Célubée
Chapitre III
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Pour le moment, nous descendions vers la ville basse et ses quartiers les plus pauvres. C’était l’heure où la plupart des commerçants ferment leur boutique et où les portefaix – à l’exception de ceux que le Roi fait employer aux corvées d’eau et qui accomplissent leur dernière tournée – regagnent leurs maisons misérables. Comme il n’y avait pas de navires à décharger, il était probable que les deux jumeaux que le tavernier m’avait conseillé d’aller voir se trouvaient chez eux.
Ils s’y trouvaient effectivement et s’employaient à dîner du repas que leur femme leur avait préparé. Ils vivaient ensemble, n’ayant jamais pu se séparer en raison de leur gémellité. Leur similitude d’allure et de goûts les avait conduits en outre à prendre la même femme et ils s’entendaient si bien, qu’à la différence de la majorité des hommes, ils n’éprouvaient aucune répugnance à se la partager. Il était rare dans le Royaume de trouver des jumeaux, du moins de ceux qu’on appelle des vrais jumeaux. Aussi leur existence passait-elle pour prodigieuse, voire magique. Cela expliquait sans doute une partie de l’ascendant que paraissaient avoir ces deux-là sur leurs compagnons.
Mais en les observant, on comprenait que là n’était pas la seule raison et que leur caractère et la force de leur personnalité avaient dû largement y contribuer. Quand nous arrivâmes et que, hésitante, leur femme commune finit par nous laisser rentrer dans la salle triste où ils prenaient leur repas, ils ne s’interrompirent pas pour nous et continuèrent d’avaler le gruau fumant qu’on venait de leur servir. C’était un étrange spectacle que celui de ces deux hommes jeunes et, selon les canons de la Cité, finalement très beaux. Leur travail les avait musclés et leur torse nu, encore chaud des dernières charges soulevées, aurait formé pour les médecins de mon pays une superbe planche anatomique vivante.
Ils consentirent seulement à jeter un œil sur nous lorsque nous entrâmes et, sans se regarder, se replongèrent dans leurs écuelles. Néanmoins, le plus proche nous fit signe, sans relever les yeux, de nous asseoir sur les deux tabourets qui leur faisaient face. Phoil ne témoigna pas le moindre mécontentement, comme si c’était la chose la plus ordinaire du monde pour lui que d’être accueilli de cette manière. Et parce qu’il lui semblait qu’il devait agir naturellement, il n’attendit pas qu’ils aient terminé leur repas pour leur expliquer la raison de sa visite.
« Je suppose, dit-il, que vous me connaissez. » Les deux mangeurs hochèrent la tête d’un même geste, tout en enfonçant leur cuiller dans la bouillie, manifestement immangeable pour la plupart des citadins.
« Je suppose, poursuivit Phoil avec une banalité et une naïveté qui m’étonnèrent de lui, mais pouvaient s’expliquer par la gêne que lui procuraient ces deux hommes, que vous vous demandez pourquoi je suis venu chez vous aujourd’hui. »
Le plus proche de nous, qui venait juste de terminer son assiette, la tendit à sa femme. En attendant qu’elle lui passe l’espèce de fromage fort qu’on consomme dans toute la ville, il nous surprit et parce qu’il se mit soudain à parler et par ce qu’il nous répondit.
« Pas vraiment, prince Phoil. Nous pensions que tu finirais par venir chez nous et nous nous doutons de ce qui t’y amène.
— Comment pouvez-vous le savoir ? » s’étonna Phoil, qui n’en finissait plus de découvrir depuis deux jours le peuple de la Cité qu’il croyait si bien connaître.
Celui qui avait parlé était alors occupé à manger son fromage et à le caler avec de grosses bouchées de pain, aussi ce fut son frère, plus lent, qui venait juste de terminer son plat de gruau, qui répondit.
« Nous avons été avertis de ta venue par celui qui t’a conseillé d’aller nous voir. Quant au sujet qui t’amène, nous avons déchargé depuis deux jours suffisamment de sacs de grains et entendu parler assez de soldats entre eux, pour savoir que c’est le sort des paysans qui te préoccupe. »
Phoil demeura interloqué et, ne sachant pas très bien comment prendre ces deux hommes, dont le mode de pensée et d’action différait tant du sien, choisit d’attendre la fin de leur repas pour mener avec eux une conversation sérieuse. Il n’eut pas à patienter longtemps, car le plus rapide eut bientôt achevé son fromage et les fruits secs que la femme avait poussés devant eux.
« Tu nous as défendus autrefois devant le Roi et tu as essayé de nous protéger contre la dureté de notre travail. Nous savons tous dans ce quartier que tu es le seul à avoir tenté d’améliorer notre sort. Bien sûr, tu n’y as pas réussi. Mais qui l’aurait pu ? Évidemment, tu n’as pas manifesté depuis beaucoup d’intérêt pour nous et tu préfères discuter avec les commerçants qu’avec nous. Nous t’observons au port lorsque nous déchargeons les vaisseaux. Nous savons que tu es toujours là pour parler avec les marins étrangers. À nous, tu parles rarement, comme si tu te sentais gêné de n’avoir rien à nous dire, ni rien à apprendre de nous, ou seulement d’avoir échoué dans les seuls efforts que tu entrepris pour nous.
« Malgré tout, mon frère et moi, nous sommes flattés de t’avoir chez nous et tout le monde nous enviera demain. Aussi peux-tu parler et nous dire ce que tu es venu chercher dans les bas quartiers de la Cité : un homme comme toi n’y descend pas sans y être poussé par de très graves raisons.
— Je te remercie de ta franchise. Je confesse que j’aurais pu faire davantage pour vous et que la manière dont vous êtes traités est d’une grande injustice. Je te demande seulement d’admettre en retour que chaque fois que j’ai voulu parler à l’un des vôtres, il m’a répondu du bout des lèvres et presque avec colère.
