Trafic (Tome3) (French Edition)
Chapitre 11
Le voyage continue
[Esperanza]
Nous atteignons Oran, la deuxième plus grande ville d’Algérie, après quatre heures de route. C’est un site portuaire, bordé par la Méditerranée. Yelmani m’apprend qu’on la nomme « Wahran » en berbère. Comme d’habitude, nous déposons nos affaires dans un hôtel modeste. Je laisse mon compagnon se changer et me passer le voile. Il a décidé de me faire visiter la mosquée de Hassan Pacha. Ce lieu datant de 1796 subira bientôt un ravalement de façade pour revigorer son architecture. Soudain, son téléphone sonne. Il décroche en parlant dans sa langue. Les regards qu’il me lance m’inquiètent.
— Je te la passe mais laisse-moi lui expliquer.
Je sens à l’intonation de sa voix et à la mimique qu’il a de froncer les sourcils, qu’il est tendu. Depuis le temps que nous sommes ensemble, j’ai remarqué qu’un pli se forme sur son front lorsqu’il est contrarié.
— Quelque chose ne va pas ? le questionné-je anxieuse.
— C’est Aïsha, elle souhaite discuter avec toi.
— Oui, eh bien passe-la-moi. Pourquoi es-tu si hésitant ?
— Tu vas vite le savoir.
Il me donne son portable en le couvrant de sa main.
— Esperanza, ne lui dis pas où nous sommes, ton mari est sur nos traces. Il a compris que tu n’es pas passée par l’Europe. Il a étudié les images de vidéosurveillance des aéroports de Palerme, de France, d’Italie, d’Allemagne, et même les images des caméras de rue. Laora a été identifiée sur l’une d’entre elles avec un petit groupe à bord d’un bateau en direction de Tunis.
À ces mots, je m’effondre sur le lit, incapable de bouger. Mes larmes affluent, désespérée, je ne sais quoi répondre.
— Il ne peut pas être sûr que tu étais l’une de ces femmes voilées, mais il a de sérieux doutes, puisque vous avez toutes les deux disparu. Regarde-moi, il ne t’arrivera rien, m’assure t-il en prenant délicatement mon visage entre ses mains.
J’essaye de me ressaisir pour conserver mon calme. Jusqu’à présent, Yelmani m’a toujours protégée, il a toute ma confiance.
— C’est bon, ça ira, passe-la-moi, déclaré-je.
— Tu es sûr ? me demande-t-il en lâchant le téléphone.
Je mime un oui de la tête.
— Allô, madame va bien ?
— Tout se passait à merveille avant que vous n’appeliez.
— Monsieur a compris, il nous cherche.
— D’où détenez-vous toutes ces infos Aïsha ?
— Un de ses hommes est un ami, et me l’a confirmé ce matin par téléphone.
— Et vous ne vous êtes pas dit que le garçon en question tentait de vous manipuler ? Torturé par mon mari et sous la douleur, il a parlé, et qu’il vous a appelé pour vous localiser ? Que vous êtes désormais en danger ? Qu’il sait où vous vous trouvez ?
— Je… Non… Madame… Impossible.
— Comment pouvez-vous en être aussi sûre ?
— Je…
— Un conseil, Laora, Aïsha, partez immédiatement de là où vous êtes. Brisez la puce du cellulaire, je ne souhaite pas qu’il puisse remonter jusqu’à ma position.
D’un coup, un bruit retentit à travers le combiné puis des cris résonnent.
— Aïsha ?
— Non, pitié !!! hurle-t-elle.
Mon cœur s’emballe et Yelmani fronce des sourcils. Derrière, j’entends des coups et la voix de mon mari.
— Donne-moi ça !
J’entends son soupir et je suis pétrifiée.
— Esperanza, ma femme… je me rapproche. Je sais que tu n’es pas loin, je sens ta peur.
Je reste silencieuse et mon corps se met à trembler.
— Écoute.
Les hurlements reprennent et je n’ose imaginer ce qu’ils lui font par ma faute.
— Je vais te retrouver et tu paieras cher ta fuite ma belle. Parle-moi ! s’énerve-t-il.
Yelmani m’indique de raccrocher, j’obéis sans sourciller.
