Célubée
Chapitre III
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
« Ceux-là, tu t’en doutes, ne demanderaient pas mieux qu’une officialisation de leurs pratiques. Bien qu’ils ne l’avouent jamais en public et qu’ils affectent de soutenir résolument la politique du Roi en ce domaine, je sais bien qu’ils sont favorables à l’instauration de nouveaux modes de commerce. Cependant, ils sont pareils à ceux qui ne trafiquent pas. Ils n’aiment pas les paysans et n’accordent pas plus d’intérêt que les autres à leurs problèmes, d’autant que certains estiment que le développement des échanges permettrait de réduire la dépendance de la Cité à l’égard des campagnes.
« Il te faudra donc peser tes décisions, prince Phoil, et choisir habilement entre tes partisans, car je ne suis pas certain que leurs objectifs et leurs intérêts soient conciliables. »
À la lueur de la lampe à huile, je vis Phoil méditer sur ces révélations. Malgré son calme apparent, je sentais bien qu’il était troublé par ce qu’il venait d’entendre. Il découvrait soudain, ou plus exactement, avait enfin la confirmation de ce qu’il avait toujours à la fois pressenti et espéré : qu’il constituait, pour une part importante de la population, une sorte de recours face au Roi et aux incertitudes de la succession. Dans le même temps, il découvrait qu’il serait nécessairement contraint de s’aliéner la sympathie d’une fraction de ses partisans.
Quant à moi, j’étais tout aussi surpris que Phoil et pour les mêmes raisons que lui. Je me trouvais cependant conforté dans mon idée que ce peuple était artificiellement préoccupé de sa survie et de sa mort. Les boutiquiers n’hésitaient donc pas à désobéir aux lois les plus anciennes et les plus sévères, puisque la peine de mort sanctionnait tout manquement à l’interdiction de sortir quoi que ce soit du Royaume, en dehors des pièces d’argent et d’or (et encore cette exception n’avait-elle été introduite que récemment avec l’arrivée des navires étrangers). Je ne pouvais concevoir que les mêmes hommes, qui risquaient la mort pour s’enrichir, puissent également être obsédés par elle. Sans doute, Coelia m’aurait-elle objecté qu’ils cherchaient à faire fortune pour s’assurer une mort précieuse. Cela heurtait trop mes propres convictions pour que je puisse y découvrir une quelconque cohérence. On ne peut se laisser absorber par l’idée du trépas qu’à la condition de n’être jamais distrait de ce souci. L’étonnante capacité des hommes à s’en laisser distraire m’a toujours paru une grande force. Les commerçants coupables m’apparaissaient comme de fieffés hypocrites, mais aussi, finalement, comme plus sensés que ceux de leurs concitoyens qui prétendaient n’avoir ni dérivatif ni autre passion que celle de leur fin.
Quand Phoil se décida enfin à rentrer, la nuit était très avancée et la Cité totalement déserte. Il aurait souhaité que je vienne dormir chez lui, dans ses appartements du palais, mais je ne le voulus pas. Outre que j’étais l’hôte de Nagar et qu’il me semblait par conséquent inconvenant que je m’absente toute une nuit de chez elle sans l’en avoir prévenue, je tenais, avant de dormir, à mettre sur le papier les quelques vers que j’avais composés mentalement dans le courant de l’après-midi et qui devaient me sortir de l’impasse où j’étais parvenu dans ma rédaction. Aussi, revint-il avec moi à la presqu’île. Pendant le chemin du retour, je regardai les étoiles, si semblables et en même temps, parce qu’elles n’éclairaient plus le même morceau de terre, si différentes de celles que je contemplais de mes montagnes natales. Je me sentais rêveur, disposition d’esprit que j’apprécie tout particulièrement lorsque j’ai décidé d’écrire, car alors, les mots me viennent naturellement et je glisse sans effort dans le monde de mon imagination.
Ma rêverie fut rapidement interrompue par notre arrivée dans une maison qui, loin d’être endormie, se trouvait sur le pied de guerre. Les moins affolés étaient sans doute les domestiques. À son retour, Nagar avait trouvé Coelia couchée, plongée dans un étrange sommeil, dont elle ne sortait pas et d’où elle tenait des propos interminables et souvent inintelligibles. Fiévreuse, elle transpirait tant que sa couche avait été changée à deux reprises. Nagar nous accueillit avec un profond soulagement. Je ne compris pas ce qui expliquait son attitude à notre égard. En admettant, comme elle le soutenait, que Coelia fût en grand danger, Nagar connaissait mieux que nous les remèdes au mal dont souffrait sa suivante. Dès son arrivée, elle lui avait du reste fait prendre des tisanes et avait, avec l’une des vieilles cuisinières, enduit son corps d’un onguent fébrifuge qu’elle gardait en permanence chez elle. Elle avait accompli tout ce qui pouvait l’être et, compte tenu de l’état de ses rapports avec Phoil, n’avait guère besoin de notre réconfort. Elle témoigna cette nuit-là d’une sympathique faiblesse, en ce qu’elle manifestait pour la première fois la profondeur de son attachement pour Coelia, qu’elle n’avait jamais jusque-là traitée avec guère plus d’égards que ceux qui la servaient.
Il est vrai que Coelia se trouvait dans un état inquiétant lorsque nous allâmes la voir. Nagar pensait qu’elle avait attrapé mal lors des deux trajets de la Cité à la presqu’île qu’elle avait accomplis deux jours de suite, par de trop grandes chaleurs. S’y ajoutait, sans doute, une grande anxiété, comme en témoignait son délire constant. Qu’elle ne pût jamais reposer en paix me parut le plus redoutable. Elle ne cessait de parler. Quand nous parvenions à saisir le sens de ses paroles, il nous devenait évident qu’elle était plongée dans un monde horrible et terrifiant. Devant cette pauvre petite, terrassée par la douleur physique et morale, l’angoisse de Nagar s’empara de moi. Je voulus la secouer, persuadé qu’ainsi, je parviendrais à la sortir de ses mauvais rêves. Mais Nagar me retint et trouva dans les paroles d’apaisement qu’elle prononça à mon intention le moyen qu’elle cherchait depuis plusieurs heures de se débarrasser de sa propre inquiétude. Nous laissâmes Coelia seule qui, assurait Nagar, devait rester tranquille le temps que les médicaments administrés commencent à faire effet. Nagar nous invita à aller nous coucher, nous garantissant que l’une des servantes dormirait devant la porte de Coelia. Elle lui donnerait à boire toutes les heures et serait sur place si le mal empirait.
