cet homme malsain. Je crie de toutes mes forces, mais il fixe sa main sur ma bouche. Allongé sur moi, je ne peux plus bouger. Tétanisée, je n’ose pas affronter son regard. Il essuie mes larmes. Son visage s’efface peu à peu laissant place à celui affolé de mon comparse.

— Chut… Doucement… Je vais retirer mes doigts de vos lèvres, mais surtout arrêtez de hurler.

J’acquiesce et réalise qu’un cauchemar est venu me hanter. Je m’assois et m’effondre.

— Pourtant, il était si réel. C’était lui, bredouillé-je apeurée.

— Il n’y a que vous et moi, ici. Je vais allumer la lumière.

— Non, restez là, il va venir me chercher, m’écrié-je en lui pinçant la peau.

Je pensais me raccrocher à son t-shirt, mais mon interlocuteur est torse nu.

— Il faut vous calmer. Si vous continuez de parler fort, les autorités vont débarquer d’un instant à l’autre. Ils vont croire que je vous bats.

— Pitié ne me lâchez pas.

Il s’allonge à mes côtés et étend son bras.

— Je suis là, je ne tenterai rien qui puisse vous effrayer. Je suis quelqu’un de gentil.

Dans l’obscurité, il est plus aisé d’oublier mon comportement. Sans poser de question, je me blottis, alors, contre lui, cherchant désespérément un rempart et des bras costauds pour me protéger. Je m’apaise et m’abandonne au sommeil.

Lorsque j’ouvre les yeux, je suis seule dans mon lit, mais j’entends l’eau couler dans la petite salle de bain. Je descends et dévore quelques petits gâteaux.

— Bien dormi ? surgit la voix de Yelmani.

— Oui, merci. Nous sommes encore loin ?

— Plus que trois heures de mer. Tenez, Aïsha est venue vous apporter ça, déclare-t-il en me tendant un sac.

Je l’ouvre et découvre des vêtements adaptés qui n’attendent que moi. Tous sont en matière souple pour minimiser la sensation de chaleur. Des sous-vêtements discrets en coton pour mon confort sont également inclus. Elle avait vraiment tout prévu.

— Allez vous préparer, ensuite nous devrons nous réunir tous ensemble. Il faudra que je vous voile à nouveau. Nous approchons des trente degrés à Tunis, l’air est étouffant, j’en suis navré.

— Je n’ai pas le choix, ça ira.

Je le quitte et passe dans la salle d’eau. Une fois prête, il me remet habilement la burqa, et nous évacuons la cabine pour rejoindre nos acolytes. Aïsha, Khader, Karim et sa femme Alyia sont assis chacun de leur côté, le regard sérieux.

— Signora, vous avez convenablement dormi ? me questionne ma gouvernante.

— Très bien, merci.

— Soyez prête, l’écart se resserre avec votre mari, poursuit son aîné, Karim.

— Vous avez des nouvelles ? les interrogé-je soucieuse.

— Tranquillisez-vous, il ne cherche pas là où il devrait, répond Khader.

Je hoche la tête en signe d’approbation. J’essaie de ne rien laisser paraître, mais je suis extrêmement anxieuse.

— Voici le plan : vous allez devoir dire adieu à ma sœur ici sur ce bateau. Vous n’aurez plus jamais de nouvelles. Une fois que vous passerez la douane lors du débarquement, un homme avec une pancarte vous attendra. Vous et Yelmani le suivrez, c’est une connaissance, explique un des deux frères.

— Et où nous emmènera-t-il ? questionné-je étonnée.

— Il vous hébergera pour une nuit et vous fournira des papiers falsifiés, ajoute Alyia.

— Pourquoi encore de nouveaux passeports ?

— Sur ceux que nous avons, il est mentionné notre départ de Palerme, rétorque mon accompagnateur.

— Eh oui, forcément, bredouillé-je.

— En second lieu, Madame prendra la route pour l’Algérie en direction d’Annaba.

— Une fois là-bas, nous dormirons dans un hôtel quelconque et poursuivrons la route de nuit pour Alger. Sur place, je me reposerai à nouveau avant de continuer sur Oran. Notre périple en Algérie durera quatre jours. C’est un pays immense, m’explique mon faux mari.

— Je peux vous aider à conduire.

— Non, surtout pas, me reprend Karim.

Il est vrai que leur culture est différente et je dois particulièrement rester discrète.

— Par la suite, ce sera le Maroc, chez moi. On passera par Nador, puis Tanger. Nous nous ferons nos adieux à ce moment-là. Je vous ferai grimper dans un ferry pour Portimao au Portugal. Vous devrez vous rendre à Lisbonne seule et embarquer dans un vol pour le Venezuela.

— Toute cette partie d’Amérique latine, je la connais.

— Vous activerez le téléphone que l’on vous donnera à ce moment-là. Il pourra vous servir à toute heure, conclut Karim.

