… Et avec votre esprit

Alexis Laipsker · Chapitre 5 sur 57

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… Et avec votre esprit

Chapitre 6

– 6 –

 

 

Avec seulement quatre médecins légistes, l’institut médico-légal de Strasbourg ne pouvait pas être aussi réactif que le commissaire Pourson l’aurait souhaité, surtout lorsqu’une affaire aussi singulière et importante survenait. Bien qu’elle ait obtenu de sa hiérarchie que le professeur Toussant soit autopsié en priorité, elle avait dû attendre une nuit entière pour recevoir les premières réponses à ses innombrables interrogations. Une nuit interminable.

Deux cent cinquante levées de corps et deux cents autopsies étaient pratiquées ici chaque année, dont un tiers relevait d’affaires criminelles. Un nombre relativement faible, au regard de l’importance de ce bâtiment de dix étages. En réalité, l’institut était une véritable fourmilière d’experts scientifiques, regroupant différents laboratoires – analyses toxicologiques, anthropologie, biomécanique, génétique et limnologie pour les cas de noyade –, mais aussi des salles de classe pour les étudiants en médecine. On y trouvait même un petit musée.

Il n’y a probablement pas de moment idéal pour pénétrer dans un tel lieu et, en cette matinée d’hiver grise et froide, Cannelle Pourson eut un frisson en traversant le hall. C’était surtout l’odeur qui la gênait. Cet étrange mélange de conservateur, de décomposition et de désinfectant formait un relent incommodant, comme une ultime tentative des morts d’imprégner les vivants.

Après avoir présenté sa carte de police à l’accueil, elle se rendit directement dans le service de thanatologie où officiait le médecin d’astreinte. Au moment où elle le rejoignit dans une sorte d’antichambre, il était en train de prendre des notes à côté d’un long tiroir métallique, grand ouvert, dans lequel gisait un corps.

– Bonjour, docteur.

En l’entendant, le médecin poussa le tiroir qui se ferma dans un claquement sec.

– Bonjour, commissaire. Vous avez préféré venir en personne plutôt que d’attendre mon rapport ?

– Oui. J’ai besoin d’avancer. Disons qu’on me met une certaine pression, en haut lieu, vous voyez ?

– Ah ! Oui, ce n’est pas tous les jours que la victime est un prix Nobel. J’imagine que tout le monde attend des réponses.

– À commencer par moi. Je compte un peu sur vous pour m’en donner, docteur. Pour le moment je n’ai aucune piste. Tous mes espoirs reposent sur vous.

– C’est bien la première fois qu’on me parle d’espoir à la morgue, s’amusa le médecin.

Pourson lui rendit poliment son sourire.

– Commençons par les mauvaises nouvelles, dit-il. Le passage au scanner ne nous a livré aucune information. L’examen du corps n’a révélé absolument aucune trace d’ADN étranger.

– Ça n’est guère surprenant.

– En effet. Il faut admettre que nous sommes en présence d’un meurtrier très précautionneux. La préméditation doit être privilégiée.

– Et en ce qui concerne les bonnes nouvelles ?

– Eh bien, commissaire, j’ai quand même quelques éléments à vous communiquer.

– Allez-y, docteur, dites-moi tout !

Le médecin grimaça légèrement.

– Il est encore tôt et, pour l’instant, nous n’avons pas les résultats biologiques. Mais bon, je ne vais pas vous mentir, l’essentiel est sous nos yeux. Je serais très surpris que la pesée des organes ou les analyses toxicologiques nous apprennent quelque chose.

Tout en parlant, le médecin invita la policière à le suivre dans une vaste salle carrelée au centre de laquelle se trouvait une grande table en inox où reposait, nu, le corps du professeur Georges Toussant, thorax et abdomen ouverts.

L’odeur s’était faite plus forte et plus désagréable encore. Les désinfectants et autres produits d’entretien peinaient à masquer les relents de viscères découpés.

– Le décès est survenu il y a treize ou quatorze heures. C’est-à-dire…

Il leva la tête vers l’horloge qui était accrochée au mur.

– … Vers 21 ou 22 heures. Je serai en mesure de vous donner une heure plus précise lorsque j’aurai terminé mes prélèvements et mes analyses. Nous avons procédé à l’ouverture des trois cavités : le thorax, l’abdomen et… bon, pour la boîte crânienne, je n’ai pas eu à le faire, dit-il d’un air gêné.

– Vous avez remarqué quelque chose ?