Je n’avais qu’à demi confiance dans cette servante et j’aurais préféré que Nagar elle-même veille sa suivante, mais elle semblait si fatiguée, que je n’osai pas critiquer son arrangement. Si elle voulait être sur pied le lendemain, ne serait-ce que pour poursuivre ses soins, il fallait qu’elle dorme quelques heures avant le lever du jour qui n’était plus très loin.
Je réussis à composer plusieurs versets qui me donnèrent satisfaction. Dans cette nuit trouble, où le mal était en action dans la maison, où j’aurais dû être abattu de fatigue et d’anxiété, je me sentais porté par l’ivresse d’écrire et de réussir à écrire ce que je voulais précisément écrire. Au bout de deux heures de travail, je m’arrêtai soudain pour regarder dehors. La nuit était profonde, comme elle le semble toujours dans ses derniers moments. Je fus frappé de son silence glaçant. Je ne l’avais pas perçu jusque-là, tant la musique de mes vers, que j’entendais au plus profond de moi, avait suffi à habiter mon esprit. Je m’arrachai à mon travail et partis chez Coelia.
Ainsi que je l’avais pensé, la servante était couchée en travers de la porte et dormait d’un sommeil paisible. Coelia aurait pu hurler son dernier souffle qu’elle ne l’aurait pas entendue. La potion préparée par Nagar avant son coucher était intacte alors que, d’après mes calculs et la position des étoiles, elle aurait dû diminuer de moitié. Coelia dormait enfin. Mais lorsque je m’approchai d’elle, elle se remit à parler. Je parvins à la faire boire. J’espérais qu’elle retomberait dans le sommeil dans lequel je l’avais trouvée, mais elle continua à parler. Elle se remit, en gémissant, à décrire des mondes abominables. Après quelques minutes passées à l’écouter, à essayer de comprendre son discours et ce qui avait pu faire naître en elle une pareille angoisse, je finis par lui demander si je pouvais l’aider. Je la suppliai de me dire ce qui la tourmentait. Je murmurai ainsi quelques instants à son chevet et pendant tout ce temps, elle demeura silencieuse, comme si elle m’entendait. Et elle m’entendait bien, puisqu’elle répondit. Il me sembla l’avoir ainsi ramenée des profondeurs où elle se débattait jusqu’à la fragile ligne de démarcation qui la séparait de la réalité.
Ce que Coelia me dit alors et qui me toucha plus qu’aucun des mots que nous avions alors échangés, je voudrais l’écrire pour que l’éternité le sache. Je voudrais que ces paroles soient inscrites à jamais et ne tombent pas, comme chacun de nos actes et le moindre de nos mots, dans l’oubli irrémédiable. Mais en même temps, je suis retenu par le désir que personne d’autre que moi n’y ait accès. Coelia m’a, par la suite, plusieurs fois demandé de lui révéler ce qu’elle m’avait dit dans cette minute troublante où son esprit était peu à peu aspiré par les reflux de la conscience. Je n’ai jamais voulu le lui apprendre. Pourquoi, dans ces conditions, livrerais-je à des étrangers qui ne nous connaîtront jamais ce qui reste un de mes plus chers souvenirs ? Je sais que j’écris ce compte rendu en me contraignant à ne pas cacher certains faits qui pèsent sur ma conscience et que je n’aurais jamais le courage d’avouer à Coelia. Les mauvais souvenirs, il faut s’en purger, s’en débarrasser. Mais quand on peut encore les retenir et en profiter, pourquoi gaspiller les plus heureux, en les éparpillant aux vents de la renommée, qui en feront peut-être un mauvais usage et les souilleront à jamais ?
Lorsque je retrouvai ma chambre, je dormis pesamment. Et peut-être aurais-je dormi tout le jour, si Phoil n’était pas venu secouer mes rêves, alors que le soleil commençait juste son ascension. Il repartait à la Cité et désirait ma compagnie. Avant notre départ, je retournai voir Coelia. Mais la servante, enfin réveillée, m’interdit sa porte, parce que Nagar et son aide habituelle avaient déshabillé Coelia pour la laver et la frictionner. Elle ne voulut pas répondre à mes questions et consentit seulement à m’apprendre que la fièvre restait toujours élevée, mais que la malade ne délirait plus. Je dus me contenter de ces informations et partis, guère rassuré, mais pensant que je ne pourrais rien faire, d’autant plus que Nagar paraissait décidée à rester à la presqu’île et qu’elle m’empêcherait de rendre visite à Coelia. Cela me rendait furieux, car je savais qu’indépendamment des remèdes qui soulageaient son corps, Coelia avait besoin qu’on apaise son esprit. J’y étais parvenu pendant la nuit. Je pensais pouvoir hâter sa guérison en persévérant. Mais Phoil ne me laissa pas le temps de penser à Coelia.
Aussitôt renseigné sur son état, il me fit part de ses dernières réflexions.
Il avait repassé dans son esprit les propos du tavernier. Il les trouvait tout à la fois incroyables et certains. Il s’en voulait d’avoir oublié les portefaix, après s’être, un temps, intéressé à leur condition. Plus nouvelle apparaissait l’attitude des commerçants et ses conséquences. Après avoir médité sur chacun de ces faits, Phoil avait arrêté sa stratégie. Face à une situation où tant de cartes étaient jouables, sans qu’il sût jusqu’où il pouvait pousser son avantage avec chacune d’elles, il avait résolu de n’en écarter définitivement aucune. Le conseil final du tavernier le poussant à choisir entre ses partisans lui semblait aventureux, du moins pour le moment. Tel que je connaissais Phoil, je me doutais qu’il escomptait pouvoir jouer des contradictions des différents groupes pour en tirer le meilleur parti. J’avais trouvé sage l’avis du tavernier, car j’ai toujours pensé qu’on a tort de ne jamais jouer franchement et que l’ingénuité en politique, parce que toujours inattendue, est souvent payante. Néanmoins, je voulais bien admettre que Phoil ne connaissait finalement aucun de ses nouveaux partisans.