Je hoche la tête pleine d’espoir d’arriver chez moi saine et sauve. Nous attendons la fin de la traversée patiemment et quand il est l’heure, je prends Aïsha dans mes bras. C’est en larmes que je la quitte. Je ne possède pas les mots pour la remercier suffisamment. Un nœud à la gorge m’empêche de parler, mais elle sait combien je lui suis reconnaissante. J’essuie mes yeux, et me ressaisis. Il est temps d’avancer. Yelmani me tend sa main, j’hésite, puis je la saisis. C’est le moment. Nous débarquons du bateau, puis il sort nos papiers lors du contrôle et nous passons sans problème. Soulagée et toujours silencieuse, je l’accompagne jusqu’à l’extérieur. Un homme attend avec une pancarte portant nos noms. Nous le rejoignons. Lui et Yelmani parlent quelques instants en arabe, puis nous montons en voiture. Le trajet dure trente minutes. Nous arrivons en bas d’un immeuble décrépi Je les suis jusqu’à l’intérieur de l’appartement. Une femme m’accueille et m’emmène avec elle jusqu’au salon. Je jette un œil à mon faux mari qui hoche la tête tandis qu’il se retire avec notre hôte. Je me déchausse, et m’assois sur un des poufs disposés au sol.

— Thé ? me propose la dame voilée.

— Oui, acquiescé-je poliment.

Elle part et revient avec un plateau qui brille de mille feux. Puis une jeune fille dépose un magnifique service à verre.

— Je suis Anissa, se présente la femme de ce foyer.

— Espe… Fatma, lui dis-je en tendant une main vers elle.

— Voici ma fille Aliya.

L’enfant est une petite brune au regard ébène. Sa peau marron reflète toute la beauté de son visage. Elle a le regard et la chevelure de sa maman. Toutes les deux m’aident à me dévêtir de ma burqa puis elles me servent le thé. Anissa m’expose les formes qui partent de son poignet, je trouve cela magnifique. Le henné représente un petit tatouage oriental qui tient entre quatre et six semaines. Les motifs dessinés sur la peau sont admirables. Je laisse ainsi mes mains à leur disposition. Elle passe trois heures à me sublimer. Lorsque les deux hommes font irruption dans la pièce, mon protecteur sourit.

— C’est élégant, me complimente-t-il.

— J’ai de véritables professionnelles à mes côtés.

Il s’approche de moi et me propose une sortie.

— Je vous invite à visiter la médina de Tunis. C’est un endroit exceptionnel.

— Et si on nous reconnaît ?

— Je ne le proposerais pas s’il y avait quelconque risque, s’offusque-t-il.

Ce brun ténébreux est adorable, mais il semble avoir du caractère. Je m’excuse puis accepte.

— D’accord. Est-ce que je dois me cacher à nouveau ? J’ai extrêmement chaud et...

— Anissa va arranger ça, me coupe le faussaire.

La femme va me chercher une longue tunique orangée ornée de motifs en dentelle blanche. Les deux hommes sortent de la pièce pendant que je me change. Puis elle me revêt un voile noir qui couvre mes cheveux et l’ovale de mon visage.

— Vous êtes belle Madame, m’assure Aliya.

— Tu l’es encore plus, jolie fleur, rétorqué-je à la jeune fille qui part chercher mon sauveur.

Lorsqu’il revient, son regard s’arrime au mien et ses prunelles viennent sonder mon âme. Il ne parle pas, mais je sais qu’il est satisfait. Il est discret et poli. J’apprécie énormément le respect qu’il a pour moi. Il passe une main dans ses cheveux bruns en bataille et récupère quelques billets dans mon sac.

— Êtes-vous prête ?

— Allons-y.

Il nous faut plusieurs minutes de marche, mais je ne rechigne pas. Cela me permet de distinguer les bâtisses de cette ville, les habitants chaleureux et les odeurs d’épices qui me chatouillent le nez.

— Nous y sommes, déclare mon guide.

Nous avançons dans les ruelles étroites aux murs blancs. L’architecture des lieux est resplendissante. Lorsque je lève les yeux, il n’y a pas de ciel, mais des arches avec des faïences bleues éclatantes. Nous poursuivons notre chemin et tombons sur le souk. Marchand de tapis, sacs, vêtements, chaussures, objets divers sont à la disposition des touristes et clients. Je m’arrête à un stand où une robe rouge me tape dans l’œil. J’observe Yelmani qui se rend compte que je la veux. Il marchande dans sa langue avec le vendeur et négocie le prix. Bien que je ne comprenne pas, j’observe ses lèvres sortir les mots qui semblent glisser dessus. C’est un très bel homme. Pendant qu’il discute j’en repère une seconde de couleur bleue. Je l’ajoute à mes achats. Mon acolyte me scrute désemparé.

— C’est la dernière, promis, lui déclaré-je.

— Vous les femmes… insupportables.

Je rigole à gorge déployée et plaque ma main sur ma bouche, choquée par le son qui vient d’en sortir.

— Que se passe-t-il ? s’inquiète mon faux époux.

— Je n’avais plus rigolé ainsi depuis des années.

— C’est un signe. Vous vous libérez du mal.

J’acquiesce et une fois mes emplettes réglées, nous quittons l’étape textile pour nous engager dans une nouvelle allée. Quel bonheur de tomber sur les étals de nourriture. L’odeur des olives, des épices, de la viande m’ouvre l’appétit, à tel point que mon estomac gazouille.

