… Et avec votre esprit

Alexis Laipsker · Chapitre 19 sur 57

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… Et avec votre esprit

Chapitre 20

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Simon faisait les cent pas dans la salle d’attente du cabinet médical. À la fois nerveux et excité, il tenait enfin quelque chose. L’histoire commençait lentement à prendre forme, à force de persévérance.

Jean-Édouard Haineteaux avait consenti à se soumettre à un examen médical. Son médecin de famille avait accepté de le recevoir en urgence, le soir même, une fois ses consultations terminées. Bien que peu académique, cette démarche permettait à Simon d’éviter une demande officielle auprès de l’Institut médico-légal.

Son cerveau fonctionnait à plein régime. Tout en déroulant le fil de cette étrange affaire, il tournait autour d’une petite table basse où étaient empilés des magazines sans âge. Après des jours de questions sans réponses, il élaborait désormais des scénarios où Haineteaux aurait été enlevé puis soumis à un interrogatoire pour lui soutirer des informations confidentielles. Aillet avait tort. Il existait dans le milieu scientifique, comme partout ailleurs, des hommes prêts à tout, pour l’argent ou pour le pouvoir, ou pour les deux. Et c’était certainement pire encore lorsque la Défense nationale était impliquée.

Pourquoi n’avait-on pas volé l’ordinateur de Haineteaux ? Ni touché à ses papiers ? Pourquoi ne pas l’avoir éliminé ? Pourquoi le CRSDI n’avait-il pas été cambriolé ? Il le découvrirait tôt ou tard.

La porte s’ouvrit enfin et Haineteaux apparut, suivi du médecin.

– Alors, docteur ? demanda Simon avec autant d’empressement qu’un futur père lors de l’accouchement de sa femme.

– Eh bien, j’ai procédé à un examen complet de M. Haineteaux, comme vous me l’aviez demandé. Puisque l’intéressé m’y a autorisé, je puis vous en communiquer le résultat.

Jean-Édouard Haineteaux approuva en hochant la tête.

– M. Haineteaux est en bonne santé et, malgré une tension un peu élevée, il n’y a rien de particulier à signaler. Cependant, je vous confirme que la petite marque sur laquelle vous avez attiré mon attention est bien celle d’un cathéter, cela ne fait aucun doute. Autour, j’ai remarqué une légère coloration de la peau suite à l’utilisation de la Bétadine dermique employée comme antiseptique. Et on voit nettement que certains poils ont été arrachés et que d’autres sont encore collés ce qui indique qu’on a utilisé de l’adhésif pour fixer le tube de la VVP.

– La VVP ?

– La voie veineuse périphérique. C’est le dispositif médical consécutif à la pose du cathéter.

– Quelqu’un a donc bien injecté un produit dans le corps du professeur Haineteaux ?

– J’en ai l’impression, effectivement.

– Pouvez-vous me dire lequel ?

– Non, je regrette.

– Mais avec certaines substances, vous auriez pu ?

– Que voulez-vous dire ?

– Eh bien, vous ne savez pas ce que c’est, mais peut-être pouvez-vous me dire ce que ce n’est pas ?

Le médecin éclata de rire.

– Lieutenant, je peux vous dire que ce n’est pas du chlorure de potassium, sinon il ne serait pas devant nous en ce moment !

Simon prit conscience qu’il voulait tout, tout de suite, et que la nature de ses questions trahissait son impatience.

– Oui, pardonnez-moi, docteur. J’essaie de comprendre.

– Tout ce que je peux vous dire, c’est que je ne constate pas de symptôme signalant qu’il soit sous l’emprise d’une drogue.

– Voilà, c’est ce que je voulais vous demander. Vous en êtes sûr ?

– Il existe une multitude de produits psychoactifs avec autant d’effets. Toutefois, ses pupilles ne sont pas dilatées, son pouls est régulier et sa tension, bien qu’un peu élevée, ne présente aucun signe alarmant.

– Donc il n’a pas été drogué.

– Oh là ! Je n’ai pas dit ça ! Simplement je n’ai pas décelé de signes extérieurs indiquant l’usage d’une drogue. Mais je n’ai fait qu’un examen très sommaire. Les psychotropes ont des effets dont la durée varie énormément. Il se peut qu’il ait été drogué, mais que les effets se soient dissipés depuis. Je vous recommande un bilan complet, en particulier des examens d’urine et de sang.

Simon se tourna vers Haineteaux qui acquiesça d’un signe de tête.

– Si ça peut faire la lumière sur ma disparition, je suis disposé à collaborer, dit-il.