Il avait en outre décidé d’examiner ce qu’il pouvait espérer de quelques courtisans qui l’avaient parfois soutenu et de ceux qu’il comptait pour ses amis. La coterie du prince à la Cour demeurait faible, parce que personne n’avait jamais vraiment cru qu’il succéderait un jour au Roi et que le but de tout courtisan était de se concilier celui qui régnait ou avait des chances de régner un jour. L’ambition de Phoil dérogeait aux règles tacites en usage au palais et paraissait bien peu raisonnable à la majorité des courtisans. Cependant après la mort du prince héritier, quelques-uns lui avaient fait de timides avances.
Je ne dis pas qu’au fond de lui, Phoil n’ait pas été satisfait de ces réactions, mais il serait malhonnête d’affirmer qu’il en fut flatté. Il méprisait trop ces hommes pour ressentir alors autre chose que le plaisir de les voir s’humilier devant lui. De ce fait, il ne les tenait pas pour des partisans sérieux, n’avait jamais compté sur eux et n’avait nulle intention de discuter avec eux d’une possible action contre le Roi.
En revanche, il y avait à la Cour un petit groupe dont faisait partie le prince, qui se réunissait, en dehors des séances de l’Assemblée, chez l’un ou chez l’autre pour débattre des affaires du Royaume. Au contraire des autres courtisans, ils avaient une vue critique de la politique menée par le Roi. Phoil, qui y avait pénétré parce qu’il lui semblait habile de contrôler un mouvement de contestation, ne les jugeait guère sérieux. On y trouvait de très jeunes nobles, qui ne siégeaient pas à l’Assemblée ou n’y avaient pas acquis suffisamment d’autorité pour s’y faire entendre. Quoique Phoil leur parût prudent et raisonnable, ils avaient admis son autorité et le reconnaissaient comme leur chef.
Les autres membres de ce comité étaient des amis personnels de Phoil. C’étaient ceux-là dont l’avis lui importait le plus. Dans ce groupe d’une dizaine de personnes, ils n’étaient que quatre. Phoil affirmait qu’il pouvait compter sur eux en toutes circonstances. Deux d’entre eux siégeaient à l’Assemblée et y soutenaient systématiquement chacune des positions et propositions de Phoil. Ils étaient les fils de deux hommes qui participaient aux réunions secrètes en souvenir du père du prince et il y avait là comme une sorte d’hérédité dans l’amitié et l’accord spirituel, qui constituait pour Phoil une garantie. L’un des deux autres avait fait toutes ses études avec lui à l’école du palais et s’était attaché à Phoil pour la seule raison qu’ils étaient tous deux nés le même jour. Le dernier était un jeune homme à l’esprit acéré, d’apparence futile – il était toujours prêt à aller aux fêtes et à y danser toute la nuit, de même prêtait-il une oreille attentive aux problèmes insignifiants que se posent les femmes quand il s’agit de se vêtir –, mais à l’intelligence profonde. Rien ne semblait l’affecter, y compris le mal qu’on disait de lui et dont il se vengeait cruellement car il savait tout et n’hésitait pas, quand il en voulait à quelqu’un, à révéler les travers et les infortunes de ce dernier. Il n’aimait que lui et Phoil, ce qui étonnait tout le monde, à commencer par lui. On ne l’avait jamais surpris à dire du mal du prince. Lorsqu’il l’entendait critiquer, il ne manquait jamais de prendre sa défense, alors même qu’il avait coutume de surenchérir dès lors qu’il s’agissait de qui que ce soit d’autre. Phoil l’aimait beaucoup et lui portait, je crois, plus d’affection qu’à ses autres amis.
Phoil n’avait pas l’intention de consulter ce groupe d’hommes qui se disaient proches de lui et de ses idées, mais souhaitait cependant prendre l’avis de certains d’entre eux. Il avait exclu immédiatement les plus excités du comité, dont il savait qu’ils le suivraient certainement s’ils apprenaient qu’il comptait s’opposer ouvertement au Roi, mais dont il n’était sûr ni de la détermination ni surtout des convictions. Les plus âgés ne l’intéressaient pas davantage, car il ne désirait pas recevoir de conseils de modération. Restaient ses quatre proches. Il craignait que les deux fils des deux précédents ne puissent s’empêcher d’en référer à leurs pères. Il pensait ne les consulter qu’en dernier recours. Il n’appréciait pas vraiment son troisième ami, qui lui vouait une admiration trop dévorante pour ne pas être agaçante, mais il le savait d’une fidélité à toute épreuve. Il l’avait prouvé en trahissant pour lui des secrets qu’il n’aurait jamais dû lui livrer. Ce jeune homme avait épousé la fille d’un commis très puissant qui siégeait au conseil du Roi. Bien que d’une grande discrétion, son beau-père avait la faiblesse d’aimer beaucoup trop sa fille unique et le mari de celle-ci. Aussi, lui arrivait-il, si sa fille et son gendre le pressaient trop de questions sur ce qui se passait, allait se passer ou pourrait se passer, de leur abandonner quelques renseignements qu’il aurait dû taire. Phoil en était aussitôt informé par son ami ou par sa femme. Quoi qu’il décidât de faire, le prince ne pouvait se priver de cette source d’information. Quant au quatrième, il avait suffisamment confiance en son esprit critique pour être certain qu’il le conseillerait justement et en son amitié pour être sûr qu’il garderait le silence.
