Célubée
Chapitre III
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
— Pas vraiment, objecta Phoil. On me considère comme un recours contre le Roi. N’est-ce pas là le parti d’opposition monarchique dont tu parlais, celui du prétendant ?
— Mais Phoil, qui te soutient ? Si tu avais derrière toi des partisans organisés et prêts à tout pour te hisser sur le trône, aurais-tu besoin de courir comme un vulgaire marchand, de quartier en quartier pour te vendre ?
— Tu emploies des termes excessifs, Anticléridès.
— Mais non, et tu le sais bien. Si tu n’étais pas d’une humeur si facile et agréable et d’une curiosité insatiable, qui te poussent toutes deux vers les autres, tu souffrirais de devoir quémander l’aide de personnes d’une condition inférieure à la tienne. Chez moi, cela s’appelle de la prostitution. Chez toi aussi. Mais laissons cela…
« Le drame est bien que tu ne disposes pas de cet atout qu’est l’existence de partisans qui, d’une part, t’éviteraient cette quête fastidieuse et, d’autre part, auraient suffisamment inquiété le Roi pour que tu y gagnes un supplément de puissance.
« Ce qui m’intrigue en outre, c’est qu’avant toi personne n’ait osé s’opposer au Roi. Cela veut dire soit qu’il est très fort, car il a réussi à désarmer toute tentative de rébellion, soit que sa légitimité est totalement incontestable. Dans les deux cas, tu auras fort à faire, Phoil. »
J’avais éveillé en Phoil une nouvelle source d’intérêt et il me fallut lui parler de ces factions rivales qui semblent exister partout au monde, sauf dans cet étrange royaume où rien ne se passe vraiment normalement, comme si un sortilège le tenait à l’écart des lois communes à l’univers.
Le messager que nous déléguèrent les marchands contactés vint nous trouver dans l’arrière-salle de la taverne, une nuit où nous ne l’attendions plus. Nous y avions dîné, comme presque chaque soir de ce temps-là. Le tavernier nous retint lorsque nous décidâmes de partir. Ses arguments ordinaires, et toujours convaincants, étaient une cruche de vin de chez moi et ses nombreuses histoires. Nous aurions pu être la si belle femme pour laquelle son cœur languissait, tant il mit d’entrain à nous faire des récits palpitants et interminables. Phoil, qui aime les histoires, en oubliait ses soucis et moi, je jalousais cet homme d’être un aussi bon conteur. Pendant que nous bavardions dans la deuxième pièce de son cabaret, sa nièce avait mis les buveurs à la porte et fermé l’établissement. Nous allions finalement prendre congé et notre hôte, épuisé, semblait avoir renoncé à nous retenir davantage, tant il était tard, quand on frappa une série de petits coups à la porte d’entrée.
Nous nous levâmes brutalement Phoil et moi, car il est normalement interdit de fréquenter un débit de boisson au-delà d’une certaine heure. Phoil ne craignait pas grand-chose. Les soldats ne lui auraient pas fait payer l’amende prévue. Il ne se trouvait pas non plus dans un état d’ébriété tel qu’on dût le traîner dans une cellule de la forteresse. Mais toute la ville et tout le palais auraient su dès le lendemain qu’il passait ses nuits dans les tavernes, ce qui aurait nui à sa réputation et peut-être aussi éveillé les soupçons du Roi. Le tavernier, cependant, nous fit signe de nous rasseoir et passa dans la première salle pour aller ouvrir.
Il revint avec un homme d’un certain âge, enveloppé dans une cape sombre. Pour les mêmes raisons que Phoil, il était soucieux qu’on ne le reconnaisse pas et surtout qu’on ne le voie pas rentrer dans la taverne. Malgré cela, son costume m’amusa : il y avait peu de risques que quiconque pût le remarquer à une heure si avancée de la nuit. Si je devais un jour composer une allégorie de la conspiration, c’est à lui que je songerais pour rédiger ma description. L’aubergiste, en revenant, prit soin de vérifier que la lumière des lampes ne pouvait se voir de la rue et tira, sur les volets de bois qu’il avait fermés lorsque nous étions arrivés, de lourds tissus qu’il avait suspendus à un fil au-dessus de la fenêtre en guise de rideaux. Je ne les avais jamais remarqués auparavant et en conclus aussitôt qu’ils avaient été posés pour l’occasion.
Le nouveau venu se découvrit devant nous, plus par politesse que par goût. Nous voyions bien qu’il aurait préféré garder l’anonymat, s’il n’avait pas senti que, en présence du prince, il se devait de révéler son identité. Son visage ne me dit rien parce que je connaissais mal les marchands. Mais Phoil le salua par son nom, avec beaucoup de courtoisie, ce qui, du reste, parut le détendre. Le prince me dit ensuite que c’était l’un des plus riches marchands de la ville, un de ceux qui consentaient à prêter de l’argent au Roi quand le produit des mines se révélait moins satisfaisant qu’on l’escomptait.
Il était si riche, à en juger par les sommes qu’il acceptait de prêter, que Phoil – et sans doute le Roi – s’était toujours demandé d’où lui venait cette fortune. En effet, dans ce pays où il n’est de commerce qu’intérieur et où les paysans ne sont pas de très gros consommateurs, alors qu’ils constituent la majorité de la population, les échanges ne peuvent pas constituer une grande source d’enrichissement. Phoil l’avait soupçonné de tirer parti de la revente des produits étrangers achetés aux marins. Le trafic secret dévoilé par le tavernier expliquait mieux l’origine de sa richesse.
L’homme était de taille élevée et d’allure imposante. On sentait, à le voir, qu’il avait conscience de son importance. Les cheveux courts et blancs, frisottant autour de son visage, pâle pour un homme du Royaume, il aurait pu appartenir à la Cour ou à l’administration du Roi. Je l’imaginais mal dans son métier de marchand. Phoil me confia plus tard que sa boutique était particulièrement vaste. Il la tenait avec ses nombreux fils et se faisait également assister par plusieurs employés. Personne dans la Cité ne pouvait se comparer à lui pour la réussite dans les affaires. Cela expliquait qu’il nous ait été délégué par les commerçants contactés par le tavernier. Il avait dû leur paraître le plus apte à mener une négociation.