– La plupart des psychotropes laissent des traces dans les urines, reprit le médecin, et restent décelables pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines.

– Dans quel cas utilise-t-on une voie veineuse périphérique ?

– C’est très courant, surtout lors d’une hospitalisation, on y recourt pour injecter des liquides dans la circulation sanguine générale. Les raisons sont multiples : l’administration d’un médicament intraveineux, d’un soluté d’hydratation, de correction de volémie ou encore de produits de contraste aux rayons X avant une radiographie.

– Quelle est la différence avec une piqûre classique ?

– On utilise la VVP lorsque l’injection doit être répétée souvent, ça évite de piquer le patient chaque fois. Il se peut aussi que le médicament doive être injecté de manière constante. Il y a plein de cas ! Si le patient est incapable de s’hydrater, par exemple.

– Est-ce que la pose d’un cathéter est soumise à une durée particulière ?

– Cela fait bien des années que je ne suis plus interne, mais en général on évite de le garder plus de soixante-douze heures. Cela dit, je ne crois pas que le conserver plus longtemps puisse engendrer des complications.

– Donc, il peut avoir été sous perfusion pendant plusieurs jours.

– Oui, absolument.

– Docteur, j’ai le sentiment que le professeur Haineteaux a été drogué afin de lui soutirer des informations. Est-ce que cette hypothèse vous semble crédible ?

– Ce n’est pas exclu.

– On aurait pu lui administrer un sérum de vérité par exemple ?

– Oui, le fameux Pentothal ! Il s’agit en réalité, d’un barbiturique à effet rapide, le thiopental sodique. On utilise aussi la scopolamine. Pendant la guerre froide, les Américains ont expérimenté le LSD à ces fins, sans grand succès, me semble-t-il. Ces produits ont pour effet de désinhiber le patient… enfin, je veux dire… la victime. De ce fait, elle répond naturellement aux questions qui lui sont posées.

– Et on obtient ce que l’on veut ?

– En théorie. Les films de guerre ou d’espionnage ont largement exagéré l’efficacité de ces produits. En réalité, il y a de nombreux effets parasites comme des délires, des hallucinations.

Simon sentit son téléphone vibrer dans sa poche. Le numéro qui s’affichait lui était inconnu.

– Je vous prie de m’excuser, j’ai un appel, dit-il en s’éloignant de quelques pas.

Simon décrocha et entendit une voix de femme :

– Lieutenant Vairne ?

– Lui-même.

– Bonsoir. Je sais qu’il est un peu tard. J’espère que je ne vous dérange pas ?

– Tout dépend de ce que vous me voulez.

– Je suis le lieutenant Marion Mastereaux, de la police d’Aix-en-Provence. Je crois que vous enquêtez sur la disparition du professeur Haineteaux, n’est-ce pas ?

– Qui vous a dit ça ?

– C’est une longue histoire.

– J’aime écouter les belles histoires.

– Je n’ai pas dit « belle », j’ai dit « longue ».

– Attendez, à quel numéro est-ce que je peux vous rappeler ?

– Au 04 42 93 97 97.

Simon raccrocha, puis saisit sur le site des Pages jaunes le numéro que la femme venait de lui donner. Il correspondait bien au commissariat de police d’Aix-en-Provence. Il le composa et demanda à parler au lieutenant Mastereaux. Quelques instants plus tard, la même voix lui répondait.

– Vous êtes rassuré ? demanda-t-elle.

– Désolé, mais j’aime bien être sûr de savoir à qui je m’adresse. Comment avez-vous eu mes coordonnées ?

– On m’a transmis un avis de recherche émis par la police de Lyon à propos de Jean-Édouard Haineteaux. J’ai contacté le commissariat de la Croix-Rousse où le brigadier Emmanuel Anderssen m’a communiqué votre numéro.

– Je vois. Que puis-je pour vous ?

– C’est moi qui peux quelque chose pour vous.

– Tiens donc ! s’exclama Simon, surpris de l’arrogance de son interlocutrice.

– Je pense pouvoir vous aider dans votre enquête.

– Vous arrivez trop tard. On vient de retrouver le professeur Haineteaux. Il est juste en face de moi.

– Laissez-moi deviner : il a perdu la mémoire ?

Cette phrase eut l’effet d’un uppercut. Il fallut plusieurs secondes à Simon pour recouvrer ses esprits.

– Vous êtes toujours là ? demanda la voix féminine.

– Mais comment le savez-vous ?

– Eh bien, je suis déjà passée par là.

– Ah bon ? Vous aussi vous enquêtez sur un scientifique qui a disparu ?

– Pas un. Trois !

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