… Et avec votre esprit
Chapitre 2
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En se garant sur le parking de l’université de Strasbourg, non loin de l’entrée principale, Cannelle Pourson savait qu’elle n’était pas la première. Elle fut tout de même surprise du nombre de véhicules de police déjà sur place. Les fourgonnettes des équipes d’investigations scientifiques étaient venues s’ajouter aux voitures banalisées et à une ambulance.
Elle descendit, boutonna son anorak et releva son col, saisie par le froid matinal de cette journée de janvier. Il lui fallait un café.
Elle détestait ce quartier qu’elle connaissait bien pour y être intervenue trop souvent. Ces barres d’immeubles immenses, érigées à la hâte afin de satisfaire la demande de logements à l’époque du baby-boom, défiguraient la ville. D’architecture sommaire, hautes de plus de quarante mètres, elles se dressaient, aussi nombreuses qu’inhospitalières. Un urbaniste avait cru bon de les couvrir de peinture bleu pâle, sans doute pour en adoucir les lignes et leur donner un peu de gaieté. Peine perdue. On avait moins l’impression d’être à Miami que dans les faubourgs de Volgograd. L’hiver n’arrangeait rien.
Le complexe universitaire ne déparait pas dans ce paysage morose. Il était composé de plusieurs bâtiments de styles différents, construits entre les années 1960 et 1970.
Cannelle Pourson avait fait ses études à quelques centaines de mètres de là, dans une construction atypique, en arc de cercle, ouvrant sur une large esplanade où, lorsque la saison le permettait, elle révisait ses cours de droit pénal assise sur l’herbe pelée. Elle ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil à cette fac où elle avait passé tant d’années. Les façades avaient un peu noirci.
Face à elle se dressait la faculté de chimie, surmontée d’une tour qui n’avait jamais été belle, et dont le sommet se perdait dans le brouillard. L’ensemble formait une grande masse grise impersonnelle.
Elle se dirigea vers l’entrée principale où elle fut accueillie par un policier en uniforme qui la salua.
– Bonjour commissaire. On vous attend là-haut.
– Merci. Dites, vous savez où je peux trouver un café ?
– Oui, il y a une cafétéria, juste là.
L’agent lui indiqua une salle à droite du hall où se trouvaient des distributeurs de boissons. Du coin de l’œil, elle avait bien remarqué que ses collègues l’attendaient. Mais elle avait vraiment besoin d’un café. Surtout dans un moment pareil.
La tâche du commissaire Pourson était délicate. Les équipes en place étaient parfaitement compétentes pour traiter seules, et avec tout le sérieux requis, ce genre d’affaires et la voir ainsi débarquer pour prendre les choses en main risquait d’être moyennement apprécié. Si elle avait reçu tôt ce matin-là un appel du procureur de la République pour lui confier personnellement cette enquête, c’était parce que la victime était une sommité. On ne traitait pas un Nobel assassiné comme un dealer abattu lors d’un règlement de comptes. Et puis il faudrait très certainement composer avec les médias. Autant de raisons motivant le recours à un officier chevronné. Elle devenait donc la pilote de cette mystérieuse affaire. Or elle se mettait à la place de ses hommes car elle connaissait, pour l’avoir déjà vécu, le sentiment de frustration des enquêteurs lorsqu’un supérieur débarquait et prenait le contrôle. Surtout une femme ! Pourson aimait ses hommes et ne voulait froisser personne. Elle appréciait l’étrange alchimie créée par le mélange de sensibilités, d’énergies et d’expériences de vie différentes au service d’une cause commune : la justice. De surcroît, elle obtiendrait de bien meilleurs résultats si elle les impliquait pleinement dans cette enquête. À l’inverse, elle savait qu’en les dominant, elle les priverait de leur sens de l’initiative et musellerait leur instinct. Elle devrait donc faire preuve de beaucoup de tact.
Le café était infect, mais elle s’en contenterait. Un gobelet à la main, elle se dirigea vers deux policiers en civil qui se trouvaient dans le grand hall.
– Bonjour Frédéric. Bonjour Jeff.
– Bonjour commissaire.
– Alors ?