Néanmoins, en dépit de l’autorité qui se dégageait de sa personne et du pouvoir que Phoil et le tavernier, qui le connaissaient, étaient en droit de lui prêter, il se montra plutôt réservé au cours de la discussion et respectueux de l’avis de ses collègues.
Une fois que Phoil l’eut salué et qu’il eut répondu, il commença sans attendre, en marchand plus qu’en aristocrate habitué à gaspiller son temps.
« Tu as fait dire à plusieurs marchands de la Cité que tu souhaitais les rencontrer ensemble. Nous te connaissons bien et savons que tu n’hésites jamais à venir parler avec nous. C’est pourquoi nous nous sommes étonnés que tu ne sois pas venu de toi-même nous trouver et que tu aies émis le désir de nous voir ensemble. Ceux auxquels ton message a été porté se sont réunis et ont décidé de m’envoyer pour savoir ce que tu nous voulais.
« Ton procédé étant inhabituel, tu ne seras pas surpris du nôtre. Les temps sont dangereux pour tout le monde. »
Malgré la perche tendue pour le sonder immédiatement, Phoil biaisa. Il entreprit un long exposé sur les lois commerciales du Royaume et les conséquences des interdits en matière d’échanges extérieurs. Il insista sur le risque grandissant d’appauvrissement qu’ils faisaient courir au pays à une époque où il était connu que tous les pays commerçaient entre eux pour le plus grand bien de tous. Il dressa ensuite la liste des mesures qui s’imposaient afin de libérer les transactions avec l’étranger et souligna qu’elles amélioreraient le sort de chacun dans la Cité, autant que la gloire et l’état du trésor du Royaume.
Le marchand l’écouta, apparemment sans lassitude, bien que Phoil, emporté par son sujet et aidé par les nombreux discours qu’il avait déjà prononcés sur ce thème – ce qui lui permettait de retrouver des périodes entières, que sa mémoire avait enregistrées – parlât pendant un temps qui me parut très long. Je m’ennuyais d’autant plus que le visage du marchand, que j’observais afin d’y discerner ses réactions avant que Phoil lui laisse enfin la parole pour les exprimer, restait impassible. Lorsque, enfin, le prince se tut, le marchand enchaîna aussitôt :
« Tes propos sont intéressants. Cette doctrine que tu professes n’est sans doute pas sans avantage. Ce n’est pas la première fois que je t’entends parler ainsi, bien que, je dois le reconnaître, ce soit la première fois que tu l’exposes aussi complètement et brillamment. Je ne pense pas que tu aies souhaité réunir un auditoire de marchands, qui t’ont tous déjà entendu soutenir ces idées, pour te borner à prononcer le discours que tu viens de me tenir. En outre, je ne sache pas que le Roi ait envisagé de supprimer ces lois auxquelles tu te référais ou seulement de les amender.
— Je crois que tu m’as très bien compris. J’ai avancé que la pratique commerciale actuelle ne pouvait plus être maintenue sans risquer de compromettre l’état du Royaume. Bien que tu ne l’aies pas dit, je sais que toi et chacun de ceux qui ont été contactés par le propriétaire de cette taverne le pensez aussi et avez même mis en œuvre des moyens de tourner la loi. Aussi sommes-nous d’accord. »
Phoil se tut, attendant que le marchand réponde. Mais ce dernier garda le silence, ne niant ni n’approuvant. Cependant, il continua à fixer Phoil avec attention, montrant par là qu’il était intéressé.
« Il est temps que le Royaume s’oriente vers une autre politique, reprit Phoil, parce que celle-ci est génératrice de désordres et d’injustices. Si nous vendions à l’étranger, nous aurions pu acheter nos grains à l’extérieur pour compenser la mauvaise récolte. Nous aurions évité les troubles qui se produisent dans les campagnes et qui vont perturber le Royaume.
— Je savais que tu me parlerais des paysans, prince Phoil. N’est-ce pas leur situation, plus que celle du commerce, qui te préoccupe ?
— Ne mélange pas tout. Tu as dit que tu m’as souvent entendu soutenir les idées que j’ai développées tout à l’heure. Tu ne peux donc prétendre que c’est par opportunisme que je les défends aujourd’hui. L’état économique du Royaume m’inquiète. Le commerce est l’un des aspects du problème. Les paysans en sont un autre. De même que je prétends que nous devons vendre aux marins étrangers, j’affirme que la situation des paysans, ainsi que le mode de culture des terres ne sont pas satisfaisants. Par ailleurs, je te le répète, je suis inquiet de ces atteintes portées à l’ordre public.
— Je ne connais rien à l’agriculture, même si je vends quelques outils agricoles et si des paysans viennent chez moi pour s’approvisionner, aussi ne puis-je ni t’apporter la contradiction ni te soutenir sur ce point.
« En revanche, je peux te dire que j’ai approuvé, comme chacun de ceux qui m’ont envoyé ici ce soir, les mesures arrêtées par le Roi pour assurer le ravitaillement de la Cité. Remarque bien que je ne veux pas dire qu’il n’aurait pas été sage d’acheter à l’extérieur les grains dont nous avions besoin. Je crois que nous nous sommes compris. Il n’était pas pensable de laisser la Cité mourir de faim et, pour le coup, l’ordre public n’aurait pu être maintenu.
« Cela dit, je t’accorde que les bruits qu’on entend dans la ville nous inquiètent beaucoup. S’il était prouvé que ce que l’on raconte est vrai, le Royaume courrait un grand danger. En ce sens, nous ne pouvons nous désintéresser de ce qui se passe dans les campagnes et des réactions de leurs habitants.
— Je crois que c’est bien ainsi qu’il convient de voir les choses.
— Sans doute, mais permets-moi de revenir à l’une de mes premières questions. Pourquoi tout ce discours sur le développement du commerce ? L’état des campagnes ne laisse pas supposer une nouvelle politique en ce domaine.