— C’est que tu ne nous as jamais adressé la parole, répliqua le second, à nous les deux jumeaux. C’est aussi que tu leur as parlé alors qu’ils travaillaient et que leurs épaules étaient si douloureuses de porter un poids que personne n’oserait soulever, qu’ils devaient serrer les dents pour continuer à avancer sur cette planche étroite que les marins jettent entre le quai et leur navire. Et tu le sais, on nous traite comme on m’a dit qu’on traite certains hommes dans d’autres pays que le nôtre. Des hommes que l’on peut acheter et vendre parce qu’ils ne sont pas en possession d’eux-mêmes, alors que personne ici ne nous possède. Malgré cela, nos employeurs n’aiment pas nous voir bavarder pendant le travail parce que cela ralentit notre allure, peut diminuer notre attention et nous faire précipiter à terre les fardeaux les plus fragiles. Serais-tu allé chez eux comme tu le fais aujourd’hui, qu’ils t’auraient écouté et t’auraient répondu.
« Voilà pour les reproches que nous pouvons nous adresser réciproquement. Finissons-en et dis-nous plutôt ce que tu nous veux ?
— Savoir ce que vous pensez des mesures décidées par le Roi et qui ont conduit et vont encore conduire de nombreux navires chargés de grains vers la Cité.
— C’étaient de bonnes mesures parce que, sans elles, nous serions morts de faim, si l’on en croit ce qu’ont dit les hommes du Roi sur les marchés et au port. Elles sont très bonnes pour nous aussi parce que nous avons du travail assuré pour plusieurs semaines, que nous sommes grassement payés par le Roi lui-même et qu’ainsi les prix de nos courses pour d’autres employeurs montent nécessairement.
— Cesse de te moquer, rétorqua le plus lent à son frère. Il s’amuse, prince Phoil. C’est vrai que la situation est pleine d’ironie. Nous, les plus malheureux de la Cité et même du Royaume, car famine ou pas, il y a des soirs où nous devons nous coucher sans avoir rien mangé, parce que nous n’avons plus d’argent et qu’aucun des boutiquiers qui nous emploient n’a voulu nous faire l’avance d’un sac de semoule ou d’un pain, nous sommes ceux qui profitons le plus de l’oppression dont sont victimes en ce moment les paysans.
« Ne crois pas que nous soyons plus unis entre miséreux que vous l’êtes, vous, riches aristocrates de la Cour. Certains d’entre nous considèrent les décisions du Roi comme une bénédiction. Ils en concluent que nous n’avons pas à nous soucier de ce qui arrive aux paysans, pour une fois que nous pourrons manger convenablement tout l’hiver. Ils voient en outre que les boutiquiers seront logés à la même enseigne que nous, puisque tout leur argent ne leur permettra pas d’acheter plus de nourriture que nous ne pourrons le faire avec les piécettes gagnées à servir le Roi.
« Mais mon frère et moi, nous souvenons qu’aux moments les plus durs de notre existence, lorsque nous n’avions plus de réserves dans notre cave et que nous étions au chômage, c’est à un très lointain cousin de la campagne que nous avons dû de survivre. Il nous a fait tenir un message nous demandant de venir l’aider à ses moissons. Nous avons passé l’été chez lui à manger et à travailler. Nous sommes revenus avec des provisions. Depuis, nous n’avons plus jamais manqué de travail. Mais nous n’oublions pas notre cousin. Nous lui avons fait envoyer des outils et des tissus pour le remercier. Néanmoins, cela ne suffit pas à récompenser sa générosité et sa gentillesse et, pour cela, nous ne pouvons accepter le mal qu’on est vraisemblablement en train de lui faire.
« Sur le port, rares sont les portefaix qui n’ont pas conservé, comme nous, une quelconque attache avec la campagne. Mais en général, ils vivent davantage ce cousinage comme une charge que comme un bien. D’abord, parce que, aussi longtemps qu’on peut compter un membre de sa famille parmi les paysans, on ne se sent pas vraiment citadin et surtout on n’est pas considéré comme tel au sein de la Cité. Ensuite parce que cela implique que l’on doive donner l’hospitalité au cousin campagnard lorsqu’il vient en ville s’approvisionner. Et cela ne manque jamais de susciter des quolibets chez les voisins. Aussi, nombreux sont les portefaix prêts à oublier qu’ils sont venus de la campagne et qu’ils y ont laissé une partie de leur famille.
« Toutefois, un autre groupe de notre communauté pense qu’existe une solidarité entre eux et nous, les méprisés du peuple de la Cité. Ceux-là croient que les violences commises contre les paysans pour les spolier de leurs biens – fût-ce dans l’intérêt général – pourraient se retourner un jour contre nous et qu’il est bon, pour cette raison, de prouver au Roi qu’il y a des limites à notre docilité. Tu auras compris, bien sûr, que nous sommes de ce parti-là et même que nous l’animons. Les commerçants et l’aristocratie se croient tout-puissants parce qu’ils possèdent des richesses. Mais la masse des habitants du Royaume se compose de portefaix et de paysans. Un marin m’a dit que dans son pays, on comptait périodiquement la population. Il est aisé de comprendre pourquoi on n’a jamais ici entrepris de recensement : il démontrerait la faiblesse numérique des riches. »
Pendant que le jeune homme parlait, je m’étonnai de la force de sa pensée. J’avais observé, moi aussi, sur le port, les portefaix au travail et leurs mouvements étaient d’une efficace beauté. Mais, à les voir travailler sous le soleil, écrasés par des poids inhumains, je n’aurais jamais soupçonné qu’ils aient encore la force de réfléchir et de s’instruire. Manifestement, ces deux-là, du moins, n’avaient pas perdu toute conscience et s’étaient efforcés de conserver leur lucidité au-delà de l’épuisement des journées. Peut-être aussi, les liens si forts existant entre des jumeaux avaient-ils aiguisé leur esprit et les avaient-ils préservés de l’abêtissement auquel conduit le labeur harassant et interminable de ceux pour qui chaque minute a un coût.
Une fois cette longue tirade achevée, le jeune homme se tut. Je sentais Phoil tout aussi décontenancé que moi. Il avait cru avoir affaire à des hommes qu’il pourrait manœuvrer comme il l’entendait. Il découvrait au contraire des esprits indépendants et, plus encore, s’apercevait qu’il risquait de mettre en branle une force dangereuse qui pourrait lui échapper et le dépasser. Il comprenait qu’il devait se montrer plus prudent encore avec eux qu’avec ses précédents interlocuteurs.