Enfin, en dehors de ces aristocrates, Phoil envisageait d’aller discuter avec le commandant militaire de la Cité qu’il connaissait bien. Phoil, depuis toujours, comme son père avant lui, avait demandé à l’Assemblée que l’armée soit réorganisée et ses règles assouplies de manière à permettre un recrutement plus large. Il trouvait choquant que le souverain ne soit pas un chef militaire et qu’aucun des membres de la noblesse ne dirige les soldats recrutés dans le peuple ainsi que cela se passe dans tous les pays. On lui opposait toujours les lois du Royaume et la tradition. Il restait cependant convaincu que l’argument essentiel, que le Roi n’avançait jamais, était que dans un pays qui n’est en guerre contre personne, car n’ayant de rapports avec personne et dont les dernières invasions remontaient si loin que nul ne pouvait plus les dater, l’armée ne servait qu’à des besognes sans éclat, tel le maintien de l’ordre, ou déconsidérées, comme la répression et l’exécution matérielle des décisions royales et, de ce fait, ne pouvait pas être confiée au fleuron de la population.
Toutefois, conscient de l’importance de l’armée, le Roi avait perfectionné le très compliqué système d’avancement qui réglait les carrières militaires. Un homme issu d’un milieu très pauvre pouvait un jour diriger une province, commander la garnison de la Cité ou encore – c’était le poste le plus prestigieux – recevoir le titre et les fonctions de chef des gardes du palais. Cela m’avait conduit à des conclusions différentes de celles de Phoil sur l’opinion du Roi à l’égard de son armée. Le soin qu’il avait mis à réglementer les carrières, à exclure de ses rangs tout aristocrate ou tout homme trop bien né, me semblait révéler un double objectif. Il s’attachait les basses classes de la Cité, toujours les plus promptes à se rebeller, ainsi que nous l’avait encore confirmé le tavernier la veille, en leur offrant le moyen de s’arracher à leur situation sociale et à leur misère. Beaucoup d’enfants de militaires parvenaient, grâce à la solde de leur père, à monter un commerce ou bien à faire des études et à devenir commis ou prêtre. Au prix du sacrifice d’une génération – celle qui consentait à affronter le mépris d’une partie du peuple –, on pouvait sauter plusieurs niveaux de richesse dans des délais très courts. Au reste, ce n’était qu’un petit sacrifice, car les soldats étaient bien payés et bénéficiaient de l’estime du Roi. Enfin l’armée était acquise au souverain et ne pouvait se tourner contre lui. Il ne pouvait que redouter une armée commandée par les aristocrates. Il avait compris en effet que dans un pays calme, où les militaires sont détournés de leur vocation naturelle, la tentation serait grande, pour celui qui voudrait conquérir le pouvoir, d’utiliser l’armée et la force qu’elle représentait.
Lorsqu’il m’eut exposé tous ses projets, Phoil me dit, comme nous passions la porte de la Cité, qu’il comptait d’abord rendre visite à ses deux amis. Il préférait y aller seul, car ils pourraient se vexer de ce que je l’accompagne. Il souhaitait que je retourne à la taverne pour demander au tenancier – à supposer qu’il soit de la même humeur que la veille et que nous n’ayons pas tous deux, par découragement, fait le même rêve – comment étaient organisés les portefaix et s’il y avait parmi eux une personnalité marquante qu’il puisse d’abord contacter. Par ailleurs, il voulait que je charge l’aubergiste de préparer une rencontre avec ces mystérieux trafiquants dont nous ignorions l’identité. Je devais accomplir cette mission avec beaucoup d’habileté pour ne pas donner au tavernier l’impression, bien réelle, que Phoil ne tenait pas compte de son avis et préférait ne pas choisir entre ses partisans.
Le propriétaire de la taverne semblait m’attendre, car lorsque j’arrivai, il me fit un grand sourire complice et me fit signe de passer dans l’arrière-salle. Son établissement était en effet assez animé à ce moment-là et il aurait été difficile d’y parler tranquillement. Il me suivit peu après avec sa cruche de bon vin. Je n’eus pas de mal à le persuader que Phoil le considérait comme quelqu’un d’important. Il accepta sans difficulté d’arranger pour le prince un entretien avec les commerçants dont il nous avait parlé. Il se chargerait de tout et nous ferait porter un message pour nous avertir du lieu, de l’heure et du jour. Il lui semblait possible d’organiser cette rencontre dans les meilleurs délais.
Il manifesta une certaine surprise lorsque j’évoquai le cas des portefaix. Il essaya de me dissuader de nous engager dans cette voie, protestant qu’il ne nous avait cité les différentes options possibles que par souci de sincérité, alors qu’il considérait que la plus sage solution était de se contenter du soutien des boutiquiers. Je réussis à le convaincre que Phoil n’avait pas l’intention de s’appuyer spécialement sur les portefaix, mais que la conversation de la veille avait à nouveau attiré son attention sur eux. Je vis bien qu’il comprenait que Phoil n’était sûr ni des uns ni des autres et préférait jouer un jeu personnel, plus dangereux, mais, à long terme, peut-être plus efficace. Il me conseilla alors d’aller trouver non pas un portefaix, mais deux. Ils étaient frères jumeaux et dirigeaient toute la communauté. Selon lui, ils étaient les meneurs de toute action engagée par les portefaix et aucune décision ne se prenait dans les quartiers les plus populeux sans qu’ils aient été préalablement consultés.
En attendant Phoil, j’allai faire un tour dans la Cité. J’étais fâché de devoir perdre tant de temps pour quelque chose d’aussi peu défini, car Phoil n’avait toujours pas décidé, ou du moins ne m’avait pas encore révélé, ce qu’il comptait faire. Je finis par m’arrêter chez un écrivain public qui, assis devant sa table, peinait pour rédiger une lettre d’une mère à son fils, un soldat envoyé dans une garnison reculée. La mère voulait donner à son fils des nouvelles de la famille et lui expliquer combien il lui manquait. Mais une fois qu’elle eut dicté que tout le monde allait bien et qu’elle le regrettait beaucoup, elle s’arrêta, ennuyée de n’avoir plus rien à dire, alors qu’elle devrait payer le tarif d’une lettre normale. Le scribe essayait mollement de l’aider. Ses suggestions ne convenaient jamais à sa cliente parce que, trop banales, elles ne pouvaient satisfaire cette femme simple, attristée de l’éloignement de son enfant.
