… Et avec votre esprit
Chapitre 53
– 53 –
Lorsqu’il ouvrit les yeux, il la trouva debout, de dos, enveloppée dans une chemise qu’elle lui avait empruntée, examinant les livres de sa bibliothèque.
– Tu as bien dormi ? demanda-t-il en s’étirant.
– Ce n’est pas ce qui m’a le plus marquée…
– J’aime autant ça !
– C’est dingue le nombre de livres que tu as. Je t’en piquerai peut-être un ou deux.
– Si tu t’ennuies, j’ai aussi une console de jeu.
– Je ne m’ennuie pas, Simon Vairne.
– Quelle heure est-il ?
– Je ne sais pas.
Il tendit le bras pour attraper sa montre. Il ne l’avait toujours pas remontée et elle affichait la même heure depuis hier.
– J’aime bien les gens qui lisent, dit-elle sans se retourner. Mon grand-père était libraire. Il avait une toute petite échoppe de livres anciens dans laquelle j’adorais fouiner quand j’étais gamine. Peu à peu, les clients se sont faits plus rares et il a dû la céder à un revendeur de matériel informatique.
Puis, laissant ses yeux se promener sur les étagères, elle poursuivit :
– Tu as des goûts très éclectiques !
– Quand j’étais étudiant, avant de jouer au poker, je n’avais pas une thune. Mais j’aimais lire. Alors, j’allais chez Gibert, aux puces ou dans les vide-greniers, et j’achetais des livres d’occasion. Je prenais ce que je trouvais. Des manuels d’histoire, des romans, des biographies, un peu de tout !
– Tiens, celui-ci, tu n’as pas fini de le lire, lui fit-elle remarquer en désignant le marque-page glissé dans Oraisons funèbres de Malraux.
– Si, je l’ai lu. Mais j’ai marqué la page du discours d’hommage à Jean Moulin. Il me fout la chair de poule chaque fois que je le lis.
– Je ne connais pas. Tu marques tous les passages des livres que tu as aimés ?
– Non, c’est le seul. C’est amusant, parce que c’est un truc que fait le professeur Haineteaux. Sauf que lui, il a marqué des centaines de pages dans des centaines de bouquins, c’est incroyable, il faut le voir pour le croire.
– Ah oui ? dit-elle en regagnant le lit. Moi aussi je faisais ça avec mes bouquins de droit.
Tout en parlant, elle caressait le torse de Simon du bout des doigts.
– Je cornais les pages importantes. Un jour, en TD, on devait lire un chapitre de droit constitutionnel, ce que je n’avais pas fait. Mais, comme une copine m’avait rapidement briefé, j’espérais m’en sortir. Tu vois, moi aussi je bluffe, parfois. Eh bien, le prof m’a grillée parce qu’il a remarqué qu’aucune page du chapitre n’était cornée. Malin, le mec, non ?
– Oui, sacrément observateur, répondit-il machinalement.
– Tu as l’air soucieux.
– J’aimerais juste connaître l’heure.
– Il est l’heure de m’embrasser.
Simon sourit et la prit dans ses bras.
Soudain, il sembla pris d’un vertige.
– Ça ne va pas ? demanda Marion, en fronçant les sourcils.
Au lieu de lui répondre, il se leva d’un bond, fonça vers la bibliothèque, chercha le livre de Malraux que Marion avait reposé sur l’étagère, puis regarda sa montre. Son esprit était saturé de calculs de probabilités auxquels s’ajoutaient des phrases qui dansaient en boucle.
« Quelle heure était-il ?
– 7 h 05. Je le sais, je portais ma montre. Je l’ai regardée pour… je ne sais pas… avoir un repère. »
« 7 h 05 ». 30 %.
« 7 h 05… » « Je portais ma montre. »
Il revit Haineteaux tapoter sur sa vieille montre en or.
« Sa montre… Bien qu’elle soit en or, elle n’a pas une grande valeur, mais il la tient de mon grand-père. »
Seulement 20 %.
– Simon, qu’est-ce qui se passe ? Réponds-moi !
Sans prêter attention à elle, comme un somnambule, il marmonna lentement :
– Comment pouvait-il savoir ?
Pas plus de 15 %.
– De quoi parles-tu ?