Ce fut Frédéric qui se lança :
– La victime s’appelle Georges Toussant, professeur émérite à l’université de Strasbourg, prix Nobel de chimie, de nombreuses récompenses, quantité de prix honorifiques. Bref, un ponte.
– Que s’est-il passé ?
– Il a été sauvagement assassiné dans la nuit.
– Sauvagement ?
– Vous allez voir…
Cannelle Pourson fronça les sourcils. « Sauvagement. » Dans la police, ce n’était pas un terme que l’on employait de manière inconsidérée.
– À ce point-là ?
– Oui, à ce point-là. Je n’ai jamais rien vu de pareil, avoua-t-il en hochant la tête.
Pourson le fixa un instant, surprise que l’un de ses adjoints, pourtant expérimenté, semble aussi secoué. Elle poursuivit :
– Bon. Vous avez un suspect ?
– Pas encore.
– On a des témoins ?
– Ce serait trop facile, commissaire !
– Vous en êtes où ?
– On a fermé l’établissement. La brigade scientifique est sur la scène de crime. Ils ont déchargé leur matériel et commencé à travailler. Le légiste est en haut. J’ai fait boucler les ascenseurs et l’escalier…
– Pourquoi ? C’est à quel étage ?
– Au cinquième.
– OK. Quoi d’autre ?
Le second policier, qui jusque-là était demeuré silencieux, prit la parole :
– On a recueilli la déclaration de la personne qui a découvert le corps, une laborantine qui travaillait avec le professeur depuis six ans. Elle ne sait pas grand-chose. Elle est arrivée un peu avant 8 heures, comme d’habitude. Elle est sous le choc.
– Veillez à ce qu’elle bénéficie d’une prise en charge psychologique.
– On a aussi vérifié s’il y avait des caméras de surveillance. Ce n’est pas le cas malheureusement.
– Même à l’extérieur ?
– La plus proche se trouve à l’intersection de la rue de Londres et de l’avenue du Général-de-Gaulle, à plus de cent cinquante mètres d’ici, et ne couvre pas cet axe.
Pourson fit une grimace. Depuis 2003, cinq cents caméras avaient été déployées dans l’agglomération strasbourgeoise, envoyant directement leurs images au Centre d’information et de commandement de l’hôtel de police. Les enquêteurs y avaient recours environ six mille fois par an et, bien que ce service leur apporte à l’occasion une aide précieuse, ils avaient souvent l’impression qu’elles n’étaient jamais placées aux bons endroits.
– Tant pis pour les caméras. Autre chose ?
– On a prévenu sa femme.
– Il a été tué dans la nuit, c’est bien ça ? On connaît l’heure exacte du décès ?
– Pas encore. Par contre, on a convoqué tous ceux qui ont travaillé avec la victime au cours des dernières vingt-quatre heures pour les auditionner.
– Très bien. Vous avez fait ce qu’il fallait. On y va ?
– Allez-y, commissaire, on vous attend ici.
– Vous ne m’accompagnez pas ?
– C’est-à-dire… on en vient…
– J’ai mon compte pour la journée, ajouta son collègue.
– Une scène de crime, c’est jamais ragoûtant, je sais, surtout le matin, mais j’ai besoin de vous. Alors allons-y.
Cannelle Pourson termina son café d’un trait, puis lança le gobelet vers une large poubelle en plastique. Il tomba à côté.
– Merde.
Il y avait des jours comme ça.
Un technicien du service régional de l’Identité judiciaire tendit à Pourson et à ses deux collègues des sachets contenant des vêtements stériles, semblables à ceux que lui-même portait.
– Je ne peux pas attendre d’être là-haut pour enfiler ça ? demanda-t-elle pour la forme, sachant pertinemment qu’elle n’y échapperait pas.
– Non, commissaire, répondit l’homme en blanc. Le meurtre a eu lieu au cinquième, nous sommes obligés d’inspecter les ascenseurs et l’escalier. Donc pas moyen de monter sans polluer la scène de crime.
– Bon, fit-elle en soupirant.
Pourson et ses hommes ôtèrent leurs blousons et les déposèrent sur une table de la cafétéria avant d’enfiler gauchement leurs tenues. À chaque mouvement, leurs combinaisons faisaient un bruit de frottement désagréable.
Les deux hommes emboîtèrent le pas du commissaire qui se dirigeait vers l’un des ascenseurs.