– À ce stade, rien. Il faudra attendre la dissection et les analyses complètes des organes. Mais, je vous le répète, je doute que nous trouvions quoi que ce soit. Le curage des ongles n’a rien donné non plus : ni tissu humain, ni cheveux, ni sang. Il ne s’est pas défendu face à son agresseur.

Il poursuivit tout en faisant le tour du cadavre :

– D’ailleurs, le corps ne comporte aucun hématome, aucune lésion, aucune contusion.

– Pourtant, je vois des marques ici, intervint Pourson, en désignant les mains de Toussant. On dirait des coupures, non ?

– Ce sont les entailles qu’il s’est faites en tombant ou en essayant de se relever. Il y avait du verre brisé autour de lui, si j’en crois les photos que j’ai reçues.

– En effet, un râtelier d’éprouvettes a été renversé lors de l’agression.

– Aucune trace sur ses poignets, ses chevilles ou son cou. Il n’a donc pas été ligoté, ni même empoigné. Cela dit, il y a un détail qui va vous intéresser : l’absence d’hématome sur les avant-bras indique qu’il n’a pas cherché à se défendre des coups qu’il recevait. C’est un réflexe : lorsqu’on nous frappe, on lève les bras pour se protéger. Il ne l’a pas fait.

– Il aurait pu être attaqué par-derrière ?

– Non, les coups ont tous été portés de face. Les marques sont très nettes.

– Soit Toussant a été pris par surprise, soit il connaissait son meurtrier, c’est ça ?

– Il s’agit d’un réflexe naturel, d’un automatisme. Quel que soit l’agresseur, connu ou non, Toussant aurait levé les bras pour bloquer les coups.

– Alors pourquoi ne l’a-t-il pas fait ? s’étonna le commissaire Pourson.

– La première explication, c’est la condition physique de Toussant : il était âgé, certainement fatigué vu l’heure, et peu sportif si j’en juge par sa corpulence.

En disant cela, il désigna le biceps maigre et fripé du scientifique.

– Cependant, vous avez raison, même dans ces conditions, en voyant un inconnu pénétrer dans le labo au beau milieu de la nuit, il aurait été sur la défensive et aurait paré les coups – ou essayé, du moins. On peut en conclure que non seulement il connaissait son agresseur, mais surtout qu’il ne le considérait pas comme une menace.

– Intéressant. On avance.

– Le reste est, disons, plus embarrassant, commissaire.

– C’est-à-dire ?

– En dix-sept ans de carrière, je n’ai jamais eu affaire à un cas comme celui-ci.

Pourson fit rapidement le calcul : dix-sept ans avec une moyenne de deux cents autopsies par an, si elle comptait bien, cela faisait très exactement… une affaire vraiment merdique !

– Allons-y ! dit le légiste avec une énergie feinte, comme pour se donner le courage nécessaire. La victime a reçu un nombre incalculable de coups à la tête. Quand je dis « incalculable », c’est au sens propre, car j’aurai du mal à les dénombrer. Avec les attaques au couteau, c’est plus facile, il suffit de compter les points d’entrée de la lame. Ici, le crâne a littéralement explosé. Le meurtrier a fait preuve d’une extraordinaire sauvagerie. Il semblerait qu’il avait pour finalité d’atteindre le cerveau et qu’il ait frappé encore et encore jusqu’à ce que la boîte crânienne finisse par se briser complètement.

– Qu’entendez-vous par « finalité » ?

– Le meurtrier ne voulait pas tuer Toussant. Enfin, pas seulement. Il voulait son cerveau, c’était ça, le but.

Pourson ouvrit de grands yeux. Ce que le médecin venait de déclarer sortait tellement de son schéma de pensée qu’elle en fut déstabilisée. Certes, le crime était son quotidien et elle s’était familiarisée avec ses sombres motifs. Mais ni la jalousie, ni la vengeance, ni la cupidité, ni même la colère ne pouvaient justifier que l’on frappe et mutile un homme de la sorte.

À côté du corps, une coupelle contenait des fragments d’os dont certains étaient hérissés de touffes de cheveux blancs. Le puzzle sordide pour reconstituer la tête de Toussant n’avait pas encore commencé.

Machinalement, mue par une sorte de curiosité morbide, elle jeta un coup d’œil sur la partie manquante du crâne du savant. Maintenant que le corps était lavé, débarrassé entièrement de tout son sang, le spectacle était encore plus déroutant.

La découpe circulaire du sommet de la boîte crânienne était irrégulière et même crénelée à certains endroits. Partout, l’os avait cédé, victime de trop d’assauts. Au-delà des sourcils, il n’y avait plus rien. Une absence incompréhensible, inconcevable. L’intérieur était blanchâtre et lisse. Et vide.