Au lieu de répondre, il se tourna de nouveau vers la bibliothèque. Il saisit le livre de Malraux et le feuilleta. En s’ouvrant, le livre laissa échapper le marque-page qui tomba au ralenti.
Non… 0 %.
– Nom de Dieu !
– Simon, tu m’inquiètes vraiment. Dis-moi ce qui se passe !
Il se tourna brutalement vers elle. Son visage était parcouru par une expression étrange qu’elle ne lui avait encore jamais vue.
– Marion, on s’est fait avoir ! s’écria-t-il.
Il se dirigea vers elle et la saisit par le bras.
– Tout ceci n’est qu’une mascarade ! Une énorme arnaque !
– Mais…
– On s’est fait avoir ! C’est du grand art !
– J’aimerais bien que tu m’expliques !
– Merde ! On ne peut pas téléphoner ! Je n’ai pas de fixe et nos portables sont HS. Il faut filer prévenir Bador. Habille-toi !
– Mais tu vas…
– Habille-toi ! Vite ! Fais-moi confiance.
Il se jeta sans réfléchir sur ses vêtements de la veille et les enfila en toute hâte.
Stupéfaite, Marion l’imita.
Ils quittèrent le bateau en un temps record. Sur le quai, Simon croisa son voisin, le chat Ozzy dans les bras.
– Bonjour Simon. Tu m’as l’air bien pressé !
– Quelle heure est-il ? cria-t-il sans s’arrêter de courir.
Le voisin consulta sa montre.
– 11 h 49. Tu…
– Bordel de merde !
Simon grimpa sur son scooter et tenta de le démarrer, mais au lieu de la pétarade habituelle, il n’y eut qu’un silence. Il renouvela l’opération plusieurs fois, sans que le Piaggio réagisse.
– Oh, non, non, non ! Pas maintenant ! Je t’en supplie !
Comme apitoyé par la prière de Simon, le moteur du vieux scooter vrombit à la tentative suivante. À peine Marion assise, Simon démarra en trombe.
Se faufilant entre les voitures, roulant à contresens, grillant chaque feu rouge, Simon fonça à la DGSI à une allure déraisonnable. Lorsqu’ils entrèrent dans Levallois-Perret, l’enseigne lumineuse d’une pharmacie indiquait 11 h 55. Plus que cinq minutes, et Axel Natrin allait réussir l’arnaque du siècle. Simon accéléra encore. Au dernier carrefour, il monta brusquement sur le trottoir et, sans ralentir, slaloma entre les piétons. Il arriva à la DGSI comme une fusée, et pila devant la porte. Il surgit si soudainement que le policier à l’entrée épaula son arme et le braqua. Simon brandit sa carte de police, ôta son casque et s’identifia, imité par Marion qui présenta son badge. Malgré les protestations de l’agent, il laissa son scooter, sur le trottoir, juste devant l’entrée, et pénétra dans le bâtiment, suivi de Marion. Au portique de sécurité, ils abandonnèrent tous leurs objets métalliques, y compris leurs armes, sans prendre la peine de les récupérer.
– Nous sommes extrêmement pressés. Faite vite, je vous en supplie.
L’agent en faction les laissa passer et ils s’élancèrent tout droit vers les ascenseurs. Marion pressa frénétiquement le bouton, tandis que Simon allait d’une porte à l’autre, comme un fauve en cage.
– Quelle heure est-il ? demanda Simon à un collègue qui patientait dans le hall.
– Midi.
– Merde ! Midi pile ?
– 11 h 57.
L’un des ascenseurs s’ouvrit enfin. Ils se précipitèrent aussitôt dans la cabine et Simon se jeta sur le bouton du 6 e étage. Les portes se refermèrent au ralenti, puis se rouvrirent au 3e étage, face à deux hommes qui montèrent en plaisantant. L’un d’eux approcha sa main des boutons. Simon intercepta son poignet au vol et le rejeta en arrière.
– Mais enfin ! protesta l’homme, scandalisé.
– On n’a pas le temps ! s’exclama sèchement Simon.
En remarquant son regard halluciné, son front couvert de sueur et sa respiration haletante, l’homme préféra ne pas insister et recula, imité par son collègue.
Arrivés au 6 e étage, Simon et Marion déboulèrent comme un seul homme et s’élancèrent dans l’interminable couloir. Ils passèrent devant l’assistante de Bador, sans s’arrêter.