— Précisément. Ni l’état des campagnes ni quoi que ce soit d’autre ne feront jamais dévier le Roi de la ligne qu’il a choisie, à la suite de ses prédécesseurs. Il défend un monde immobile qui est, pour cela, voué à sa perte. Il est prêt à entraîner le Royaume dans la ruine au nom de la défense du dogme d’intangibilité que nous ont laissé nos ancêtres.
« Cette politique doit être abandonnée. J’ai décidé de faire en sorte que le roi l’abandonne. C’est pour cela que je voulais vous voir, vous tous qui pouvez être favorables à ces transformations. »
Si le marchand fut surpris, il n’en laissa rien paraître. Qu’il ait compris ou qu’il préférât ne pas comprendre, il ne demanda pas à Phoil comment il comptait s’y prendre pour faire abandonner cette politique. Phoil avait pris soin de parler du Roi, en lui donnant son titre – qu’il comptait obtenir – et non son nom, ce qui était un moyen de révéler les choses sans en dire trop.
« Oui, dit enfin le marchand, je vois. » Mais nous ne savions pas ce qu’il voyait exactement. « Je ne suis pas certain que nous partagions la totalité de tes vues sur le Royaume, mais je m’en voudrais de parler pour les autres sans connaître précisément leur opinion sur ce point. Mettons que nous avons quelques terrains d’entente, qui pouvaient justifier ton désir de nous rencontrer tous ensemble. Je comprends à présent ta demande. D’autant que tu dois attendre quelque chose de nous. »
Phoil hocha la tête sans apporter davantage de précision.
« Mais que pouvons-nous te donner ? Notre appui moral ? Cela n’a guère d’efficacité. Nos bras ? Je ne crois pas que tu comptes sur eux. De l’argent ? Oui, tu dois vouloir de l’argent.
— Tu aurais tort de croire que votre soutien compte pour rien. Qui ignore ici que les marchands sont les plus puissants de la Cité ?
— Je ne représente pas tous les marchands, tu le sais…
— Je le sais, mais si ceux que tu représentes sont à ton image, vous constituez la part la plus puissante d’un groupe très puissant.
— Nous ne sommes pas très puissants face à l’aristocratie ou aux prêtres.
— Sans vous que ferions-nous ? C’est vrai que vous êtes riches, beaucoup plus que certains d’entre nous. Mais j’ai de l’argent moi aussi et je pourrais sans doute me passer de votre appui financier. L’argent que je pourrais vous demander n’a pas d’importance. Il serait surtout le symbole de notre alliance.
— Tu auras besoin de payer beaucoup de monde pour modifier ainsi la politique du Royaume. Et ces bras que nous ne t’apporterons pas, tu devras bien les trouver ailleurs et les payer.
— Tu ne te fais guère d’illusion sur le désintéressement des hommes et leur aptitude à agir par idéal. Mais tu as raison.
« J’ajoute que vos bras, quoi que tu en penses, peuvent être précieux, car tout ce qui montrera que mes idées sont bonnes et légitimes, parce que soutenues par le grand nombre, sera utile.
— Oui, dit-il encore, je vois. » Et là encore, j’aurais aimé lui demander ce qu’il voyait. « Je vois, mais tu comprendras que je ne puisse te donner aucune réponse. Je n’ai pas été mandaté pour cela et je n’ai pas l’intention de m’arroger le pouvoir de décider à la place de ceux qui m’ont désigné.
— Si tu ne peux décider pour eux, répondit Phoil, tu peux sans doute nous dire ce que tu penses. Car, ce que tu expliqueras à tes compagnons sera marqué par tes propres idées, et je ne doute pas que tu aies une grande influence sur tes pairs.
— Non, prince, ce que je pense est sans intérêt, parce que ma voix ne compte pas plus que celle des autres. De plus, tu me fais injure en me soupçonnant de ne pouvoir rapporter tes propos sans y substituer mon propre jugement.
— Tu joues les modestes, s’entêta Phoil, il est impossible que tu n’aies pas un immense crédit auprès des autres marchands.
— Le crédit que je peux avoir n’empêche pas les autres de penser librement et ne m’empêche pas de respecter cette liberté. Si tu veux traiter avec nous, prince, il faudra te soumettre à nos usages. »
Plus que tout le reste, c’est la fin de cette conversation qui me frappa, car le vieux marchand tenait le langage même de la démocratie. Il nous avait en outre révélé l’existence d’une solidarité entre marchands, du moins entre marchands de même niveau. Ce que nous pouvions soupçonner à partir des propos de notre émissaire ouvrait des perspectives nouvelles sur la vie de la Cité et son organisation officieuse. Cette réunion de marchands, où chacun délibérait à égalité avec les autres, laissait supposer l’existence d’une sorte de confrérie des marchands plus puissante encore que Phoil ne l’avait imaginée. Que le secret ait été gardé paraissait assez étonnant. Phoil en convint lorsque nous en discutâmes après le départ du délégué des marchands.
Cette nuit-là, je faillis à ma discipline et acceptai le lit que Phoil m’offrait. Il est vrai que, quand nous quittâmes l’aubergiste, l’aurore s’annonçait et que, dans le ciel grisâtre des fissures roses s’ouvraient vers l’orient. Phoil ne me laissa pas le temps de contempler ce spectacle et m’obligea à monter au pas de charge la rue qui donnait accès à ses appartements du palais. Là, il me jeta dans une chambre à deux lits, la ferma soigneusement et sans plus faire de manières, se coucha et s’endormit.
Il ne m’était jamais arrivé de partager la chambre de Phoil et j’admirai sa capacité à s’endormir. Pour moi, je suis plutôt du genre de la belle insomniaque dont rêve le tavernier et, quelle que soit ma fatigue, je ne puis m’endormir à la minute même où je m’allonge sur une couche, si tendre fût-elle. Il faut que je mette mon esprit en harmonie avec mon corps, que je lui donne des raisons d’emprunter les chemins du sommeil, ces routes si peu innocentes qui convergent toutes vers la rosace des rêves. Estimant que si Phoil s’était endormi si facilement, son sommeil ne pourrait être aisément troublé, j’écartai le rideau de la fenêtre et me penchai par-dessus le rebord pour regarder encore venir le matin. La fenêtre ouvrait vers l’est et je pus voir le soleil se lever sur le Royaume, spectacle qui m’était interdit sur la presqu’île où aucune ouverture n’a été pratiquée dans cette direction. Lorsque le soleil se fut levé, alors je me couchai. Derrière mes paupières, je vis longtemps briller le cercle de sang qui était apparu à l’horizon.