« Prête-moi ton stylet, dis-je à l’homme et donne-moi une tablette pour graver quelques phrases pour ta cliente, car vous y serez encore ce soir, si personne ne vous vient en aide. »
L’écrivain protesta un peu, car il craignait que je ne lui vole son salaire. Mais lorsque je l’eus rassuré en promettant que l’argent serait pour lui et non pour moi, il me laissa faire. Alors, tout en lisant à la femme et à son scribe sans imagination ce que j’écrivais au soldat parti au fond du Royaume, je traçai les phrases suivantes :
« Écoute mon fils, la voix de ta mère, venue de la Cité bienheureuse. Voici des nouvelles de chacun d’entre nous. Ton père va bien, malgré la toux qui l’a repris comme chaque année à cette époque. Tes frères et tes sœurs se portent bien. Mais moi, ta mère, je vieillis davantage tous les jours et mon cœur est lourd de te savoir loin de moi.
« Prends bien soin de toi sur les routes trop chaudes et dans les montagnes glaciales. Veille sur ta vie qui m’est si précieuse. Fais-moi donner de tes nouvelles. Que chaque heure qui passe ne soit pas pour moi un souci permanent. N’ajoute pas encore à la tristesse de ne t’avoir pas près de moi.
« Pense, lorsque l’aurore apparaît et que le soleil frappe de son premier rayon ton visage endormi, à ta mère qui s’éveille au même moment. Que sa douce chaleur remplace mes baisers et ma tendresse, ô mon fils éloigné ! »
Lorsque j’eus fini de graver la tablette, je m’aperçus que plusieurs passants étaient venus s’asseoir aux côtés de mes deux auditeurs. La mère me remercia parce que, dit-elle les larmes aux yeux, c’était ce qu’elle aurait aimé savoir dire à son enfant et elle partit en serrant la tablette contre sa poitrine. Quant au scribe, il me demanda la permission de recopier mes formules, tant elles lui avaient plu. Les passants qui avaient écouté se rangèrent à son avis et me pressèrent de réécrire une seconde fois le message emporté par la trop maternelle cliente.
C’est ainsi que Phoil me retrouva, assis à la devanture du scribe et retranscrivant ma première lettre sur une nouvelle tablette au milieu d’un public de plus en plus nombreux, venu écouter les mots que j’ânonnais au fur et à mesure de mon travail. Beaucoup de soldats ou de prêtres envoyés dans les provinces ont dû s’étonner que leur mère, leur épouse, leur sœur ou leur maîtresse se mettent en même temps à évoquer l’aurore et ses caresses. En dépit de son air soucieux, le prince s’assit avec les autres et écouta avec la même attention. Comme il avait manqué les premières phrases, il me demanda gravement de les lui relire. Il me complimenta très sérieusement de ce qui semblait à tous mes trouvailles et n’était que la transposition d’une très vieille lettre envoyée par une mère à son fils combattant en dehors de Célubée et qui figurait parmi les documents de Nagar. Puis, entrant dans le jeu, Phoil m’implora de le suivre pour l’aider à écrire une lettre très confidentielle. Cela provoqua dans l’assistance des murmures d’intérêt, tandis que nous nous glissions dans la ruelle la plus proche en riant silencieusement.
« Tu réussirais mieux que moi en politique, Anticléridès, car tu as l’art d’offrir aux autres ce qu’ils te demandent sans t’abaisser et en te moquant gentiment d’eux », dit-il en me prenant le bras pour me forcer à descendre plus vite vers les quais. Il acheta au passage des pâtés chauds que vendait un traiteur du port aux promeneurs et aux portefaix trop démunis pour s’offrir un repas complet à la taverne de notre ami. Les pieds dans l’eau du fleuve, parce qu’il faisait très chaud, nous avalâmes cette nourriture simple. Je dus raconter à Phoil ce que j’avais obtenu du tenancier et, en échange, il me fit le récit de ses deux visites du matin.
Son ami bien introduit dans les secrets de l’administration du Royaume par son beau-père, avait réagi curieusement. Il n’avait posé aucune question, n’avait pas manifesté la moindre curiosité et s’était contenté de dire : « Demande-moi ce que tu veux. » Le prince s’était trouvé ennuyé d’une telle marque de confiance parce qu’il avait besoin de critiques plus que d’approbations. Mais il surmonta sa déception pour chercher à tirer profit de l’aide qui lui était si gratuitement apportée. Ils convinrent qu’il importait que Phoil soit renseigné sur ce qui se passait dans les campagnes ainsi que dans les rangs des soldats et de toute décision nouvelle que le Roi serait appelé à prendre.
Son second ami témoigna de plus d’intérêt. Il écouta le réquisitoire de Phoil contre le Roi et les dernières mesures et lui demanda alors froidement ce qu’il comptait faire. Sommé pour la première fois et de manière vigoureuse, de répondre à cette question, le prince n’hésita pas une seconde, comme si depuis deux jours son esprit embrouillé avait opéré un travail de décantation et de tri des possibilités et, ayant achevé son œuvre, avait enfin trouvé la réponse qu’il cherchait : « Si je le peux, renverser le Roi, car il a fait trop de mal au Royaume pour être davantage maintenu au pouvoir. » Phoil s’effraya de ce qu’il avait enfin osé dire et qui était, à l’évidence, son objectif de toujours, bien que l’habitude, la morale et les traditions du Royaume l’aient, jusque-là, retenu de le formuler clairement.
Son ami ne manifesta pas le moindre effroi, comme s’il s’était agi d’une proposition parfaitement naturelle. Aussi demanda-t-il du même ton comment il comptait s’y prendre. Il écouta sans un mot les explications de Phoil, celles-là mêmes qu’il m’avait données, c’est-à-dire explorer toutes les possibilités avant de prendre une décision définitive afin de ne pas s’engager à la légère. L’ami discuta chacune des hypothèses avec la précision de qui a très longuement réfléchi. Il redoutait les portefaix dont les réactions lui semblaient incontrôlables. Il n’avait guère plus confiance dans les commerçants dont la mesquinerie et l’égoïsme finiraient toujours par l’emporter sur l’intérêt général, comme le prouvait du reste leur incapacité à se plier aux lois du Royaume, dès lors que leurs finances étaient en jeu. Selon lui, seule, la noblesse pouvait agir par souci de l’avenir du Royaume et il pensait que Phoil devait s’appuyer sur elle.