– Mais qu’est-ce que vous faites ? Vous n’avez pas rendez-vous ! Je ne peux…
Sans prendre la peine de frapper, Simon ouvrit la porte du bureau du directeur général et fit irruption dans la pièce. Interloqué, Bador ôta d’un geste ses lunettes et fronça les sourcils.
Sans le laisser parler, Simon intervint :
– Avez-vous fait le transfert d’argent de Natrin ?
– Je… Non, c’est programmé pour midi pile…
– Annulez tout !
– Quoi ?
– Annulez tout avant qu’il ne soit trop tard !
– Mais qu’est-ce qui vous prend ? demanda-t-il, agacé.
– C’est une arnaque. On s’est fait rouler !
Simon s’approcha, posa ses deux poings sur le bureau du grand patron et le fixa droit dans les yeux.
– Faites-moi confiance, dit-il d’un ton rasséréné et plein d’assurance.
Bador observa Simon un temps, comme pour le jauger. Puis il décrocha son téléphone.
– Passez-moi le ministre. C’est très urgent. Priorité absolue.
Le Printemps de Vivaldi retentit dans le combiné. Bador regarda sa montre : 11 h 59.
– Allô ? Monsieur le ministre ? Bador. Annulez le virement, monsieur… Oui, monsieur… Si je suis sûr ?
Bador leva les yeux vers Simon. Il ne lut aucun doute sur le visage de son lieutenant.
– Oui, monsieur, je suis sûr. L’un de mes hommes vient de démasquer la supercherie… Oui, monsieur… Comment ?… C’est cela, comme les avions renifleurs… Naturellement, je vous donnerai tous les détails plus tard… Mes respects, monsieur le ministre.
Bador raccrocha le combiné et fixa Simon.
– J’espère que vous ne m’avez pas fait faire une connerie monumentale.
– Haineteaux a menti, monsieur. Il n’a jamais été enlevé.
– Quoi ? Qu’est-ce que vous racontez ?
– Il porte une vieille montre, en or.
– Ne me dites pas que vous faites échouer l’opération à cause d’une montre…
– C’est une montre à remontoir manuel qu’il tient de son père. Pourtant elle fonctionnait pendant sa captivité. Il a pu lire l’heure dès qu’il a recouvré la mémoire. Elle indiquait 7 h 05. C’est lui-même qui me l’a dit.
– Et qu’est-ce que ça prouve ?
– Comment a-t-il fait pour la remonter régulièrement, alors qu’il était inconscient et attaché ? Vous pensez que c’est Natrin qui la lui remontait gentiment chaque jour ?
– Vous voulez…
– Et les livres, reprit Simon, électrisé. Il a acheté trois livres juste avant de se faire enlever. J’ai trouvé le ticket de caisse dans le tiroir d’une desserte de son appartement, je peux même vous en donner les titres. Et quand on le retrouve, il les a lus !
– Mais, dans…
– Et il les a lus tellement assidûment qu’il a pris le temps d’en marquer les pages. Il devait être bien peu stressé par son enlèvement pour être à ce point plongé dans la lecture, vous ne trouvez pas ?
– Eh bien…
– Et quand a-t-il trouvé le temps de les lire, s’il était inconscient, attaché sur une machine ?
Bador regarda Simon sans réagir. Pour une fois, c’était lui qui était déstabilisé. Il semblait analyser chaque mot sortant de la bouche de Simon, sans trop savoir comment réagir.
– Monsieur, Axel Natrin vous a donné plusieurs comptes off-shore pour le virement, n’est-ce pas ?
– Oui.
– Combien précisément ?
– Cinq, répondit Bador.
– Natrin, Haineteaux, Vastine, Levine, Boissard. Ça fait cinq.
– Mais c’est ridicule ! Nous n’allions verser que la moitié de la somme. Il reste la seconde partie. Ils ne l’auraient jamais reçue.
– Laissez-moi deviner, monsieur le directeur : cette seule moitié représente un montant très élevé, non ? Même divisé en cinq, je suis sûr que ça fait énormément d’argent. J’ai tort ?
Bador continua de scruter Simon. Pour toute réponse, il décrocha de nouveau le combiné de son téléphone.
– Lancez un mandat d’arrêt contre Axel Natrin, Vincent Boissard, Otis Levine, Henri Vastine et Jean-Édouard Haineteaux.
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