La cabine était recouverte de panneaux d’acier maculés de graffitis pour la plupart obscènes.
– Classe, lâcha Pourson.
En sortant, les trois policiers suivirent un long couloir éclairé par des néons à lumière blafarde et, par endroits, tremblotante.
Avant de pénétrer dans la salle où le crime avait eu lieu, ils se couvrirent le visage d’un masque stérile. L’équipe scientifique avait placé sur le sol des règles en plastique afin de servir d’échelle à chacun des clichés qu’ils prenaient. Les techniciens avaient également disposé des plots jaunes numérotés, qui signalaient la présence d’indices.
Elle entendait parfois dire que l’on ne s’habituait jamais à la mort. C’était faux. On finissait par s’y faire. C’était peut-être pire, d’ailleurs : lorsque l’horreur devenait familière, l’indicible ne suscitait plus d’émotion, on perdait une part de son humanité. La vérité était affreusement cynique : on s’habituait à tout, y compris au pire.
Mais on n’oubliait jamais.
Suivie par ses deux adjoints, Pourson s’avança dans le laboratoire. Elle se déplaçait lentement, sans bruit, tel un dévot s’approchant d’une statue de la Vierge pour y déposer un ex-voto. À la différence près que la lueur rougeâtre de la pièce n’émanait pas d’un cierge, mais d’un écran d’ordinateur couvert de sang.
Malgré le masque, l’odeur était saisissante. Une odeur métallique, âcre, qui éveillait au plus profond de l’être un sentiment étrange, mélange de peur et de dégoût.
Dans un amas de verre brisé, un corps gisait sur le dos. Celui d’un homme vêtu d’une blouse blanche maculée de sang.
Pourson fut frappée par l’impressionnante quantité de sang qui souillait le carrelage, et dont les projections avaient créé sur le mur de sinistres coulures qui s’étiraient jusqu’à la plinthe. Au sol, la flaque écarlate était si étendue que l’une de ses extrémités venait lécher le mur de la fenêtre, à plus d’un mètre du corps. La nappe visqueuse recouvrait des fragments d’os dont certains étaient hérissés de mèches de cheveux.
Dans ce lieu habituellement immaculé, ce corps éclaté était comme un blasphème.
Son visage ensanglanté présentait de nombreuses contusions et blessures ouvertes qui révélaient une agression d’une redoutable férocité. Le sang avait traversé sa blouse pour imprégner ses vêtements. Partout, des morceaux de chair. Mais ce n’était pas le pire.
On lui avait ouvert le crâne, à partir du front, juste au-dessus des sourcils, et on l’avait amputé de la partie supérieure du visage pour ne laisser qu’un trou béant.
À cette vue, Pourson ne put réprimer un mouvement de recul.
Au cours de sa carrière, elle avait eu son lot d’horreurs : des noyés repêchés dans le Rhin, un clochard aspergé d’acide par des skinheads, des intoxications, des accidents domestiques, des violences conjugales, quelques crimes sordides dans des milieux que n’aurait pas reniés Dickens, mais ce qu’elle vit à cet instant dépassait tout cela et de loin. La scène était d’une sauvagerie extrême, balayant tout, son sang-froid et son expérience.
Elle avait envie de dégueuler.
Elle se tourna vers ses deux collègues et fut rassurée de voir qu’elle n’était pas la seule à se sentir mal. Ils ne croisèrent pas son regard. Ils n’avaient pas quitté le cadavre des yeux.
Elle devait se ressaisir, elle le savait. Aussi fut-elle soulagée que le légiste lui adresse la parole :
– Bonjour commissaire, dit-il d’un ton las. Ce qui s’est passé est plutôt… hors du commun. La victime a été frappée à la tête à de multiples reprises avec un objet contondant. Il faudra attendre les résultats complets de l’autopsie pour en déterminer précisément le nombre. Toujours est-il que les coups ont provoqué un éclatement de la calotte crânienne. C’est assez spectaculaire, comme vous pouvez le constater. Mais, le plus étonnant, c’est que la victime n’a plus de cerveau. Et nous ne l’avons pas retrouvé sur les lieux.
– Je vous demande pardon ?
– Il semblerait que le meurtrier l’ait volé.
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