Il s’ensuivit entre eux une querelle. Phoil lui reprocha de penser en aristocrate et de n’être pas capable de comprendre que la Cour elle-même avait une conscience très personnelle et pas toujours conforme à l’intérêt public de ce qui était bon pour le Royaume. Le prince lui objecta en outre qu’en dehors de lui et, à l’extrême rigueur de quelques autres, aucun courtisan ne le soutiendrait aussi longtemps qu’il n’aurait pas pris le pouvoir définitivement.
Finalement, son ami se rangea à ses arguments.
« Je vois, dit-il, que tu es inébranlable et que tu as fini par t’arrêter à la décision que je redoutais de te voir prendre un jour. Elle est dangereuse. Elle peut conduire à ta perte si ton complot échoue. Et même s’il réussit et que tu deviennes roi, tu sais, comme moi, que tu auras mis en branle un processus susceptible de t’abattre à ton tour. Celui qui a pris le pouvoir par la force s’expose à le perdre par la force, parce que la violence n’a pas de légitimité.
« J’aurais souhaité que tu ne changes rien à ta conduite, que tu te bornes, dans une situation de plus en plus grave, à te rendre indispensable et à te poser en seul recours possible. Je demeure persuadé que tu aurais fini par accéder légitimement au pouvoir. Cependant, je t’accorde qu’il te faudrait attendre sans doute de très longues années, qu’il te faudrait accepter bien des humiliations et des avanies, que, plus grave encore pour toi, il te faudrait supporter d’assister à la décomposition progressive du Royaume et courir le risque qu’il s’agisse d’un mouvement irréversible et irrattrapable. J’admets que ce que je te propose est la manière prudente d’aboutir à tes fins et que tu risques de t’y user aussi vite que le Royaume, mais c’est que j’ai très peur pour toi, Phoil.
« Cela dit, puisque tu as décidé que ton heure était venue, je te suivrai, quoi que tu décides. Achève tes consultations. Si ton objectif est imprudent, ta manière de procéder est sage. Lorsque tu seras sûr de toi, reviens me trouver. Je serai avec toi, quoi qu’il arrive et quel qu’en soit le risque. »
Quand il m’eut rapporté cet entretien, j’essayai de reprendre l’argumentation de son ami, pour le convaincre de renoncer à ce qui m’apparaissait de plus en plus comme une folie. Phoil ne voulut rien entendre. Aussi longtemps qu’il portait en lui la conviction qu’il devait empêcher le Roi de détruire davantage le Royaume et l’impression qu’il pouvait réussir, il persévérerait.
Après avoir avalé notre maigre repas, nous nous remîmes en route. Comme à cette heure, les deux portefaix devaient être encore au travail, Phoil m’entraîna chez son ami, le commandant de la Cité. Il habitait la forteresse bâtie sur un piton rocheux qui s’avance dans le fleuve et constitue une sorte de porte naturelle. Il n’est pas de meilleur observatoire pour contrôler et surveiller la navigation du fleuve. J’avais toujours souhaité y monter pour y embrasser le paysage, que je ne pouvais qu’imaginer. Voyageur arrivé par le fleuve, j’avais découvert la surprenante architecture de cette citadelle – si austère qu’on la croirait bâtie dans le roc même, comme l’était Célubée – prolongée par les constructions plus récentes et surtout plus voluptueuses et luxueuses du palais. Le désir de savoir ce qu’on pouvait contempler du haut de la forteresse fut bien la seule raison qui me fit suivre le prince jusqu’aux appartements du gouverneur de la place.
Je n’aurais pas voulu y vivre tant tout était obscur et sinistre. Afin que la citadelle ne puisse pas être repérée par des étrangers ignorant son existence, elle avait été construite de façon à n’apparaître d’en bas que comme une surélévation, à peine insolite, du rocher avançant dans le fleuve. Sans le chemin de ronde, où se tenaient des soldats qu’on pouvait voir bouger lorsqu’on était sur le fleuve et que l’on guettait leurs mouvements, il était impossible de la distinguer du promontoire lui-même. En conséquence, les ouvertures avaient été pratiquées à l’image des fissures et des interstices lézardant le roc d’endroit en endroit. L’architecte qui avait conçu ce fort ingénieux s’était en outre bien gardé de répartir de manière régulière ces fentes qui servaient de fenêtres. De ce fait, dans les appartements intérieurs, la lumière, toujours très faible, tombait d’endroits surprenants. De plus, l’air s’y renouvelait peu et, dans certains couloirs jamais aérés, les odeurs devenaient presque insoutenables. L’appartement du commandant ne faisait pas exception. On y avait tendu des tapisseries brodées de fils d’or qui palliaient un peu la déficience de l’éclairage naturel. Le mobilier avait également été choisi avec un raffinement qui contrastait avec l’austérité des lieux et visait à l’évidence à les humaniser. Phoil m’expliqua par la suite que cet appartement somptueux – qui en réalité devait l’être surtout à la nuit tombée quand la lumière des lampes à huile n’y était pas différente de celle à laquelle on s’éclairait dans n’importe quelle demeure du palais – avait été aménagé à la demande du Roi. Ce détail montrait l’importance qu’il attachait à la fonction de commandant de la Cité et la puissance que pouvait détenir celui qui occupait ce poste.