« Je vois que vous pensez comme moi, dit Phoil, du moins pour ce qui est des grandes lignes. J’ai beaucoup réfléchi à ce qui s’est passé ces derniers jours à la Cité et dans les provinces. J’attends d’avoir plus d’informations sur ce qui s’est produit dans les campagnes. » Il arrêta d’un geste celui des jumeaux qui allait l’interrompre et, à cette attitude ferme, je compris qu’il avait retrouvé son autorité et sa confiance en lui.
« J’ai parcouru les provinces il y a quelques jours. J’ai vu des spectacles cruels. J’ai entendu aussi ce que racontent les soldats revenus dans la Cité. Mais j’attends un rapport complet de la situation pour émettre un jugement définitif. Il n’est pas bon de croire sans preuve.
« Ce que je sais, frères jumeaux, c’est qu’il me faut faire comprendre au Roi qu’il a mal agi et que les paysans méritent un traitement plus humain. Vous connaissez mon rang et vous, qui savez tout, vous devez aussi savoir que le Roi ne m’écoute pas toujours. J’ai besoin d’avoir l’appui d’une bonne part de la population pour être entendu et suivi. C’est pour cela que je suis descendu chez vous ce soir.
— Mais, répondit l’un des jumeaux, quel prix le Roi peut-il attacher à notre opinion ? D’autant que si tu peux te targuer de notre appui, aucun commerçant de la Cité ne t’accordera son soutien. Ou bien tu te leurres, prince, et je ne peux l’imaginer. Ou bien tu te moques de nous et nous ne pouvons l’accepter. »
Son frère intervint alors :
« Il a raison de penser que le Roi ne t’écoutera pas plus si tu vas le trouver en affirmant que les portefaix sont derrière toi. Mais je crois, moi, que ce que tu cherches, c’est à faire peur au Roi et que tu ne nous as pas tout dit.
— Vous êtes tous les deux dans le vrai, répliqua Phoil. Et je vous dois sans doute une plus grande franchise. Il est difficile de parler au souverain et plus difficile encore de le faire changer d’avis. Cependant, il n’est pas exclu qu’il s’inquiéterait de savoir qu’outre les paysans, existe dans le Royaume une opposition relativement importante, allant des portefaix aux commerçants. Je pense que, dans certains cas, il est possible de faire alliance avec ceux qui semblent vos pires ennemis. Bien sûr, si cela ne changeait rien à son attitude, il faudrait étudier de nouvelles modalités d’action. »
Malgré l’assurance avec laquelle Phoil débita tout cela, je demeurai sceptique car ses propos n’étaient ni convaincants ni logiques. On ne voyait pas comment le Roi, averti de l’existence d’une opposition ouverte, pourrait la laisser prospérer. Il me paraissait douteux que les deux portefaix se laissent prendre aux paroles du prince. De fait, ils répondirent après un moment de silence, de la manière suivante :
« Nous pensons que tu ne veux pas tout nous dire, prince, et que dans le fond de ton cœur, tu as déjà pris des résolutions plus nettes et plus graves aussi. Ne les dis pas pour l’instant, si tu ne le souhaites pas, et peut-être vaut-il mieux entourer de silence des choses aussi sérieuses. Mais n’oublie pas que nous te connaissons mieux que tu ne le crois et que tes projets ne nous sont pas aussi inconnus que tu l’espères. Nous regrettons que tu ne veuilles pas te montrer plus sincère avec nous. Car il faut un roi, n’est-ce pas ? Et pourquoi ne serait-ce pas celui-ci plutôt que celui-là ? Pourquoi surtout ne serait-ce pas celui-là dont les idées sont les plus favorables aux plus démunis ? »
Ces deux hommes nous avaient déjà donné en une heure plus de sujets d’étonnement que nous n’en avions eus en une semaine pourtant agitée et fertile en événements prodigieux. Mais cette dernière réflexion nous causa une émotion à laquelle nous n’étions pas préparés, quoi que nous soupçonnions déjà chez ces deux frères. J’avoue que Phoil fut remarquable.
« Puisque vous savez tout, qu’ai-je besoin de parler clairement ? Mieux vaut s’entendre silencieusement sur ces sortes de questions. Je voudrais que tout le Royaume et surtout toute sa noblesse, ait votre perspicacité, car tout y marcherait mieux.
« Dans ces conditions, me soutiendrez-vous et obtiendrez-vous des vôtres qu’ils en fassent autant ? En outre, saurez-vous conserver le silence et obliger les autres à le garder ?
— Tu aurais dû comprendre que nous sommes avec toi depuis le début. Il est certain que personne ne doit parler. Nous ne dirons rien, pas même à ceux que nous joindrons à notre parti, du moins tant que tes intentions ne seront pas totalement claires, car elles ne le sont pas encore, n’est-ce pas ? »
Phoil ayant hoché la tête, le jumeau poursuivit :
« Nous allons nous employer, à partir de maintenant, à réunir ceux qui pourront t’être utiles, lorsque tu décideras que le moment est venu. Ne crains rien. Ils n’exigeront pas de savoir ce que nous préparons et nous ne trahirons aucun secret. Lorsque tes plans seront prêts, fais-les-nous connaître, car il faudra que nous rediscutions des modalités pratiques. D’ici là, nous communiquerons avec toi, par le biais de l’aubergiste ou de ses messagers.
« En outre, je vois bien que tu n’as pas exclu d’enrôler dans ta conspiration les marchands. Si tu y réussis tout en nous ayant avec toi, nous ne pourrons que t’en féliciter, car cela voudra dire qu’ils nous ont accueillis dans leur cité. Si tu y échoues, comme je le crois, nous les vaudrons bien et tu n’auras qu’à te louer de nous avoir fait confiance. »
Tout ce qui pouvait être dit pour l’heure l’ayant été, nous nous levâmes pour partir. Les deux hommes nous raccompagnèrent jusqu’à la porte de la nuit. Alors que nous les saluions, l’un d’eux nous dit, comme s’il avait su la question que nous nous posions depuis le début de l’entretien :
« Tous les portefaix ne sont pas comme nous. Parce que nous sommes les seuls jumeaux du port, nous réfléchissons deux fois plus vite et deux fois mieux qu’eux et nous sommes deux fois mieux renseignés. »
Je n’osai dire ce que je pensai et Phoil sans doute aussi, avec peut-être une pointe d’acidité, qu’ils étaient seulement deux fois plus intelligents que les autres.