— Vous avez faim ?

— Je… oui, désolée.

— Vous n’avez pas à vous excuser. Venez, suivez-moi.

Il se rend à un emplacement où sont proposées plusieurs feuilles de brick garnies au choix avec du bœuf, du mouton, du poulet ou de l’œuf. Yelmani achète un lot, puis il enchaîne avec des boulettes kefta et diverses olives.

On s’installe à une table modeste, pour déguster tous ces mets. Le gérant nous apporte un verre de citron vert bien frais. Je profite de ce moment-là pour le questionner sur son passé.

— C’est quoi ton… euh votre histoire à vous ?

— Se tutoyer sera plus simple, après tout, je suis ton mari.

Je peine à cacher mon sourire, mais je n’ai pas envie de mettre de la distance entre nous.

— Pourquoi tu m’aides ? As-tu des parents ? Des enfants ? Une femme qui t’attend quelque part ?

— Tu es réellement curieuse.

— Et toi mystérieux.

Un sourire se dessine sur ses lèvres.

— Je suis né à Rabat au Maroc. J’ai cinq frères et sœurs. Adolescent, l’argent facile m’attirait. La pauvreté te rend plus fébrile face au goût du risque. Tu ne te poses pas de question, tu fonces tête baissée.

— J’imagine que ce n’est pas facile.

— En effet, la justice de mon pays à mes dix-huit printemps m’a rattrapé et j’ai été condamné à cinq ans de prison. Ce fut un déshonneur pour ma famille, qui pensait que je gagnais mon argent à la sueur de mon front.

Yelmani, un délinquant ! Alors là, je tombe de haut. Seulement il a payé son erreur, je n’ai pas à le juger.

— Je suis sincèrement désolée que t’aies pu vivre ce genre d’épreuve.

— Je m’en sors bien, dans certaines régions, c’est la peine de mort.

Je pose une main sur ma bouche, choquée.

— Bref, à ma sortie, le frère d’Aïsha, Khader, que j’ai rencontré en cellule, m’a hébergé chez lui, en Tunisie. J’ai retrouvé un petit job, mais je savais qu’un jour ou l’autre, il me solliciterait. J’ai ainsi accepté lorsqu’ils m’ont parlé de toi.

— Et qu’as-tu prévu pour après ?

— Rentrer à la maison. Convaincre mes parents que je suis devenu quelqu’un de bon.

— Tu as une âme charitable, la preuve, tu es là, avec moi.

— Je m’acquitte d’un service à un ami, ensuite, je me réapproprie ma liberté, réplique-t-il déterminé.

Une fois que l’on a fini, nous terminons notre balade avant de rentrer à l’appartement.

Le soir, nous dégustons un couscous tous ensemble. C’est là que notre hôte nous remet nos nouveaux passeports. Rien n’a changé, à part que mon départ d’Italie n’est plus mentionné. Cette fois, ma ville de fuite est bien Tunis. Anissa nous prépare une chambre. Elle me donne par la même occasion, une tunique de nuit blanche que j’enfile après une douche bienfaisante. Nous nous disons au revoir à l’heure du coucher. Je bénis cette Tunisienne de m’héberger. Demain matin, à la première lueur du jour, nous serons sur la route. Je m’allonge dans le lit quand Yelmani apparaît. C’est un homme élégant. Torse-nu avec un pantalon de lin crème, la couleur caramel de sa peau reflète ses origines. Son corps est bien sculpté. Des abdominaux légèrement dessinés et des bras musclés. Il possède tout pour plaire à une femme. Ainsi, je me demande pourquoi il n’est pas marié. Armé d’une petite bassine, de compresses et de biseptine, il s’agenouille devant moi.

— Laisse-moi nettoyer ta plaie, me demande-t-il amicalement.

J’avais oublié que mon arcade devait à nouveau bénéficier de soins. J’accepte son aide en m’asseyant au bord du lit. Lentement, il retire l’ancien pansement. Avec une éponge en mousse, il tamponne délicatement. Une douleur me fait tirer la grimace.

— Tu as mal ?

— Ce n’est rien, continue. J’ai l’habitude de la douleur.

Il fixe ses prunelles dans les miennes et je suis déstabilisée par son regard perçant. Il est doux dans ses gestes. Empoignant une compresse qu’il asperge d’antiseptique, il vient la passer tendrement sur ma plaie. Il s’applique ensuite à me changer le pansement et sourit lorsqu’il a fini.

— Une véritable guerrière.

— Merci.

Je m’étends de nouveau sur le matelas. Il vient me rejoindre laissant un espace béant entre nous.

— Est-ce que ça ne va pas déranger qu’on dorme ensemble ? demandé-je soucieuse.

— Non, ne t’inquiète pas, repose-toi, je suis là.

Nous nous endormons ainsi, jusqu’au cauchemar qui me réveille en sursaut. Alors pour m’apaiser, Yelmani m’accueille à nouveau au creux de son bras. Ici, contre lui, je me sens bien, protégée.

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