Comme chaque matin de ces jours-là, je fus tiré de mon sommeil par la poigne de Phoil. « Éveille-toi, disait-il, éveille-toi, le soleil que tu voulais tant voir est bien haut dans le ciel. » Comme je protestais, il rit en ajoutant : « Si tu ne perdais pas tes heures de sommeil à rêvasser aux fenêtres du palais en regardant finir la nuit, sans doute serais-tu plus dispos le lendemain. » Pour le coup je m’éveillai.
« Ne dormais-tu pas ? Comment sais-tu ce que j’ai fait ? Tu semblais si profondément endormi. » Il rit à nouveau :
« Je ne serais pas prince si je ne savais pas l’art de tromper les autres. » J’aurais aimé être vraiment rassuré par ses propos car le retour à la réalité s’accompagnait de celui des inquiétudes. Et, me levant, je me demandai s’il possédait effectivement cet art.
De sa demeure, je ne vis rien d’autre que cette chambre et je ne garde de souvenir précis que du rideau tremblotant de lumière devant la fenêtre. Phoil me fit sortir aussi clandestinement que le marchand avait quitté l’auberge, de manière que son épouse ne sache pas qu’il avait passé la nuit chez lui. Je n’eus pas le loisir d’approfondir ses rapports conjugaux. Il était visible qu’ils ne l’intéressaient pas et qu’il consacrait à Nagar toute la passion dont il était capable. Néanmoins, pour une obscure raison, il ne tenait pas à ce que sa femme apprît son passage sous leur toit.
Nous nous rendions tous les jours au palais pour tenter d’obtenir de nouvelles informations. Bien que Phoil ait renoncé à voir le Roi comme il en avait eu l’envie dans les premiers temps, il persistait à s’inquiéter de lui et de son emploi du temps, afin de se faire une idée de ce qui pouvait alors le préoccuper. Quelle que soit l’heure à laquelle nous venions et quelle que soit la personne qui nous abordait dans les couloirs de marbre du palais – commis ou amis –, nous apprenions toujours que Nagar se trouvait avec le Roi. Elle semblait y venir de très bonne heure le matin et n’en partir que pour avoir le temps de rentrer à la presqu’île avant la nuit. Chaque jour, je sentais grandir l’agacement et la jalousie de Phoil lorsque son ami nous chuchotait : « Elle est encore avec lui. » Ce qu’ils se disaient pendant de si longues heures, personne n’en savait rien. Nous savions seulement que si le souverain la recevait parfois en compagnie de ses conseillers ou de commis, elle demeurait avec lui après le départ de ceux-ci.
Je sais que le bruit avait couru, un moment, que Nagar était l’une des maîtresses du Roi. Je crois fort probable qu’ils aient eu cette sorte de relations, parce que le Roi n’était pas de nature à dédaigner ces plaisirs, non plus que Nagar. Qu’elles aient été davantage qu’épisodiques, je ne le pense pas. Si je devais expliquer sur quoi se fonde cette conviction, je serais bien en mal de le dire. Il y a des intuitions qu’il ne convient pas de remettre en cause. Je suis certain cependant qu’à cette époque, les rapports de Nagar et du souverain avaient pris une autre forme.
Au reste, je ne crois pas que Phoil ait ressenti une jalousie d’amant à l’endroit du Roi. C’était de Nagar dont il était jaloux, du crédit dont elle disposait, de l’adresse avec laquelle elle avait su s’imposer et qui faisaient penser au prince que, presque certainement, elle dirigeait une partie des affaires du Royaume. Je n’irai pas jusque-là, car elle avait été aussi consternée que nous lorsqu’avaient été prises les mesures visant à prévenir la famine, et son intervention auprès du Roi n’avait abouti qu’à des modifications peu substantielles.
Qu’elle ait réussi à s’emparer discrètement d’une part du pouvoir, sans y avoir d’autre droit que celui que pouvait lui donner la réputation de son père, rendait Phoil furieux. On prêtait à Nagar une certaine influence auprès du Roi avant la mort du prince héritier. Mais elle venait si rarement à la Cour que personne ne pouvait sérieusement lui attribuer le rôle de conseiller privé. De plus, le talent d’orateur de Phoil trouvait alors encore l’occasion de s’exprimer. Enfin, tous deux n’avaient pas de sujet de controverses et étaient suffisamment liés pour discuter de problèmes qui ne paraissaient pas encore cruciaux. Nagar n’hésitait pas à faire part au prince des avis qu’elle avait donnés et des réactions qu’ils avaient suscitées. Ils parvenaient, en dépit de quelques divergences, à trouver des points d’accord. Ils apparaissaient à présent comme deux rivaux et Phoil était le moins bien placé.
Son amour-propre d’homme ne souffrait pas vraiment de ce que Nagar fût une femme, non plus que ce fût la femme qu’il désirait qui ait réussi cette percée politique. Il souffrait de la manière dont il aurait souffert si un homme avait à ce point acquis auprès du Roi une influence qu’il n’avait jamais obtenue. Sa vanité d’amant pâtissait seulement de ce que Nagar s’était enfermée dans le plus complet silence et ne lui révélait rien de ce qu’elle tramait en secret avec le Roi. Elle aurait pu être pour lui la meilleure des alliées et elle était devenue une ennemie. Elle était une ennemie perfide, car elle continuait à le recevoir chez elle et il savait qu’il aurait pu, chaque nuit, aller la retrouver dans sa chambre sans en être chassé.
