… Et avec votre esprit

Alexis Laipsker · Chapitre 32 sur 57

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… Et avec votre esprit

Chapitre 33

– 33 –

 

 

Nom : NATRIN

Prénoms : Axel, William

Date de naissance : 6 février 1966

Lieu de naissance : Paris 16 e

Nationalité : Française

Domicile : 208, boulevard d’Andilly

Ville : Montmorency

Code postal : 95160

Casier judiciaire : néant

Face à ses hommes, dans le vaste open space du commissariat de Strasbourg, Cannelle Pourson lisait et relisait les informations laconiques qu’elle avait sous les yeux. Le fichier STIC qui enregistrait les infractions commises sur le territoire national était aussi vide que possible. Aucun délit, aucune infraction. Les « clients » des officiers de police judiciaire avaient en principe un passé chargé. Ce n’était pas le cas ici, ce qui rendait le personnage encore plus énigmatique.

– Puisque son numéro figurait sur la liste des appels fournie par l’opérateur téléphonique, pourquoi vous n’avez pas vérifié plus tôt qui était cet Axel Natrin ?

– On n’est pas remontés aussi loin, commissaire, répondit le policier qui avait effectué les recherches. Leurs derniers échanges téléphoniques remontent au 22 décembre. Soit seize jours avant le meurtre. Ça fait long. Et puis, vous vous rendez compte du nombre de suspects que ça représentait ? On s’est focalisés sur les quelques jours qui ont précédé le crime.

Agacée, Cannelle Pourson fit la grimace. Cet indice était à leur portée depuis le début et ils n’y avaient pas prêté attention. Elle savait néanmoins que son adjoint avait raison. Il aurait été compliqué de vérifier l’alibi de chaque personne qui avait eu une conversation téléphonique avec Georges Toussant au cours des deux semaines précédant le meurtre.

Axel Natrin. Elle tenait enfin une piste.

– Qu’est-ce qu’on sait de lui ? demanda-t-elle.

– Venez voir, commissaire, j’ai trouvé des infos sur Internet.

Pourson s’approcha du policier qui l’avait interpellée et se pencha sur son ordinateur. La page Google faisait effectivement apparaître plusieurs centaines de références à Axel Natrin. Le policier cliqua sur le premier lien. Il s’agissait d’une interview en anglais datant de l’année précédente, parue dans une revue scientifique américaine. L’article était accompagné de la photo d’un homme remarquablement séduisant qui, malgré ses cheveux argent, ne semblait pas avoir plus de 45 ans.

– Qui parle bien anglais ici ?

L’un des policiers leva la main comme un écolier, s’approcha et entama sa lecture.

– Alors, déjà le titre : « Les secrets du cerveau ».

– C’est prometteur, commenta le commissaire Pourson.

– Ensuite, il y a un petit texte en gras : « Nombreux sont les médecins qui travaillent depuis des années pour élucider les mystères du cerveau, mais peu d’entre eux peuvent se vanter d’avoir obtenu autant de résultats. Contesté par certains, le Français Axel Natrin n’en est pas moins un pionnier dans le domaine de la neurologie et des neurosciences. Nous l’avons rencontré à Paris. Entretien. »

– Un neurologue ! s’exclama Pourson. Pour un vol de cerveau, il faut reconnaître que ça ne manque pas de piquant !

Réalisant que l’interview était longue et que, vu l’enjeu, il serait contraint de traduire le texte intégralement, le policier attrapa un fauteuil et s’assit avant de reprendre.

« – Pouvez-vous d’abord revenir sur votre parcours ?

« – J’ai étudié la médecine à Paris et je me suis spécialisé en neurologie et neurochirurgie. J’ai fait mon internat à la Pitié-Salpêtrière dans le service du professeur Delong. Puis j’ai exercé en tant que médecin adjoint pendant cinq ans. J’étais membre de la commission médicale d’établissement et du Collège des enseignants de neurologie, je suis toujours membre de la Société française neurovasculaire.

« – Certains de vos travaux ont été contestés, voire décriés par vos confrères. Qu’est-ce qui génère autant de passion autour de vous ?

« – Le corps médical, et ce n’est pas vrai seulement en France, est très fermé aux innovations. Beaucoup de mes confrères ont besoin de se reposer sur des acquis, des techniques, des médications éprouvés de longue date, de peur de mal faire s’ils dévient de ce qui a toujours été pratiqué. Cette prudence, disons même cette frilosité, présente l’avantage de ne faire courir que peu de risques aux patients ; elle a le tort de geler toute innovation. Au regard de certains de mes confrères les plus conservateurs, le fait de m’intéresser aux nanotechnologies, au big data et, de manière générale, ma volonté de lier l’ordinateur et le cerveau ont été accueillis avec une hostilité disproportionnée.

« – Avez-vous eu l’occasion de démontrer vos propos ?

« – Absolument. J’ai très souvent exposé mes arguments, mais je n’ai récolté que davantage de critiques. À croire qu’il est interdit de faire avancer la science. Toutefois, mes travaux progressent à grands pas et je vais prochainement publier de nouvelles conclusions qui ne manqueront pas de faire taire mes détracteurs.

« – Vous avez obtenu d’excellents résultats dans l’amélioration de la cartographie du cerveau ; vous avez également permis de mieux comprendre le rôle du cortex. Et ces travaux ont été salués par l’ensemble du corps médical. N’est-ce pas frustrant de ne pas parvenir à convaincre au sujet de vos nouvelles théories ?