Sur le visage, la peau s’était anormalement raidie, prêtant au savant un inquiétant rictus.

Mais ce qui ébranla le plus le commissaire Pourson, c’était le regard absent du professeur. À la place des yeux, il y avait deux trous par lesquels passait la lumière de la pièce. Les globes oculaires, rattachés au cerveau par le nerf optique, avaient été arrachés en même temps que le reste. À présent, les paupières pendaient à l’intérieur de chaque trou.

Le vide était partout. Le dégoût, aussi.

– Est-ce que… je ne sais pas moi… est-ce que ça a un sens de faire ça ?

Le médecin lui répondit par une grimace qui traduisait son incompréhension la plus totale. Pourson précisa sa pensée :

– Est-ce que le cerveau peut receler une sorte de… d’information… qui mérite qu’un assassin le vole ?

– Non. La procédure normale impose que nous découpions la boîte crânienne afin d’extraire l’encéphale et la dure-mère. L’encéphale est prélevé, pesé, disséqué, puis la base du crâne est analysée pour rechercher d’éventuelles fractures. Que le cerveau ait été volé nous prive de ces étapes, certes, mais ce n’est pas décisif dans le cas d’une agression. Il est impensable que le meurtrier ait commis… ceci pour nous priver de ces quelques analyses.

– L’assassin, lui, a pu penser que c’était décisif.

– Dans ce cas, il aurait eu plus vite fait de le décapiter. Avec un simple couteau, il y serait parvenu en vingt secondes à peine. Dans le cas présent, il s’est donné beaucoup de mal. Voyez-vous, commissaire, hormis l’os temporal, la boîte crânienne est étonnamment solide. Non seulement la structure osseuse est épaisse, mais en plus sa forme arrondie la rend difficile à briser. Vous n’avez pas idée du temps que cela peut prendre et des efforts qu’il faut faire.

Pourson hochait la tête en regardant le médecin d’un air désabusé. Elle prenait progressivement conscience que cette abominable affaire était d’une complexité inattendue, que le mobile avait la noirceur de l’abîme.

– Vous avez une idée de l’arme du crime ? reprit-elle.

– Il a utilisé un objet contondant à l’extrémité anguleuse. Cela devra être confirmé, mais, pour moi, c’est un pied-de-biche.

– Sur place, j’ai vu qu’il avait un bout de papier dans la bouche.

– Oui, mon confrère n’a pas voulu y toucher hier, de peur de l’endommager. Il a préféré attendre l’autopsie. D’ailleurs, à l’heure où vous êtes intervenue, la rigidité cadavérique était maximale, on aurait eu du mal à lui écarter la mâchoire sans briser les dents.

– Je comprends.

– Je n’avais encore jamais rien vu de tel. Ça aussi c’est insensé. Je ne voudrais pas vous induire en erreur, commissaire, ce n’est qu’une hypothèse de ma part, mais, compte tenu de la salive et du sang que l’on a retrouvé sur ce papier, je pense qu’il a été déposé dans la bouche de la victime alors qu’elle était encore vivante.

Cannelle Pourson demeura perplexe quelques instants. Comme elle était perdue dans ses pensées, le médecin intervint :

– Je vous l’apporte.

Il s’éloigna de la table et se dirigea vers une grande étagère murale où était accrochée une batterie d’ustensiles aux formes étranges, ainsi que des objets mis sous sachets.

– La boîte d’allumettes, marmonna Pourson.

– Comment ? dit-il en ouvrant un tiroir.

– Non, rien, je parlais toute seule. Ce morceau de papier… Ça me rappelle certains nanars, vous savez ces films policiers cousus de fil blanc ? Il y a une boîte d’allumettes sur la scène de crime. Lorsque le flic arrive, il la trouve, l’ouvre et, comme par hasard, quelqu’un y a noté un numéro de téléphone.

– Ah oui, je vois.

– Eh bien, c’est la même chose ici. Ce bout de papier, il n’est pas là pour rien. Il a été placé par le meurtrier pour nous conduire sur une fausse piste. C’est comme l’histoire de la boîte d’allumettes. C’est tellement gros que c’en est grotesque.

Sceptique, le médecin fit la moue, puis s’approcha de Pourson.

– Je doute que ce soit comme votre boîte d’allumettes, commissaire…

Il lui tendit un petit sachet en plastique transparent. Il contenait un morceau de papier taché de sang, dont l’un des bords était déchiré.

Sur le papier, un mystérieux symbole avait été dessiné.

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