Le prince ne dit mot pendant le trajet vers la presqu’île. Il méditait sur ce qu’il avait appris dans la journée et se disait vraisemblablement que sa première réaction avait été irréfléchie. Pour moi, j’aspirais à rentrer pour avoir des nouvelles de l’état de Coelia, qui n’avait cessé d’occuper mon esprit tout le jour. Je songeais aussi que Phoil pourrait difficilement échapper à son destin. Il était clair, à écouter nos différents interlocuteurs, que beaucoup attendaient qu’il se hisse jusqu’au trône et y change le cours des choses. Mais en repensant à la diversité de leurs aspirations, je ne cessais de me demander si elles étaient conciliables.
À la presqu’île, on nous servit un de ces merveilleux repas dont les cuisinières de Nagar ont le secret : toujours prêt au moment où l’on arrive, il se révèle toujours exactement celui qu’on espérait, comme si ces deux vieilles femmes étaient d’habiles sorcières. Nagar ne vint pas nous retrouver, car elle avait déjà dîné et s’était couchée de bonne heure. Mais j’appris de la servante chargée de nous apporter les plats que Coelia allait mieux et avait dormi toute la journée d’un paisible sommeil (…)
(…) Le lendemain matin, de nouveau, Phoil me força à l’accompagner à la Cité. Malgré mes protestations, il ne voulut rien entendre et je dus le suivre, vaincu comme toujours par les démons de la paresse et de la curiosité.
Il en fut ainsi pendant plusieurs jours épuisants. Nous nous couchions très tard, mangions très mal et nous levions toujours de bonne heure pour nous jeter sur la route de la Cité. Phoil m’accusa d’être responsable de nos fatigues, parce que je ne concevais pas de dormir ailleurs que sur la presqu’île.
De ces jours vertigineux, je ne garde pas de souvenirs précis et quotidiens. Il me serait impossible, comme pour les deux journées que j’ai décrites, de dire précisément ce que nous fîmes tel jour, ni même quel jour eurent lieu les événements les plus importants. Je me souviens de marches épuisantes du palais au port, des abords de la citadelle à la taverne de l’aubergiste qui embrouillent ma mémoire et l’empêchent, malgré la brièveté du temps écoulé depuis cette date jusqu’à aujourd’hui, de s’y retrouver clairement.
Ce que je me rappelle le mieux, c’est l’ivresse qui avait saisi Phoil et qui le guida, quotidiennement, à travers les pires fatigues et les plus rebutantes déceptions. Il était plongé dans une sorte d’euphorie qui le préserva de l’abattement des premiers jours. Est-ce au cours de ces journées qu’il conçut le plan qu’il m’exposa plus tard ? Cela se pourrait, car jamais je ne le vis aussi confiant, ni aussi avide d’action.
Au palais, où nous allions chaque jour, nous attendions vainement des nouvelles fraîches. L’ami bien informé de Phoil ne savait rien, non plus que les quelques commis qui éprouvaient de la sympathie pour le prince et étaient souvent prêts à lui donner les renseignements qu’il cherchait. Lorsque de nouveaux navires, tous aussi chargés que les premiers, entrèrent dans le port, Phoil pensa qu’il allait enfin connaître le dernier état de la situation. Aussi guettâmes-nous, avec les badauds, leur arrivée. À voir Phoil, je sentais qu’il aurait pu, comme les autres, pousser de grands cris de joie. Mais une fois les vaisseaux amarrés et les capitaines descendus, nous attendîmes vainement que l’escorte militaire débarque. Elle demeura à l’arrière et observa, avec le plus grand ennui, les allées et venues des portefaix sur le pont et les quais.
Déçu, Phoil finit par s’en aller, supposant que l’armée avait reçu l’ordre de ne pas quitter les navires aussi longtemps que ceux-ci n’auraient pas été déchargés. Mais quand, par hasard, nous repassâmes vers le milieu de la nuit sur le port pour rejoindre la presqu’île, sur les vaisseaux éclairés, les portefaix continuaient leur travail, mais il n’y avait plus de soldats. On les avait fait descendre à la faveur des ténèbres, alors que les curieux étaient rentrés chez eux, de manière à éviter les bavardages inquiétants de la première fois.
La même consigne de silence avait été donnée au palais. Lorsque nous y pénétrâmes le lendemain, aux premières heures du jour, personne ne put renseigner Phoil, alors que le chef de l’escorte avait dû, dès son débarquement, rendre compte au Roi ou à l’un de ses commis. Cela nous fut indirectement confirmé par l’ami de Phoil. Son beau-père avait dû se rendre dans la nuit à une convocation dont il n’avait rien voulu dire, se bornant à livrer qu’on lui avait fait jurer le secret absolu. Phoil en tira immédiatement deux conclusions : la situation était très grave. Elle était si grave qu’on avait dû élever une muraille de silence au palais et au port.
Le prince eut l’idée d’interroger les capitaines des vaisseaux. Il n’y a pas de navires dans le Royaume, hormis les petites barques plates qu’utilisent les paysans et dont Nagar se servait pour se promener sur le fleuve, mais qui ne suffiraient pas au transport de charges lourdes. Le Roi avait donc loué les services de trois vaisseaux étrangers, qui se trouvaient au port au moment où il avait arrêté les mesures relatives à l’approvisionnement de la Cité. La perspective de gagner plus d’argent qu’ils ne l’avaient d’abord pensé avait conduit leurs équipages à accepter l’offre du Roi. Ils avaient assuré les deux premiers transports. Il en restait encore un à accomplir. Mais ces marins étrangers se sentaient peu concernés par ce qui se passait dans les provinces. Parlant souvent mal la langue du Royaume, ils n’avaient pas jugé bon d’interroger les soldats. Les capitaines des vaisseaux ne purent donc rien nous apprendre d’intéressant.