Les réflexions acerbes que Phoil répétait chaque jour devant moi me paraissaient excessives. Je n’avais jamais décelé chez Nagar de tendances à l’ambition personnelle. Je ne croyais pas qu’elle ait cherché à prendre une place importante au palais. Il était évident qu’elle en avait eu à maintes reprises l’occasion. J’étais convaincu qu’elle agissait par sincérité, de la même manière que Phoil croyait qu’il agissait. La persistance de son affection pour le prince s’expliquait ainsi et non par une quelconque machination. Quant à son silence sur ses activités, je l’expliquais tout autrement.
Lorsque, lassé d’entendre Phoil se plaindre une fois de plus du secret dans lequel elle se complaisait désormais, je l’avais interrogé sur la teneur de leurs discussions politiques antérieures, il avait éprouvé quelques difficultés à me donner dès exemples des confidences qu’elle lui faisait. Ce n’est qu’en insistant que je découvris qu’il s’agissait de révélations mineures. Ou bien il avait oublié les essentielles, ou bien elle ne lui en avait jamais dit davantage et il ne s’en était pas alors étonné.
En l’interrogeant encore, je m’étais aperçu qu’il ne savait rien de ce que pensait réellement Nagar sur le Royaume et sur la manière de l’administrer. Il avait supposé, en se fondant sur son refus de succéder à son père et sur ses voyages illicites hors du Royaume – mais qui lui avaient été pardonnés – qu’elle devait nécessairement penser comme lui. Jamais il ne l’avait interrogée et elle n’avait jamais rien dit, sans que je comprenne pourquoi. Peut-être simplement par discrétion ou, parce que, l’aimant, elle ne tenait pas à créer entre eux des sujets de dissensions.
Son silence actuel était donc la suite logique de son précédent comportement, même s’il s’y ajoutait peut-être qu’elle préférait ne pas mêler le prince à ses agissements du moment.
Plus le temps passait, plus croissait la colère de Phoil d’être tenu à l’écart par Nagar d’affaires qui le concernaient. Lorsque nous redescendions du palais, je comprenais, à son air fermé, qu’il ressassait ses griefs contre Nagar et passait en revue les différents moyens de savoir ce que le Roi et elle complotaient.
« Tu comprends, me dit-il enfin un jour qui, si je m’en souviens bien, devait être celui de notre rencontre avec le mandataire des marchands, ce n’est pas qu’elle ne veuille me faire aucune confidence qui m’ennuie, mais qu’elle soit capable de faire préparer des décisions qui pourraient m’obliger à modifier mes projets. »
Je dus convenir qu’il avait raison, d’autant que Nagar était assez fine pour avoir compris que le Roi avait fait fausse route en optant pour des mesures autoritaires et excessives. Néanmoins, j’aurais aimé savoir quels étaient finalement les projets que le prince ne cessait d’évoquer sans jamais vouloir les décrire. Avait-il enfin pris une décision, non tant sur l’objectif, qui était maintenant précis, que sur les modalités ? Cette question ne cessa de me tourmenter à cette période, parce que je trouvais hasardeux de se lancer dans une entreprise sans en avoir pris exactement la mesure et aussi parce qu’il me semblait que Phoil aurait gagné en autorité dans ses relations avec nos différents interlocuteurs s’il avait su précisément ce qu’il allait faire.
Phoil continua aussitôt que j’eus acquiescé.
« Aussi faut-il que je trouve le moyen de savoir ce qu’elle fait et ce qu’elle conseille au Roi. J’ai beaucoup réfléchi. Elle n’est pas du genre à se laisser aller aux confidences dans les moments les plus intimes. Aussi ne puis-je compter là-dessus pour obtenir quoi que ce soit. Du reste, je ne m’y sens pas disposé. Il faudrait plus d’habileté que je ne suis prêt, aujourd’hui, à en déployer.
« Il n’est pas possible non plus de réussir par la raison ou par la violence. Si elle ne veut rien me dire, elle ne me dira rien.
« Il n’y a qu’une personne à qui elle fasse des confidences. Ce n’est qu’ainsi que nous pourrions savoir quelque chose. »
Il s’arrêta, content de l’effet de surprise qu’il avait créé. De fait, et avec quelque inquiétude, je posai la question qu’il attendait de moi :
« Et qui est cette personne ?
— Coelia, bien sûr.
— Tu rêves ! Quelles confidences fait-elle à Coelia ? Lors de la mort du prince héritier, Coelia ignorait tout du différend qui vous opposait Nagar et toi. C’est moi qui le lui ai appris. Nagar ne lui dit rien. Combien de fois est-elle venue chercher auprès de moi une information que sa maîtresse avait négligé de lui donner !
— Je ne suis pas d’accord avec toi. Coelia ne savait rien des problèmes de succession parce qu’ils ne l’intéressent pas et qu’elle n’a pas eu l’idée de poser des questions à Nagar. Avant ton arrivée à la presqu’île, je ne l’ai jamais entendue se passionner pour des sujets de nature politique. Lorsqu’elle interroge Nagar, celle-ci lui répond généralement.
« Avant ta venue, elles étaient très proches et passaient beaucoup de temps à discuter ensemble. Ne t’es-tu pas étonné que Coelia soit admise à dîner avec nous, alors que sa situation est à peine plus que celle d’une servante ? Et l’anxiété de Nagar, lorsqu’elle est tombée malade il y a quelques jours ? Crois-moi, elles sont très liées.
— Que veux-tu dire ? Sous-entends-tu qu’elles prennent ensemble les plaisirs que se donnent les femmes sans homme ?
— Non. Nagar aime trop les hommes et Coelia est trop sensible à leur charme pour qu’elles aient la tentation d’amours féminines. Non, je suis convaincu que non. Je crois seulement que Coelia est en admiration devant sa maîtresse et que celle-ci lui voue des sentiments maternels.
« Tu ne sais sans doute pas qu’à son retour Nagar a recueilli Coelia dans sa maison. Coelia venait de perdre ses parents. Ils ne l’avaient pas mariée : ils étaient très âgés et espéraient la garder avec eux assez longtemps pour jouir de sa jeunesse et de sa gaieté. Mais tous deux sont morts accidentellement, ensemble, dans des circonstances que j’ai oubliées, mais qui étaient pénibles.