— Elle est inconsciente, je suis désolé, mais on va devoir évacuer le pays le plus vite possible. Nous prendrons la route ce soir. Je vais aussi changer de puce, nous sommes sûrement pistés à présent. Je dois te mettre en sécurité hors d’Algérie.
— Ils vont la tuer Yelmani !!!
— Je sais, on ne peut plus rien faire pour elle. Tu vas devoir m’écouter, Esperanza. Tu ne peux pas rester comme ça.
— Quoi ?
— Reste là et n’ouvre à personne !
Il part me laissant seule avec mes craintes, puis revient avec un sac en plastique. Je regarde à l’intérieur et y trouve des lentilles bleues et une coloration au henné.
— Teins-toi les cheveux pendant que j’organise notre départ.
— Mais...
— On n’a pas le temps ! Dépêche !
Affolée, j’obéis et mon brun se transforme en une couleur proche d’un roux cuivré.
— Si ton époux n’est pas bête, il contrôlera chaque frontière avec un portrait de toi. Ils vont interpeller chaque fille aux yeux verts et aux cheveux bruns. Ensuite, tu passeras à l’empreinte et ils t’arrêteront.
— Ne les laisse pas m’attraper, le supplié-je en me relevant brusquement.
— Va donc te changer pendant que je t’attends. J’ai ramené à manger et à boire.
Avant d’affronter mon regard dans la glace, j’enfile les lentilles que m’a donné Yelmani. Ça me métamorphose, c’est dingue ! Je me surprends à trouver ravissante la jeune femme rousse qui me fait face dans le miroir. Ni une, ni deux j’attrape un des deux pantalons en lin blanc ainsi qu’un t-shirt bleu nuit et m’habille avant d’ouvrir un sac rempli de victuailles.
— Wow, j’ai l’impression que tu es différente, m’admire Yel qui vient de me rejoindre.
— Et pourtant, je suis toujours la même personne qu’il faut sauver.
— Et on va réussir à te sortir de ce pétrin, m’assure-t-il d’un air sérieux.
— Malheureusement, tu ne possèdes pas de pouvoir magique.
Il se relève, face à moi, et pose une main bienveillante sur ma joue en me scrutant intensément.
— Je ferai tout mon possible pour te renvoyer chez toi, c’est une promesse.
J’enfile mon voile intégral tandis qu’il s’occupe de nos affaires. Nous désertons les lieux quand la propriétaire en bas nous observe interloquée. Effectivement, nous ne restons pas cette nuit comme nous l’avions prévu. Nous grimpons en voiture et alors que je pense qu’il nous sort d’Oran, il m’emmène dans un tout autre endroit. Yel se gare et vient entrebâiller la portière. Mon protecteur semble bien plus apaisé et m’assure que nous ne risquons plus rien. Je repense aux cris de ma servante, mais la bienveillance de mon partenaire gomme cet affreux moment.
— Si madame veut bien prendre la peine, m’incite-t-il à descendre avec un geste de gentleman.
— Quelle galanterie, monsieur.
— Pour vous, rien n’est trop aimable, princesse.
— Où sommes-nous ?
— Au fort de Santa Cruz, viens, suis-moi.
Nous empruntons un chemin de la colline Aïdour qui monte à 430 mètres et qui surplombe la ville d’Oran. Perché tout en haut, l’édifice de pierre présente une vue majestueuse sur la baie.
Face à nous, la mer à perte de vue, le port. Le soleil se couche sur l’eau, un vent discret me donne des frissons. Yelmani se place dans mon dos et me frotte les bras pour me réchauffer. Il m’explique que cette bâtisse fut construite par les Espagnols et que des violents combats ont eu lieu ici à l’époque.
— Tu es sacrément doué en histoire.
— En prison, j’ai eu le temps de m’instruire.
— Tu regrettes ton passé ? le questionné-je.
— Bien sûr que cela m’attriste, mais Allah a voulu m’infliger cette épreuve pour me guérir aujourd’hui.
Je me retourne interloquée par son explication. Je lève mon regard dans le sien et m’abandonne dans ses abysses.
— Que veux-tu dire par là ?
— Tu es ma repentance, Esperanza. Si je n’avais pas eu de mauvaises expériences, je ne t’aurais pas rencontrée. Tu représentes la lumière dans ma vie.