Celui qui avait transporté le plus gros de l’escorte, car on s’était borné à placer deux soldats sur les autres navires, nous dit cependant que l’officier qui commandait l’escorte avait systématiquement interdit les contacts entre soldats et marins et que, pendant tout le trajet, les soldats lui avaient paru abattus ou au contraire excessivement agités. Des débuts de querelle avaient éclaté entre les hommes. Ce qui l’avait le plus frappé, c’était une algarade entre le chef de l’escorte et l’un de ses lieutenants. Le capitaine n’avait pas compris ce qu’ils se disaient parce qu’il se trouvait alors de l’autre côté du pont. Mais il avait remarqué qu’ils allaient en venir aux mains, lorsqu’ils furent séparés par l’autre lieutenant et deux simples soldats. Par la suite, le premier lieutenant avait été maintenu à l’écart et n’avait plus rien dit ou rien fait. Le capitaine avait néanmoins senti l’hostilité qui existait entre lui et son supérieur, aux regards mauvais qu’il lui lançait et aux coups d’œil inquiets que lui jetait le commandant lorsqu’il ne pouvait pas le voir.
Phoil voulut la description exacte du lieutenant, car le capitaine en ignorait le nom. Bien sûr, aussitôt qu’il l’eut, Phoil se lança à sa poursuite. Il réussit à savoir par un simple soldat, qui assurait périodiquement la garde de la porte du commandant de la Cité et avec lequel il avait souvent plaisanté lorsqu’il allait rendre visite au gouverneur, que ce lieutenant indocile avait été mis aux arrêts et se trouvait au secret dans l’une des prisons de la forteresse. Le jeune soldat ajouta, sans que Phoil le lui ait demandé, qu’une dizaine des hommes de l’escorte avaient subi le même sort que leur officier. Malgré son nom et son rang, Phoil ne parvint pas à parler au prisonnier. Il n’osa pas aller déranger le commandant de la Cité, sachant qu’il lui refuserait l’accès aux cellules et que cela pourrait en outre altérer leur amitié.
En dépit de l’énergie dont il fit preuve tout au long de ces jours, Phoil dissimulait mal son inquiétude. Elle fut sans doute aggravée par la conversation rapide que nous eûmes un soir avec les jumeaux. Nous les avions croisés sur le port. Dans la lumière des torchères allumées sur les quais et qui, brûlant toute la nuit, devaient gêner le sommeil de ceux dont les fenêtres ouvraient sur le port, nous reconnûmes tout de suite leurs visages si semblables. Ils nous cherchaient depuis la veille, mais n’avaient pu y consacrer beaucoup de temps, en raison du travail qui les retenait depuis deux jours. Le déchargement devait être achevé le plus rapidement possible pour que les navires repartent chercher le reste de la récolte et puissent ensuite appareiller vers la mer où les attendaient d’autres courses. On avait donc convenu de débarquer la cargaison de manière ininterrompue pendant deux ou trois jours. Aussi les portefaix qui pouvaient résister au sommeil continuaient-ils à travailler sans relâche. Cela leur assurait des salaires plus substantiels. Cela leur évitait également de trouver, au retour de leur repos, leur place occupée par l’un de leurs collègues non engagés dès le début et qui avait, depuis, attendu une défaillance, pour profiter lui aussi de l’aubaine des tarifs du Roi. Depuis deux jours, les deux frères n’avaient pas dormi. Lorsque nous les vîmes, ils titubaient sous le poids des sacs qu’ils avaient jetés sur leurs épaules. Leurs visages étaient blêmes de fatigue et leurs yeux se cernaient de noir, semblables ainsi aux paumes de leurs mains, où les cols noirâtres des sacs avaient laissé des cercles sombres. Mais surtout, une fois déposé leur fardeau, ils ne parvenaient plus à se redresser et demeuraient voûtés comme des vieillards.
Ils venaient de porter leur dernier sac, car, d’un commun accord, ils avaient décidé d’abandonner la place à moins fatigués qu’eux. Le dernier bateau serait vide à l’aube et ils ne perdraient pas grand-chose à aller maintenant se reposer. Sur les planches étroites qui servent de passerelle, les portefaix harassés courent toujours le risque de tomber à l’eau. Mais, la nuit, parce que les torchères ne suffisent pas à éclairer les eaux noires du fleuve, les portefaix qui tombent et ne savent pas nager ou sont trop épuisés pour en trouver encore le courage se noient d’autant plus sûrement que certains d’entre eux lient leur fardeau à leurs mains pour se forcer à le porter jusqu’au bout.
Les jumeaux avaient vu débarquer les soldats. Quand il avait fait suffisamment nuit sur la ville pour que ses habitants n’errent plus sur le port, une troupe de soldats était venue de la forteresse. On avait écarté les portefaix et ils avaient assisté à la scène. Ils étaient tenus pour quantité si négligeable, qu’on n’avait pas cru bon de les renvoyer chez eux et personne dans l’administration n’aurait imaginé de voir en eux d’éventuels témoins.
Le chef de l’escorte descendit parlementer avec l’officier commandant la troupe. Chacun des deux hommes manifestait de l’anxiété. Les jumeaux, qui étaient les plus proches, s’étaient demandé ce qui pouvait causer un tel trouble. Enfin, quand l’officier et sa troupe étaient montés à bord, tandis que le chef de l’escorte les observait d’en bas, les jumeaux avaient remarqué une grande agitation sur le pont et entendu des cris. Ils avaient d’abord eu quelque mal à comprendre ce qui se passait, jusqu’à ce qu’ils voient un jeune officier résister aux soldats venus de la forteresse. Ces derniers voulaient à l’évidence s’emparer de lui. Lui ne se laissait pas faire et se battait en injuriant ses adversaires. Plusieurs soldats de l’escorte se joignirent à lui. Mais ils furent finalement réduits par la troupe. Le rebelle ne cessait de hurler au scandale, au point que des têtes apparurent aux fenêtres des maisons. On le fit descendre du bateau et il manqua tomber, tant il se débattait. Lorsqu’il passa devant son chef, il lui cracha à la figure et tous les portefaix purent l’entendre crier : « Puissé-je en faire autant à la tête de ton Roi, qui est, comme toi, un vulgaire assassin. » Alors, l’un des hommes de troupe lui balança un violent coup de pied au bas-ventre et il s’écroula devant son supérieur. On l’entraîna, lui et les autres, dont on avait lié les mains, en direction de la forteresse. Deux fois encore, les jumeaux et les autres portefaix l’entendirent vociférer. Chaque fois, ses injures s’achevèrent sur un cri de douleur.