« Dans la Cité, le sort qui attend une jeune fille comme elle, orpheline et sans époux, avec juste assez de ressources pour survivre quelques mois, c’est à coup sûr la prostitution. Les bordels du port sont à l’affût d’occasions de ce genre. Coelia était exactement ce qu’ils recherchent, une très jeune fille, mais déjà formée, sans protection aucune et de surplus, jolie. Cela leur assure des filles dociles, parce qu’elles ne savent rien de l’existence et qui n’ont pas l’idée de rêver à autre chose, parce qu’elles sont habituées très tôt à leur profession. Du reste, certaines réussissent admirablement et sont à même, une fois enrichies, de s’établir à leur compte, de se marier – si elles trouvent preneur – ou seulement de vivre tranquillement de leurs rentes.
« Les tenanciers de ces maisons vinrent donc trouver Coelia après un délai raisonnable pour la laisser surmonter les premières douleurs de son deuil. Cependant, elle n’avait rien de l’innocente qu’ils avaient escomptée. Sa mère lui avait fait la leçon dès son plus jeune âge et l’avait élevée dans le mépris des péripatéticiennes du port. Cette brave femme, qui avait eu cette unique enfant dans un âge avancé, s’était davantage occupée d’elle que ne le font d’ordinaire les mères. Elle l’avait notamment élevée plus luxueusement que sa condition ne le lui permettait. Ainsi, remarquant que sa fille avait des dons de musicienne, elle lui fit donner des leçons, ce qui t’explique que Coelia joue si bien de la cithare et de la harpe. Mais elle l’avait surtout élevée dans le respect de la morale et des dieux.
« Aussi lorsque Coelia reçut les propositions des maîtres bordeliers, elle rougit de honte et les mit aussitôt à la porte. Ils se laissèrent faire, convaincus que si elle opposait plus de résistance que la majorité des filles sollicitées, la nécessité la forcerait à accepter leurs offres.
« Bien que Coelia fût démunie de toute famille pour la conseiller et qu’elle eût, peu sagement, consenti à dépenser la presque totalité de l’épargne de ses parents pour leurs funérailles, ainsi que l’y incitaient les prêtres, elle était résolue à ne pas faillir à l’éducation que lui avaient donnée ses parents. Elle courut chez le Grand-Prêtre et demanda à être reçue par lui. Cela parut d’une audace extrême aux prêtres qui gardaient le Temple ce jour-là. Mais elle fit tant de bruit et supplia tant qu’un prêtre supérieur qui officiait dans le Temple finit par venir voir ce qui se passait.
« Ému par l’histoire de Coelia et, plus encore – car la situation était suffisamment fréquente pour qu’elle fût entrée dans les mœurs – par sa détermination à échapper au destin qui l’attendait, il accepta de la conduire auprès du Grand-Prêtre.
« Celui-ci, l’actuel Grand-Prêtre, que tu as vu l’autre jour et qui venait à peine d’entrer en fonction – le père de Nagar étant mort peu de mois auparavant – prit Coelia sous sa protection. Du moins le fit-il de manière spontanée, sans réfléchir aux conséquences de sa décision.
« En l’absence de toute famille, il était contraint de servir lui-même de protecteur à Coelia. Fort ennuyé d’avoir inconsidérément accepté de l’aider, il l’emmena chez lui. Elle y passa plusieurs jours, s’occupant à distraire la femme et les filles du Grand-Prêtre en jouant de la cithare. Elle était aussi inquiète que son hôte de savoir ce qui adviendrait d’elle. Le plus probable était qu’on lui trouve un mari, qui ne lui plairait pas nécessairement et auprès duquel elle jouirait d’une moins grande liberté que dans la maison de prostitution qui était prête à lui ouvrir ses portes. Aussi cherchait-elle, en jouant de la musique, à la fois à oublier son triste sort et à s’attirer les bonnes grâces, jusque-là assez hésitantes, de la famille du Grand-Prêtre. Je la plains d’autant plus que la femme du Grand-Prêtre est d’un ennui affligeant et que les trois filles qu’il a gardées chez lui comptent, dit-on, parmi les plus hideux laiderons de la Cité. Les deux autres, qui étaient fort belles et gracieuses, se sont aisément mariées. Mais on raconte que les trois autres étaient si laides qu’il ne pouvait même pas les consacrer comme prêtresses. Enfin, tu demanderas à Coelia, qui les a vues, si ces bruits sont fondés ou non. Je n’ai jamais pensé à l’interroger. Peut-être est-il préférable de n’en rien faire, car elle ne garde pas un très bon souvenir de cette période. De même, tu t’en seras aperçu, ne voue-t-elle pas une très vive admiration au Grand-Prêtre qui l’a pourtant tirée d’affaire.
« Lorsque Nagar revint dans le Royaume, l’une des premières visites qu’elle fit fut pour celui qui avait succédé à son père. En arrivant chez lui et en traversant ses jardins – il a de très beaux jardins, grâce à sa femme paraît-il, ce qui tendrait à prouver que, tout insignifiante qu’elle soit, elle possède quelques talents – elle entendit le son de la cithare de Coelia. La mélodie qu’improvisait notre douce amie était si pure et si charmante, que Nagar se sentit heureuse d’être enfin de retour dans son pays natal. Quand elle apprit du Grand-Prêtre l’histoire de Coelia, elle offrit immédiatement de la prendre chez elle. Le Grand-Prêtre qui, depuis trois jours qu’il avait Coelia dans sa maison, ne passait pas une heure sans regretter sa bonne action à la pensée des tourments que la recherche d’un mari allait lui causer, accepta d’emblée. Coelia, qui redoutait le pire depuis trois jours, se montra d’autant plus enthousiaste que Nagar était la fille du précédent Grand-Prêtre. Les journées passées aux côtés de l’actuel Grand-Prêtre l’avaient à tout jamais confirmée dans l’idée que le père de Nagar était irremplaçable. Aussi la suivit-elle immédiatement, sa cithare sous le bras.