Ses prunelles arrimées aux miennes, je déglutis péniblement. Il se penche lentement vers moi, puis passe un bras dans mon dos pour me serrer contre lui. Perturbée par le rapprochement de ses lèvres, je tourne une nouvelle fois la tête lorsqu’il tente de m’embrasser.
— Qu’avons-nous à perdre, princesse ? me chuchote-t-il à voix basse.
— Je suis désolée, déclaré-je honteuse.
Il recule vivement, le front plissé par la contrariété et la chaleur qui venait de m’envahir s’évapore.
— Ce n’est rien Esperanza.
— Comment savoir que tu seras en sécurité lorsque je serai loin ? Que tes parents t’accepteront à nouveau chez eux ? Que tu vas bien ? l’interrogé-je tandis qu’il s’éloigne.
— En aucun cas tu ne le sauras. Ouvre les yeux ! Je t’emmène à la frontière et nos chemins se sépareront. Tu ne me reverras plus et ne chercheras pas à avoir de mes nouvelles. Je ne serai qu’une étoile dans ta vie, que tu regarderas dans le ciel chaque soir, m’avoue-t-il en se retournant.
— Je refuse, crié-je en pleurs, blessée par ses paroles.
Il accourt vers moi, et essuie mes larmes avec ses pouces.
— Ce n’est que la vérité et tu dois l’accepter, s’exclame-t-il.
— Non, je ne peux pas, bafouillé-je en martelant son torse de mon poing.
— Calme-toi, tu m’oublieras rapidement et tu profiteras de ta liberté, grogne-t-il en s’écartant à nouveau.
— Attends, chuchoté-je en le retenant par le poignet.
— Qu’est-ce-que tu veux ? Je suis ici avec toi, pour toi, poursuit-t-il en revenant face à moi.
— Je…
— N’ai pas peur, princesse, tu le sais que je ne te ferai aucun mal. Laisse-moi te montrer ce que je ressens ici, chuchote-t-il en plaçant ma main sur son cœur.
Il colle son front contre le mien, son regard incandescent enflamme le mien. Sa respiration haletante et son haleine mentholée sont comme une brise fraîche sur mon visage.
— Esperanza… Jamais tu n’oublieras ce moment, je te le promets.
Je déglutis difficilement et ses lèvres viennent se placer avec douceur sur ma commissure. Lentement, il dépose des baisers sur ma bouche. Mon sauveur attend désespérément que je lui rende son affection, et en faisant abstraction du bordel qu’est ma vie, je capitule. Je plonge mes doigts dans ses cheveux, me rapproche de lui. Sa langue me provoque, alors j’entrouvre mes lèvres. Il prend les rênes, me guide tandis qu’elles se caressent charnellement, s’apprivoisent dans une danse lancinante. Il est doux, protecteur, affectueux, parfait dans sa démonstration. C’est la première fois que j’éprouve des sentiments réels pour un homme. Un véritable désir s’empare de tout mon être. À bout de souffle, nous nous éloignons. Je place ma tête contre son torse et il m’enlace.
— Je ne partirai pas si tu ne jouis pas d’une situation stable, conclué-je.
— Esperanza, c’est retarder l’échéance pour souffrir un peu plus.
— Je m’en fiche, je viens avec toi chez tes parents, et c’est non négociable. N’as-tu pas envie de passer davantage de temps en ma compagnie ?
— Non, ce n’est pas… Mais…
— J’embrasse si mal que cela ? le coupé-je honteuse.
— Non pas du tout, au contraire.
— Accepte, je t’en conjure, le supplié-je émue.
Il colle un baiser sur mon front et m’accorde ma requête. Nous retournons au véhicule et roulons trois heures dans le silence, jusqu’à la frontière algéro-marocaine où la douane nous intercepte. On nous demande nos papiers d’identité et ils fouillent le véhicule.
— Vous venez de Tunis, je dois vous emmener au poste juste là pour vérifications, nous annonce le policier.
— On vous suit, ajoute Yelmani.