Une fois la troupe partie avec les insurgés, le reste de l’escorte était descendue et, en suivant son commandant, avait emprunté le même chemin. Les commis qui supervisaient les opérations et comptabilisaient les sacs, afin d’établir à la fois le compte exact des réserves et la somme devant revenir à chaque porteur, avaient alors autorisé les portefaix à remonter à bord.
Les deux frères nous dirent encore que lorsqu’ils avaient pris leur travail sur le bateau, deux soldats avaient tenté de leur parler et avaient été immédiatement rappelés à l’ordre par leur chef. Des quelques mots que ces derniers avaient pu prononcer avant d’être éloignés, les jumeaux avaient conclu qu’ils venaient de la quatrième seigneurie, celle où se trouvaient les terres de Nagar. Phoil eut beau demander à plusieurs reprises s’ils avaient entendu autre chose que, dans leur état actuel de fatigue, ils pouvaient avoir oublié, les deux frères protestèrent qu’ils ne savaient rien de plus et nous abandonnèrent, un peu agacés, pour aller se coucher.
À la taverne du port où nous nous rendions chaque jour – si ce n’est plusieurs fois par jour, car Phoil avait compris que son propriétaire était un homme important dans la Cité, parce qu’au centre de réseaux différents – nous n’obtînmes pas plus d’informations. Le tavernier ne savait rien de plus que ce que les jumeaux nous avaient raconté.
Sa taverne, qui suivait généralement les heures de travail des portefaix, était restée ouverte toute la nuit. Pour pouvoir résister au travail de nuit, les portefaix buvaient et mangeaient plus encore, ce qui améliorait ses affaires. En outre, les marins qui n’avaient pas envie de s’amuser étaient demeurés chez lui à boire ou à dormir sur les bancs de l’arrière-salle moyennant une faible rétribution. Mais quand la troupe s’était présentée, elle l’avait forcé à fermer momentanément son établissement. Deux militaires avaient gardé sa porte, tandis que deux autres les avaient maintenus dans l’arrière-salle, sa nièce et lui, pour qu’ils ne puissent rien voir. C’étaient les portefaix qui lui avaient raconté ce qui s’était passé. Il savait aussi que ses voisins – avec lesquels on n’avait pas pris tant de précautions, parce qu’on les supposait endormis et qu’on n’imaginait pas que les rebelles feraient un esclandre – qui avaient eu le malheur de passer la tête à la fenêtre avaient été menacés de mort par les soldats s’ils parlaient à quiconque de ce qu’ils avaient vu.
Plus ennuyeux, en ce qui nous concernait, était le fait que l’entrevue qu’il devait nous ménager avec les commerçants de la Cité ne parvenait pas à se réaliser. Il m’avait assuré qu’on pourrait la fixer rapidement. Trois jours plus tard, rien n’était encore en vue. Pendant les deux jours et demi où les navires furent à quai, il eut l’excuse d’être trop débordé de travail pour pouvoir s’absenter. Nous convînmes qu’il avait l’air presque aussi fatigué que nos jumeaux. De fait, son commerce ne désemplissait pas et les quelques heures de repos qu’il prenait ne suffisaient manifestement pas à lui rendre les forces qu’il fallait pour servir, préparer des repas et descendre à la cave chercher de nouveaux vins ou de nouvelles boissons aromatisées, sans oublier de préparer le compte de chacun et de surveiller son pécule, qui augmentait à vue d’œil. Il devait aussi veiller sur sa nièce, qui constituait une tentation permanente pour tous les marins qui dormaient là. Il avait promis, disait-il, à sa sœur sur son lit de mort qu’il veillerait sur elle comme un père jusqu’au jour de son mariage. Mais je crois qu’il la gardait non comme un père ni même comme un oncle (l’était-il vraiment ?) mais davantage comme un propriétaire. Il ne faisait pas de doute pour moi qu’elle se comptait parmi celles qui l’avaient empêché de sombrer dans la folie au souvenir de la femme du portrait.
En revanche, une fois les navires déchargés et repartis pour aller chercher leur dernière cargaison, il n’eut plus aucune excuse pour ne pas s’occuper de nos affaires. Comme le tavernier semblait chaque fois plus gêné de nous voir entrer chez lui et d’entendre Phoil commander d’un naturel parfait un repas et du vin, le prince finit par lui demander quelle était la cause de son embarras.
Il s’avéra qu’il s’était bien chargé de la requête de Phoil. Mais les marchands qu’il avait contactés et qui faisaient partie du groupe dont il nous avait parlé avaient réagi avec réticence. Lorsqu’il avait fait clairement état du trafic auquel ils se livraient, ils avaient chaque fois joué non seulement l’étonnement mais l’indignation. Le tavernier n’avait pas voulu se risquer jusqu’au chantage pour les convaincre.
Il pensait que les boutiquiers commençaient à être troublés de ce qui se passait dans la Cité et dans le Royaume et plus encore de ce qu’on ne savait plus ce qui s’y passait. Quel qu’ait été le secret dont on avait entouré le mouvement de soldats vers la citadelle et le silence organisé autour d’eux depuis leur arrivée, de manière à les empêcher de communiquer avec les citadins, les rumeurs circulaient dans la ville. Si l’on ignorait quels étaient les événements que le Roi voulait cacher, on savait du moins qu’il cherchait à dissimuler quelque chose. Et, comme toujours – ainsi que le disait l’un de mes amis d’autrefois – il n’y a plus de secret dès lors qu’on sait qu’il y en a un. Sans doute, les marchands n’auraient-ils pas hésité quelques jours plus tôt à reconnaître devant le tavernier la réalité et la consistance de leur troc illicite. À présent, ils se méfiaient de tout et de tous, comme si cela pouvait conjurer l’impression de danger et de malheur qui flottait sur la Cité.
Un soir cependant, où nous revenions une fois de plus à la taverne, parce que Phoil n’arrivait pas à croire ces fâcheuses nouvelles et continuait d’espérer que tout allait enfin s’arranger, le cabaretier nous accueillit avec un meilleur sourire.