Celui-ci était un homme dans la force de l’âge, plus vieux que Phoil d’une dizaine d’années, mais resté vigoureux. Sous la tunique des militaires, courte et sobre, ses muscles paraissaient fermes. Son attitude était courtoise mais sans obséquiosité. Il appréciait Phoil comme le montra la chaleur de son accueil, mais ne voulait à l’évidence pas lui témoigner la déférence pourtant due à un prince de son rang. Phoil m’apprit plus tard qu’il agissait toujours ainsi avec tous les courtisans et que, même devant le Roi, il n’adoptait pas un comportement différent. Cela l’avait empêché d’être promu au poste, jugé plus important, de chef des gardes du palais. Il ne le regrettait pas car cette fonction, plus prestigieuse et mieux payée, ne seyait en fait qu’à ceux qui préféraient la parade et les honneurs à l’activité et à l’efficacité. Il supportait mal son poste de commandant de la Cité, où il avait moins de responsabilités qu’au temps où il dirigeait une garnison et était amené à suppléer le commis lorsque celui-ci était rappelé à la Cour, tombait malade ou prenait quelques jours de repos. C’était du reste ainsi qu’il s’était fait remarquer. Il avait, lors d’une maladie du commis de sa province, alors isolée par des inondations imprévisibles et catastrophiques, administré le territoire avec un courage et une efficacité incontestables. Le Roi le tenait en très haute estime. Il lui avait confié le commandement de la Cité où il pouvait être utile, si quelque événement grave s’y produisait et où sa nature réservée trouvait, dans la sévérité de la forteresse, un cadre plus approprié à son humeur que le palais où il n’aurait pu qu’échouer. Contrairement à Phoil qui, emporté par sa partialité à l’endroit de son roi, était devenu incapable de distinguer le bien du mal, cela me semblait le signe d’une grande perspicacité et habileté que, à mon avis, le prince ne prenait pas assez en compte dans ses intentions hâtives.
Phoil demanda à son ami ce qu’il pensait des récentes mesures décidées par le Roi pour lutter contre la disette et s’il savait ce qui se passait dans les provinces. Le gouverneur répondit qu’il lui semblait toujours sage d’empêcher une ville de manquer de nourriture, car il était connu qu’une cité qui a faim est capable des pires extrémités. Il reconnaissait cependant que le souverain avait fait preuve d’une trop grande brutalité à l’égard des paysans et que ceux-ci risquaient d’être condamnés à mourir de faim pour que les citadins puissent manger, sinon à leur convenance, du moins à leur suffisance. Il était sensible à l’injustice commise, si c’était ce que le prince voulait lui faire dire, mais il n’était pas en position de critiquer les ordres du Roi, son métier consistant précisément à les faire exécuter. Il ajouta cependant, au détour d’une phrase, que si le Roi ne s’était pas montré, en raison de son deuil, si fermé à toute suggestion et à tout conseil, il lui aurait dit qu’il commettait une erreur.
« Faut-il en conclure qu’une partie de l’armée pense comme toi ? demanda Phoil, encouragé.
— Mes opinions sont rarement partagées par la majorité de nos concitoyens, comme tu le sais bien, toi qui en souffres aussi. Mes collègues et mes subordonnés ne font pas exception. Toutefois, je sais que quelques soldats, dans certaines garnisons où les procureurs ont voulu aller trop loin, ont protesté et parfois même refusé d’obéir. Bien sûr, il a été aisé d’en trouver d’autres, qui étaient prêts à se soumettre et d’enfermer les premiers dans les prisons du Centre pour les punir et surtout les isoler. Mais, je te le répète, ce ne sont pas des réactions fréquentes et tu ne peux pas en conclure qu’une partie de l’armée fait la même analyse que moi.
« Quant à ce qui se passe exactement dans les provinces, je ne le sais pas au juste, car les chefs de garnison n’ont pas convoyé les premiers chargements de grains à la Cité et se sont contentés d’y envoyer leurs subordonnés. Ceux-là sont allés faire rapport au Roi et à ses commis et non à moi. Peut-être viendront-ils me trouver avant de repartir, du moins ceux qui me connaissent ou ceux qui ont reçu mission de leur chef d’aller me voir. Mais pour l’instant, je n’ai eu aucune visite et ne sais rien de sûr.
« Je sais seulement par mes soldats, qui ont rencontré des amis à eux servant dans les provinces et chargés de l’escorte des convois, que la situation ne semble pas brillante. On a fait état devant moi de violences et d’excès. Mais quel crédit peut-on accorder à ces histoires ? Aussi longtemps que je n’ai pas reçu de rapports précis des chefs de l’armée, je me refuse à accorder plus de foi à ces informations qu’elles n’en méritent. »
Phoil lui raconta sommairement les scènes dont il avait été témoin, peu de temps auparavant.
« Si tu le dis, je te crois. Cela tendrait, bien sûr, à confirmer ce que j’ai entendu. Méfie-toi cependant, car ce qui peut être vrai dans une province peut ne pas l’être pour une autre. Il faut se garder, dès lors qu’il s’agit de l’état des provinces, de généraliser. »
Puis, ayant conservé le silence, attendant vainement que Phoil reprenne la parole, il poursuivit :
« Prince, tu as quelque chose à me demander et tu ne m’as interrogé que pour introduire l’objet de ta venue. Je vois sur ton visage que tu es troublé par un grave souci, qui a sans doute trait aux mesures prises par le Roi. Parle.
— Tu as reconnu que le Roi avait mal agi et, en tout cas, maladroitement agi, en prenant ses dernières décisions. Je ne sais pas exactement ce qui se passe dans toutes les provinces du Royaume, mais je sais ce que j’ai vu dans celles que j’ai parcourues. En outre, je peux te confirmer que le Roi est plus distant et secret que jamais et m’a totalement fermé sa porte. Peut-être aurais-tu eu plus de chance que moi, si tu avais tenté de le voir. Il reste qu’il n’a pas voulu me recevoir. Moi, qui suis, sinon son pair, du moins son plus proche parent après son imbécile de fils. Je suis en droit de supposer, dans ces conditions, ou bien que des choses graves se sont d’ores et déjà produites et que le Roi se cache pour n’avoir pas à rendre de comptes, ou bien qu’elles sont en passe de se produire et que le souverain et son conseil préparent des mesures qu’ils ne pourraient pas justifier et faire entériner par l’Assemblée.
— Le Roi n’a, tu le sais, de comptes à rendre à personne, l’interrompit le gouverneur de la Cité.
— En principe, si. Ou alors qu’il supprime l’Assemblée, qui du reste ne sert à rien, sinon à apprendre à des hommes comme moi l’art de parler et de se moquer du pouvoir.