Il m’envoie un clin d’œil, passe une main dans mon dos pour m’aider à avancer. À l’intérieur du bâtiment beige, une femme m’emmène dans une pièce, me décroche la burka et me palpe avant de me laisser me rhabiller. Je rejoins mon comparse dans la pièce centrale. La policière qui m’a contrôlée avertit son collègue que je ne suis pas brune aux yeux verts. On nous pose des questions sur nous, notre destination, pourquoi on n’a pas embarqué dans un avion pour circuler plus vite. Puis il affiche un portrait-robot d’une femme qui me ressemble étrangement.
— Avez-vous aperçu cette personne à Tunis ou même ailleurs ?
— Non pas du tout, pourquoi est-elle recherchée ? les interroge mon ami.
— On ne peut pas divulguer des informations confidentielles. Vous pouvez partir.
Il nous redonne nos papiers et à l’instant où nous sortons du bâtiment, une voiture imposante noire aux vitres teintées se gare. Lorenzo, accompagné de son bras droit et de deux de ses hommes, en descendent le regard glaçant. Je passe devant eux calmement, l’air de rien. Bien que je sois morte de trouille, je monte dans notre véhicule. Revoir mon époux ici, me donne un coup de poignard en plein cœur. Yelmani démarre et lorsque nous sommes assez loin, je pleure.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Accélère, fonce ! lui ordonné-je en criant de peur.
— Pourquoi ?
— C’était lui, au poste de contrôle, crié-je abasourdie.
— Quoi ? Tu en es sûre ? répond-il surpris.
— Oui !
— Je suis désolé, mais Aïsha n’est peut-être plus en vie. S’il est ici, c’est qu’il a retrouvé notre trace suite à l’appel que nous avons reçu.
— Tu… tu penses réellement ce que tu dis ?
— Comment aurait-il pu savoir que nous passerions ici ? Cette frontière est la plus proche d’Oran.
— Non, elle ne peut pas… être morte… et nous… ton portable où est-il, faut le jeter, m’écrié-je effrayée.
— Pour te rassurer, j’ai balancé l’ancien téléphone dans la mer en Algérie. Il ne nous trouvera plus désormais, je suis chez moi dans mon pays.
Je souffle de soulagement. Nous avons échappé de peu aux mains de mon mari. Je suis passée à travers les mailles du filet cette fois mais je dois me dépêcher de rentrer en Colombie. L’étau se resserre. J’espère que Laora… Euh Aïsha est toujours en vie. Et si… non… Impossible… Pourtant je sais qu’elle ne l’est plus, Lorenzo ne laisse aucune chance aux traîtres, tout comme mon père.
— Est-ce qu’ils connaissaient ton adresse ? demandé-je inquiète.
— Je n’ai jamais donné la bonne aux frères de ta gouvernante. Tu ne t’exposes à aucun danger chez mes parents.
Il étend sa main sur la mienne et me sourit. Yel éprouve sans cesse cette joie de vivre, cette humeur excellente. Même dans les pires moments, il reste imperturbable. La route est interminable et cahoteuse jusqu’à notre prochain point d’arrêt, mais au vu des circonstances, on se doit de continuer. Lorsque nous arrivons à Taza, il est une heure du matin. Épuisé, Yelmani se gare entre des camping-cars et nous allongeons nos sièges pour dormir jusqu’au petit jour. À l’aube, je suis réveillée par l’odeur de café. Mon compagnon de galère a pensé à aller nous chercher un petit-déjeuner.
— Allez princesse, on a de la route, je ne peux pas attendre plus longtemps.
— Pardon, chuchoté-je en me redressant.
Il démarre et nous voilà repartis pour six heures et demie de route. Il se met à chanter lorsque des musiques qu’il connaît passent à la radio.
— Est-ce que tu es pratiquant ? me renseigné-je curieuse.
— Je suis musulman, mais je ne suis pas à fond dans la religion.
— Apprends-moi des mots dans ta langue.
— Hum… hbibi veut dire chérie, m’enseigne-t-il.
— C’est très joli.
— Si tu souhaites avouer à quelqu’un que tu l’aimes, tu dois prononcer nbrick. Je t’adore se dit ana nebrick.
— Si on avait plus de temps, tu m’apprendrais plein de choses.
— C’est indéniable.
Les villages que nous traversons me paraissent tous plus ou moins pauvres. Les paysages ensablés et montagneux se révèlent majestueux. Perdue dans mes pensées, je me laisse porter jusqu’au prochain arrêt.
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