À dire vrai, il n’avait rien obtenu. Il avait seulement appris par l’un de ses mystérieux informateurs et relais que le groupe des commerçants concernés avaient décidé de se réunir le soir chez l’un d’entre eux. Bien entendu, il ne pouvait garantir que l’objet de cette assemblée fût de discuter de la proposition de Phoil, mais cela lui paraissait hautement probable. Son assurance gagna aisément Phoil qui ne demandait qu’à être convaincu.
Aussi revînmes-nous dès l’aube du lendemain à la taverne pour chercher les nouvelles que nous attendions. Elles n’étaient pas aussi bonnes que Phoil pouvait le souhaiter. Mais l’entrain du tavernier nous amena à les considérer comme un bon début.
Les marchands avaient bien débattu de la demande de Phoil. Survenue dans les circonstances étranges que connaissait la Cité, elle avait beaucoup surpris. D’après ce que savait notre interlocuteur, en temps ordinaire, ils y auraient immédiatement consenti. Ils avaient résolu, au cours de leur réunion la veille, de déléguer l’un d’eux au prince afin de savoir ce qu’il désirait exactement.
Je me souviens qu’au cours de ces journées où nous perdions beaucoup de temps à attendre des hommes ou des événements qui n’arrivaient pas toujours, nous occupions ces loisirs à discuter. Certaines des conversations que nous avons eues alors sont restées présentes à mon esprit, alors que d’autres se sont envolées. Beaucoup furent en réalité entrecoupées de visites ou interrompues par la venue de nos différents interlocuteurs. Nous les reprenions ensuite, comme si aucune pause ne les avait suspendues, Phoil étant, ainsi que moi, capable de reprendre au mot même où il l’avait laissée la phrase commencée ou à l’argument introduit, le raisonnement engagé.
J’aurais sans doute dû, pour en respecter la chronologie, rapporter plus tôt quelques-unes de ces conversations. Ainsi ai-je dû, dès le lendemain de notre visite aux jumeaux portefaix, discuter avec Phoil de l’engagement qu’il avait pris vis-à-vis d’eux.
Je fis remarquer au prince que les portefaix s’étaient montrés d’une grande habileté et qu’il me semblait s’être laissé aller à leur en dire davantage qu’il ne le souhaitait.
« Que pouvais-je faire, dès lors que mes intentions étaient aussi bien devinées ? Nier, pour revenir ensuite leur dire que, finalement, ils avaient raison ? J’aurais été ridicule et ils m’auraient retiré leur confiance. Nier, pour les amener ensuite là où ils m’avaient dit que j’irais ? Sans doute aurait-ce été la meilleure solution, celle que tu sembles préconiser. Mais il faut une habileté que je n’ai pas, pour mentir en permanence. Et, en définitive, en choisissant de leur dire la vérité, je leur fais confiance. Je leur confie un rôle important et ils mettront plus d’ardeur à me servir.
— Ou à te desservir. Plus tu livreras ton secret et plus les risques qu’il soit divulgué seront grands. Cela dit, je crois, comme toi, qu’ils ne diront rien. Toutefois, ne va pas t’imaginer que c’est pour toi et pour ta gloire qu’ils sont prêts à te suivre.
— Qui agit sans y avoir intérêt en dehors des fous ?
— Sans doute, Phoil. Mais as-tu réfléchi à ce que cela signifie exactement ? Veulent-ils la même chose que toi ? Est-ce que tu ne risques pas d’être pour eux le moyen de parvenir à des fins qui ne correspondent peut-être pas aux tiennes ?
— Tu as trop d’imagination. Quelles pourraient être ces fins qui ne seraient pas les miennes ? S’ils veulent remplacer le Roi par un homme qui les soutienne, je suis le seul candidat possible. Imagines-tu qu’un portefaix puisse se mettre dans la tête de régner ?
— Pas dans le système politique qui est le vôtre aujourd’hui. Mais pourquoi se figurer qu’il sera toujours là ? Tu remets en cause la politique du souverain, mais non l’existence du souverain. Est-il donc si inconcevable que ton pays se gouverne lui-même ? Es-tu sûr que ce ne soit pas le rêve de tes si intelligents portefaix ?
— Anticléridès, tu as vu et appris beaucoup de choses. Tu as traversé des pays et des villes où les peuples se gouvernent eux-mêmes, aussi peux-tu concevoir ce régime. Comment des hommes qui n’ont jamais connu que le gouvernement de leur pays pourraient-ils avoir à l’esprit autre chose que celui-ci ? Tout ce qu’ils peuvent faire, c’est songer à des aménagements, à des améliorations des modalités du gouvernement. Qu’ils aient cela en tête, je le crois et je partage sûrement beaucoup de leurs vues.
— Cela reste à voir aussi longtemps que tu les ignores. Mais, si je te suivais, cela voudrait dire qu’aucune modification profonde, aucun bouleversement total n’est jamais réalisable, parce que les hommes ne peuvent penser que ce qu’ils connaissent. J’admets qu’il est impossible à la majorité d’entre nous de concevoir l’inconnu et toujours, nous le reconstruisons à partir de la réalité dans laquelle nous vivons. Mais c’est le génie de quelques-uns que de savoir, non pas prévoir l’avenir, comme font les magiciennes et les sibylles, mais construire mentalement une nouvelle réalité et penser autrement que selon les canons anciens. Pourquoi veux-tu que dans le Royaume personne n’en soit capable ?
— En admettant qu’il s’y trouve un homme qui ait, comme tu dis, ce génie. Pourquoi seraient-ce nos jumeaux ? Et en outre, pour en revenir à ton obsédante démocratie à laquelle j’ai réfléchi, moi, depuis que tu me la décris, je la crois inadaptée à mon pays et source de nouveaux conflits entre la Cité et la campagne. Car, comment l’établir ailleurs que dans la Cité ? Et pourquoi, dans ces conditions, en priver les paysans ? Comment, enfin, organiserais-tu l’administration et à qui la rattacherais-tu ? Non. Tes idées démocratiques ne conviennent pas ici. Garde-les pour un autre pays où tu trouveras des oreilles plus disposées à t’écouter.