« Mais peu importe, je crois, moi, que le Roi, sous peine de perdre sa légitimité, doit informer l’Assemblée et du moins sa noblesse, des événements qui ébranlent le Royaume. Je le ferais à sa place, ne serait-ce que pour faire partager par tous les responsabilités et éviter que, en cas d’échec, je sois désigné comme le seul responsable. Mais aussi parce que le devoir du Roi reste d’agir au mieux des intérêts du Royaume et qu’il ne peut être certain, s’il n’a pas consulté tout son entourage, d’avoir arrêté la meilleure décision.
— En admettant que tu aies raison, Phoil, encore que je ne partage pas la totalité de tes idées sur cette question pour toutes sortes de raisons et notamment celle que la majorité des courtisans seraient incapables de donner un avis sensé, où veux-tu en venir ? Je te vois dans de telles dispositions que tu me fais redouter le pire. Veux-tu dire que tu as décidé d’abattre le Roi ?
— C’est très exactement ça. Et je suis venu ici pour te demander ton aide.
— J’ai toujours pensé que tu n’accepterais pas d’attendre que le Roi te cède la place. Je suis convaincu qu’il l’aurait fait, même si certains pensent qu’il choisira, au mépris des lois du Royaume, l’aîné de ses bâtards pour lui succéder. J’ai plusieurs fois suggéré au Roi de te confier une mission suffisamment importante pour t’occuper l’esprit et te permettre de prouver ta compétence dans les affaires publiques. Mais il te craint tant, sans vouloir l’admettre, qu’il n’a jamais voulu reconnaître que c’était le meilleur moyen de te rendre inoffensif tout en tirant parti de tes qualités. C’est une des limites de notre Roi et c’est peut-être celle dont il périra puisque te voilà prêt à le défaire.
« Je t’estime, Phoil, tu le sais bien. Je pense que tu ferais un excellent souverain et que le Royaume gagnerait beaucoup à être dirigé par toi, à condition toutefois que tu saches reconnaître parmi les idées que tu défends celles qui sont excessives et que tu dois abandonner.
« Mais c’est l’actuel roi qui m’a fait ce que je suis aujourd’hui. Quelles que soient les critiques que je peux formuler, il m’est impossible de me retourner contre lui, alors que je lui ai juré fidélité. Et comme je sais que tu vas me poser la question, je te dirai qu’aucun soldat de mon rang n’agira autrement. Qu’il y ait dans les troupes quelques têtes brûlées ou quelques très jeunes officiers, précocement distingués par leurs chefs, qui soient prêts à te suivre, c’est possible. Mais je doute qu’ils soient très nombreux.
« Si tu renverses le Roi, comme je t’y vois décidé, je peux t’assurer que l’armée se rangera derrière toi, moi le premier, et te servira loyalement. En revanche, si tu échoues dans ta tentative, nous serons obligés de participer à ton arrestation et peut-être encore davantage. Tu dois réussir sans notre aide, si tu veux qu’ensuite nous puissions te servir. »
Comme Phoil allait parler, il l’interrompit d’un geste et ajouta :
« C’est tout ce que je peux te dire, Phoil. Tu peux être certain de mon silence, comme tu peux être certain que je ne t’aiderai en rien, même si je vais adresser, chaque matin et chaque soir, des prières à nos dieux pour qu’ils guident ta main et ton esprit. »
Sur ce, il se leva, marquant ainsi qu’il ne voulait plus rien entendre. Il nous raccompagna jusqu’à sa porte et serra Phoil dans ses bras avant de se tourner vers moi. Comme il me saluait, j’osai parler, moi qui n’avais dit que deux ou trois mots au tout début de l’entretien, lorsqu’il m’avait demandé qui j’étais et d’où je venais.
« J’avais moi aussi une requête à formuler. Je crois qu’elle est plus facile à satisfaire que celle de Phoil. J’aimerais monter jusqu’au chemin de ronde pour voir le paysage. »
Il sourit aimablement et reconnut que mes exigences étaient plus simples et témoignaient d’un sens esthétique plus développé que celui du prince qui, malgré ses fréquentes visites, n’avait jamais éprouvé le besoin de contempler l’un des plus beaux spectacles du monde. Il nous emmena lui-même tout en continuant à taquiner le prince, à la fois pour éviter que la conversation ne revienne sur le précédent sujet et pour lui montrer son amitié et son refus de toute déférence à son endroit.
Je ne dirai rien de ce que je vis là-haut, parce que la beauté est indicible. Tout ce que je peux écrire, c’est que j’en redescendis étourdi de bonheur devant le spectacle du Royaume presque tout entier offert à mes yeux, avec les barrières de ses montagnes du sud et de l’est et le voile méphitique montant des marais du nord où le fleuve consent enfin à se jeter dans la mer. Toute la mélancolie et le mystère de ce pays renfermé physiquement sur lui-même m’apparurent pour la première fois. Et lorsque je descendais avec le prince, dans la lumière douce du couchant, les ruelles de la Cité, je compris tout à coup que le Roi pouvait avoir raison de maintenir clos son territoire, à l’abri des perversions étrangères, de protéger le sentiment magique d’éternité qui montait de son fleuve, de ses campagnes contrastées et de l’urbanisme de la « bienheureuse Cité ». Il aurait été vain que je m’en ouvre à Phoil, car tandis que je contemplais les paysages lumineux répandus autour de nous et que je pressais le commandant de questions auxquelles il répondait avec une précision et un enthousiasme témoignant de son amour du Royaume, le prince avait jeté un regard rapide sur la vue. Il s’était ensuite assis sur le rebord de la muraille, les bras croisés, attendant sans impatience que j’aie terminé mes explorations, mais sans comprendre non plus l’intérêt que je pouvais y trouver. Cela me donnait à penser, pendant que je le suivais – il semblait bondir vers le fleuve – que Phoil n’aimait pas son pays, mais seulement le pouvoir. Sans doute étais-je injuste et serait-il plus exact de dire qu’il aimait les hommes plus que la terre du Royaume. Cela suffit peut-être pour vouloir diriger son pays et y réussir.