« Voilà qui t’explique l’attachement de Coelia pour Nagar et de Nagar pour Coelia. Nagar a le sentiment d’avoir sauvé Coelia soit d’une vie sans intérêt, soit du bordel, où elle serait peut-être allée si elle avait dû passer un jour de plus dans la maison du Grand-Prêtre. Je les ai connues, je te le répète, très proches. C’est ton arrivée qui a altéré leurs relations.
— Que veux-tu dire par là ?
— Ce que tu sais toi-même, Coelia est éprise de toi.
— Il me semblait que c’était vers toi qu’elle tournait ses regards.
— Allons, ne joue pas l’innocent… Ce qui est vrai, c’est que Coelia, autrefois, avant que tu ne viennes, était amoureuse de moi. C’était un plaisir vaniteux que de la voir me regarder à la dérobée et se morfondre lorsque je m’esquivais avec Nagar.
« Quand tu es entré dans cette maison, elle s’est demandé ce qui se passait et pourquoi ce charmant trio que nous formions et où elle était, elle, l’observateur discret, mais jaloux, de nos amours, allait disparaître. Elle t’a tout à la fois détesté pour cela et accueilli comme un élément susceptible de l’aider à me conquérir. Tu ne sais sans doute pas que le jour de ta venue, elle a tout fait pour me monter contre toi. Puis tu l’as séduite, de même que tu m’as séduit et que, vraisemblablement, tu avais préalablement séduit Nagar. Depuis, c’est vers toi qu’elle tourne ses regards et tu ne peux l’ignorer.
— Admettons. Je doute cependant que tout soit aussi simple que tu le dis. Coelia penche vers moi autant que vers toi.
— C’est son côté sentimental. Elle a été amoureuse de moi sans que cela tire à conséquence, aussi ne peut-elle pas renoncer totalement à ce sentiment. Mais elle est éprise de toi aussi, et sûrement plus profondément. D’autant qu’elle te plaît. Cela non plus tu ne peux le nier.
— Admettons encore. Mais je ne vois pas jusqu’ici le sens de tes propos.
— Tu vas le voir. Comme je te l’ai dit, seule Coelia peut apprendre quelque chose de Nagar. De plus, elle se montre curieuse dès que le sujet en question l’intéresse. Combien de fois n’ai-je pas vu son ombre, maladroitement oubliée, nous épiant Nagar et moi, ou encore toi et moi. Cela dit, elle est discrète et je la crois capable de garder un secret et de ne pas parler inconsidérément. Ce qui signifie que ce que lui confiera Nagar, elle ne le dévoilera pas sans raison.
« Tu dois devenir cette raison.
— Que veux-tu dire ?
— Si Coelia est à toi, elle te parlera sans hésitation de ce qu’elle sait. Aussi dois-tu devenir son amant.
« J’ai songé à la séduire moi-même. Malgré le sentiment qu’elle éprouve aujourd’hui pour toi, je crois que j’y serais parvenu aisément. Je te confesse qu’à un moment où mes relations avec Nagar n’étaient pas excellentes, j’ai été tenté de la prendre pour maîtresse, moins alors pour exploiter ses connaissances que pour me venger. Nagar le sait, qui a essayé de la jeter dans mes bras pour me distraire de ma colère et de mes préoccupations.
« Mais je ne peux me résoudre à le faire, parce que j’aime Nagar et qu’au surplus elle se méfierait de cette liaison incongrue et risquerait de ne plus rien révéler à sa suivante ou au contraire de lui donner de fausses informations.
« Mais toi, tu peux le faire et Coelia est prête à succomber. »
J’eus beau protester et des sentiments de la jeune fille et des miens, Phoil ne voulut rien entendre. Nous faisions partie de son plan et, par un heureux hasard qui apaisait ses derniers scrupules, nous étions attirés l’un par l’autre. Il tint donc pour acquis que j’avais accepté cette abominable mission et que je ne tarderais pas à l’instruire de ce que j’avais appris au milieu des débordements de l’amour.
Si j’avais jamais eu envie de me faire aimer de Coelia, la fonction que m’assignait Phoil m’en éloignait définitivement. Je reconnais que Coelia me plaisait et que j’avais encouragé l’amour évident qu’elle me portait. J’éprouvais un grand plaisir à me trouver à ses côtés, à lui parler, à l’écouter jouer et chanter les chansons que je lui avais écrites, enfin, bien sûr, à badiner avec elle. J’étais toujours à deux doigts de l’entraîner vers ma couche et de me plonger dans ses mystères. J’ai d’étranges moments d’exaltation où je ne suis plus tout à fait moi-même et où ma conduite, à l’envisager a posteriori, apparaît désespérément irrationnelle. Mais chaque fois, quelque chose me retenait, car j’éprouvais pour elle, ainsi que je l’ai dit, un mélange d’amour et de jalousie en raison de ce que je pressentais et pressens encore de son avenir et du mien. Toujours, ma tendresse retombait et en venait parfois à se transformer en agressivité. Au reste, il semblait que sa propre personnalité subît, elle aussi, ces transformations inopinées.
Sa récente maladie et l’émotion qu’elle m’avait causée m’obligeaient néanmoins à reconnaître que j’étais plus amoureux que je ne souhaitais l’admettre. Et comment ne pas l’être devant cette fraîcheur et cette naïveté, cette grâce maladroite et l’étrange impression qu’elle donnait – qui avait dû saisir Nagar et provoquer l’affection dont parlait Phoil – que sous les dehors d’une intelligence peu brillante, elle allait droit à l’essentiel. Je suis convaincu que les dieux, ou ce qui en tient lieu, quel que soit le nom qu’on leur donne, l’ont investie d’une mission. Et c’est le contraste entre son apparence simple et la certitude qu’on a, en la côtoyant, qu’elle est née pour quelque chose, sans qu’elle s’en doute, ni même s’en soucie, qui est cause de son charme.