— Je t’accorde, repris-je, qu’il est peu probable qu’ils cherchent à instaurer, par ton intermédiaire, une démocratie au sein de la Cité. Néanmoins, je continue à m’interroger sur leurs mobiles. Que tu les aies défendus autrefois et que tu sois objectivement le seul dans le Royaume à pouvoir, un jour, améliorer leur sort ne suffit pas à expliquer qu’ils soient prêts à te suivre en dépit des risques encourus.
— Il est certain qu’il n’y a pas que cela, du moins en ce qui les concerne. Ceux qu’ils parviendront à rassembler autour de moi se satisferont peut-être de la promesse d’une amélioration de leur sort. Et, honnêtement, si je deviens un jour le souverain du Royaume, il faudra que je porte remède à leur triste condition. Mais, eux, attendent autre chose. Ne crois pas que je ne l’aie pas compris.
« Ils agissent plus par ambition personnelle que par ambition sociale. Ou, plus exactement, l’occasion se présente pour eux de réussir sur les deux fronts. Je sais bien que le jour viendra où je devrai les récompenser de leur soutien et de leur efficacité. Ils espèrent obtenir un meilleur statut pour leurs camarades et bénéficier ainsi de leur considération. Mais ils aspirent aussi à sortir de cette catégorie sociale pour parvenir à la richesse. Et qui sait s’ils ne rêvent pas à la noblesse ?
— Tu ne t’en tireras pas comme cela avec eux. Ce qu’ils te demanderont, c’est le pouvoir.
— Tu y tiens décidément.
— Tu ne me comprends pas. Je raisonne dans le cadre que tu m’as imposé. Je crois qu’ils voudront gouverner avec toi et, je le souhaite, pour toi. Ils voudront un titre de commis ou de conseiller. Et ils sont si malins que tu ne pourras faire autrement que de leur céder. Les richesses n’intéresseront ces hommes que pour autant qu’elles leur assureront plus de puissance.
« Qu’ont-ils fait jusqu’à présent au sein de leur communauté ? Ils ont pris la direction de leur société de pauvres et de démunis. Ils y font la loi. Comment pourraient-ils renoncer au plaisir du commandement ? »
Phoil m’écouta attentivement. Je sentais qu’il aurait souhaité ne pas être convaincu par mes raisonnements. Le voyant réceptif, je continuai dans cette voie.
« Ils sont si forts qu’ils ont réussi à t’engager dans leur voie plus loin que tu ne le désirais. Je ne parle pas cette fois du fait qu’ils ont réussi à te faire avouer tes objectifs, mais de ce qu’ils t’ont barré la route d’une alliance avec les seuls marchands.
— C’est effectivement un chemin qu’ils ne veulent pas me voir prendre, mais comment pourraient-ils m’empêcher de faire ce que j’ai décidé ?
— Ils te tiennent en raison des confidences que tu leur as faites. Tu es lié à eux maintenant et c’est ainsi qu’ils l’ont compris. Ils te laissent la possibilité de jouer sur plusieurs tableaux, mais à la condition que ce ne soit pas à leur détriment. Tu peux penser ce que tu veux, Phoil, mais, moi, j’ai vu une menace déguisée dans l’une de leurs dernières phrases : “Si tu échoues avec les marchands (sous-entendu, ‘à cause de nous’, ce qui implique que tu ne peux te passer d’eux), nous les vaudrons bien.” Tu n’as plus le choix. Tu dois agir avec eux.
— Tu avais remarqué, toi aussi, cette phrase. Je reconnais que j’y ai senti la même chose que toi. Mais je refuse de me laisser enfermer dans leur jeu. De même qu’il n’est pas question que je me laisse manœuvrer par les commerçants. Ce sont eux qui suivront les décisions que j’arrêterai personnellement.
— Tes dieux et tous ceux que les hommes vénèrent puissent-ils t’entendre !
« Je te le dis une dernière fois, prince, prends garde que la situation ne devienne incontrôlable et que, voulant tout tenir, tu perdes tout.
— Ne joue pas les oiseaux de mauvais augure, Anticléridès. Je saurai agir comme il convient pour réussir. Je deviendrai Roi et je te nommerai poète de la Cour. Ne désires-tu pas, toi aussi, un titre ? »
Il se gaussa ainsi pendant plusieurs minutes et je le laissai dire. Des titres, je n’en ai pas besoin. Ma gloire est dans ce que j’écris et non pas dans le nom qu’on me donne. Et j’étais, pour cette raison, le seul conseiller désintéressé de ce prince ambitieux.
Peu de temps avant que nous ne rencontrions l’émissaire des marchands, tandis qu’une fois de plus je réfléchissais aux compromis que Phoil était contraint de passer avec des communautés qui ne pouvaient s’entendre, il me vint à l’esprit que la composition politique du Royaume était bien étrange et témoignait sans doute de l’habileté de ses souverains successifs.
« Je ne connais pas de cité, dis-je à Phoil, qui ne comprenne pas deux partis différents. Si l’un est au pouvoir, l’autre se trouve dans l’opposition. Le premier cherche à défendre sa place et le second à la lui ravir.
— Dans tes démocraties, sans doute.
— Non. Là où se trouve un roi, il y a généralement été porté par l’un des deux partis. Dans les endroits où le peuple demeure très attaché à la monarchie, ce sont des partis monarchiques qui s’affrontent : l’un dirigé par le roi en titre, l’autre par le prétendant qui clame sa plus grande légitimité. Dans ceux où cette institution est davantage contestée, l’opposition se fait entre royalistes et démocrates. Comme tu le vois, dans chaque cas, existent deux partis adverses. Il en résulte, bien entendu, une permanente contestation du pouvoir en place. Mais la contrepartie est que, lorsque l’on entend renverser celui qui gouverne, on trouve nécessairement des partisans décidés à vous soutenir. »
Phoil paraissait intéressé et attendait manifestement la suite de mes explications, je poursuivis donc.
« Or, que se passe-t-il chez vous ? Vous avez un roi, héritier de plusieurs rois qui se sont apparemment succédé sans le moindre incident. Et ce roi, que certains critiquent, certes, n’est cependant l’objet d’aucune contestation. Personne dans la Cité et encore moins dans le Royaume, n’aurait l’idée de penser à le destituer et il n’existe aucune faction adverse à la sienne, parce que, en réalité, sa faction c’est le Royaume tout entier uni derrière lui.