Mais comment me laisser aller désormais à ce qui me paraissait une tentation toujours plus difficile à écarter ? Je suis resté perdu toute cette journée, finissant cependant par décider de refuser de faire ce que Phoil m’avait demandé, quitte à invoquer de vains prétextes pour me justifier. Le plus dur serait de faire de la peine à Coelia après ce qui s’était passé de si charmant entre nous, le matin de sa guérison. Mais, fortifié parce que j’avais pris une décision, et, distrait de ce nouveau souci par notre veille dans la taverne en compagnie du marchand aux mines de conspirateur, je mis de côté le problème, pour y repenser plus tard.
Après la courte nuit que nous avions passée dans les appartements du prince et après la tournée habituelle du palais aux venelles du port, il apparut qu’il n’y avait rien de nouveau. Je convainquis Phoil de regagner la presqu’île de bonne heure. Je me sentais coupable de ma paresse et m’étais décidé, au moment où je regardais monter le jour, à me remettre immédiatement au travail. Mais nous nous étions levés tard et Phoil, à son habitude, flâna et discuta à gauche et à droite avant de se résoudre à abandonner sa chère Cité. Tant et si bien que le couchant était sur la presqu’île lorsque nous y arrivâmes.
Coelia se trouvait sur la terrasse. Phoil se jeta dans ses bras avec une telle bonne humeur et en m’envoyant de tels coups d’œil par-dessus l’épaule de la jeune fille que je dus l’imiter et, comme lui, la saouler de propos insipides destinés à la mettre de notre côté, mais qui ne me semblèrent pas la convaincre profondément. J’étais triste au fond de moi, tout à la fois désespéré et ravi de la revoir et de la savoir si proche de moi que j’aurais pu la toucher et la caresser sans même que le prince s’en aperçoive.
Le manège de Phoil reprit de plus belle lorsque parut Nagar. Il était clair, à sa tenue poussiéreuse, qu’elle revenait de la Cité. Elle était gênée que nous le voyions et nous l’étions de ne pas pouvoir faire autrement que de le voir. Quand ce premier instant d’embarras réciproque prit fin, Phoil lui fit une cour si empressée que je ne pus que m’en aller avec Coelia. Je la suivis dans la maison, ne cessant de lutter contre ce trouble entêtant qui m’avait pris dès la minute où nous nous étions enfoncés dans les profondeurs des couloirs. Je ne sais ce qui se passa alors. J’étais comme fou, désirant à ce moment cette femme plus fort que jamais je ne le fis pour aucune et désespéré par l’idée qu’à la seconde où je poserais ma main sur elle, l’horrible machination de Phoil se mettrait en branle et que Coelia deviendrait – que je le veuille ou non – prisonnière du plan du prince. De plus, ces boyaux qui étranglent toute la villa suffiraient à conduire à la démence le plus raisonnable des esprits. J’eus une minute de déraison au cours de laquelle je m’emparai du cou mince de Coelia et fus pris de la plus irrépressible envie de le briser entre mes mains. Bientôt, l’odeur de la jeune fille, la douceur de sa peau sous mes paumes firent que je me détendis. Je laissai enfin mon corps et ma bouche aller à la recherche des siens. J’étais perdu, je le savais, car elle répondit à mon étreinte. Et que me restait-il à faire que de la supplier de croire à ma sincérité ? J’eus le courage de me séparer d’elle pour reprendre mes esprits avant que nous soyons allés plus avant à la poursuite de l’autre.
Je repassai sur la terrasse, après l’avoir laissée chez elle. Écrire que je priais le ciel pour que Phoil ait réussi, seul, à apprendre de Nagar ce qu’il désirait, ne traduit qu’imparfaitement l’état de mes désirs. Mais à sa mine triste, je sus qu’il n’en était rien. Et comme toujours, il se plaignit de sa maîtresse, reprenant les mêmes arguments, refaisant les mêmes commentaires. Quand Coelia revint sur la terrasse, je m’obligeai à ne rien manifester et je me contentai, pour n’avoir pas l’air d’un goujat ou d’un hypocrite, de la regarder profondément. Elle resta à l’écart et je ne cessai de l’observer, songeusement assise en bordure de la nuit. Je ne savais quelles étaient ses pensées. Je voyais uniquement l’œil narquois de Phoil et son sourire entendu, tandis que, comme moi, il laissait son regard glisser vers la jeune fille.
Ce soir-là, je repris le récit de Célubée où je l’avais interrompu. Pendant que je parlais, je pensais à l’imperfection des vers que j’avais composés pour raconter la fin d’Alla. J’aurais aimé, parfois, arrêter mon récit et courir à ma chambre pour noter les images qui me traversaient l’esprit au moment où je parlais et que, je le savais, j’allais oublier si rapidement qu’elles seraient à tout jamais perdues. Mais ces êtres ingrats m’en auraient voulu de les abandonner les uns aux autres et de les laisser confrontés à eux-mêmes. Je comptais ce soir-là achever la vie de Neter, quand l’intrusion bruyante de l’intendant de Nagar m’en empêcha.
Il cherchait Phoil. Son agitation, de même que l’état de sa personne, témoignait qu’il avait couru sur les routes pour venir trouver le prince. Il ne fit aucun cas de Nagar, ce qui la mit visiblement en colère. Il s’éloigna ensuite avec Phoil, et Nagar se retira à son tour. Je voyais que Coelia m’attendait, ou du moins attendait que je poursuive ce que j’avais entrepris avec elle au début de la soirée. Je ne souhaitais pas pour l’instant en faire davantage et le meilleur prétexte que je réussis à trouver fut l’étendue de mon travail, ce travail que je délaissais depuis tant de jours.
Grâce à l’intendant, Phoil me laissa tranquille le lendemain. Coelia aussi. Je pus avancer quelque peu mon poème et je le fis d’autant plus fébrilement que je pressentais que je devrais l’abandonner ensuite pour de très nombreux jours. Phoil revint le soir. Après avoir raconté la fin de l’histoire de Neter, j’achevai la nuit, encore une fois, en composant, parvenant même à oublier le regard de détresse et d’incompréhension que m’avait jeté Coelia lorsque j’avais quitté la terrasse. (…)
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