« – C’est d’autant plus frustrant que, comme vous le rappelez, j’ai auparavant permis à la neurologie de progresser à pas de géant en déterminant de façon beaucoup plus précise le rôle des lobes pariétal, temporal et occipital. J’attendais de la part de mes confrères une plus grande réceptivité.

« – Le souci ne vient-il pas aussi des échéances que vous aviez annoncées pour révéler les résultats de vos travaux, échéances qui ont été repoussées à plusieurs reprises ?

« – Lorsque vous ambitionnez, non pas de faire avancer la science, mais de la révolutionner, il est impossible de fixer une date ! J’ai eu le tort, je l’avoue, de m’estimer capable de tenir des échéances. J’ai péché par excès de confiance et j’ai ainsi donné du grain à moudre à mes détracteurs. J’ai certes été incapable de tenir mon calendrier, mais ça ne signifie pas pour autant que mes découvertes sont infondées. Qu’importe ! Tout ce qui compte, c’est l’avancée de mes travaux.

« – Vous avez collaboré avec plusieurs entreprises américaines et françaises de génie biomédical. Pouvez-vous nous parler de la nature de vos travaux ?

« – Grâce à mes découvertes sur la cartographie du cerveau, j’ai été contacté afin de participer à l’élaboration d’appareils destinés au diagnostic et au traitement des patients. Cette nouvelle génération de matériel rendra obsolète tout ce qui existe aujourd’hui. Toutefois, nos points de vue divergeant sur de nombreux sujets, j’ai préféré faire cavalier seul plutôt que de suivre les injonctions de grands groupes pilotés par des actionnaires.

« – Les interactions entre le cerveau et la machine sont-elles pour demain, comme vous l’affirmez ?

« – Vous seriez surpris de l’état d’avancement de mes travaux et de la proximité d’une publication à ce sujet.

« – Vous êtes président de la fondation Philomena, pouvez-vous nous en parler ?

« – La fondation Philomena a été créée par Augustinos Criscuola qui m’en a aussitôt confié la présidence. M. Criscuola est un altruiste très érudit, passionné de médecine, qui a toujours eu foi en mes travaux et qui a consenti à les financer. Philomena est une clinique spécialisée en neurologie ambulatoire et qui traite toutes les affections du système nerveux : céphalées, confusions, démences, amnésie, épilepsie, Alzheimer, etc. Notre approche est classique, mais nous sommes ouverts à toutes les techniques et, en particulier, à l’utilisation de l’ordinateur, en nous appuyant sur une cartographie toujours plus précise du cerveau. Nous nous intéressons aussi aux bienfaits de l’hypnose. » Voilà, c’est tout.

Sa lecture terminée, le policier se tourna vers sa patronne.

– Qu’est-ce que vous en pensez, commissaire ?

Le fait que cette piste mène à un chercheur en neurologie ne pouvait laisser personne indifférent. Cependant, la question était plus difficile qu’il y paraissait. Certes, Cannelle Pourson trouvait la coïncidence trop curieuse pour être due au hasard. À cet égard, elle avait encore à l’esprit les propos de la psychologue selon qui le meurtrier savait parfaitement ce qu’il faisait. Par ailleurs, elle avait souligné le caractère abject du crime, qui n’était pas à la portée du premier schizophrène venu. S’il n’était sans doute pas évident d’extraire un cerveau, c’était plus facilement réalisable par un médecin. A fortiori par un neurochirurgien.

Pourtant, elle gardait en mémoire l’épisode déroutant de Stanislas Frelet, au sujet duquel elle s’était enflammée à tort. Elle ne pourrait se remettre d’un second échec.

– Je trouve ça assez troublant. Il nous faut davantage d’informations. Vous avez autre chose ?

Le policier retourna sur Google et cliqua sur d’autres liens menant à des pages, en français cette fois, qui citaient Axel Natrin. Elles confirmaient ce qui figurait dans l’interview : il s’agissait d’un médecin très réputé, qui se vantait de développer de nouvelles technologies pour faire progresser la recherche en neurologie, et plus spécifiquement sur le fonctionnement de la mémoire.

– Il a fait l’objet de violentes critiques, fit remarquer un des policiers qui avait mené des recherches depuis un autre ordinateur. Il a même été dénoncé au Conseil de l’ordre, qui n’a pas donné suite.

À ces mots, le commissaire Pourson se redressa :

– Il a des ennemis ! s’exclama-t-elle. Et je ne serais pas surprise que le professeur Toussant soit de ceux-là. Si c’est le cas, alors nous avons notre mobile.

– Regardez ici, reprit le policier, cet article date de moins de six mois. Il indique que Natrin s’est retranché dans sa clinique de Montmorency « pour fuir les quolibets de ses confrères », dit la légende.

– Faites une recherche croisée « Natrin Toussant », dit-elle en se penchant de nouveau vers l’écran.

Le policier saisit la requête dans la barre de recherche, aucune réponse concluante n’apparut. Pourson grimaça.

– Patron, intervint un autre enquêteur, j’ai ici les noms des détracteurs de Natrin. La liste n’est peut-être pas exhaustive, mais Georges Toussant n’y figure pas.

– Faites voir, dit-elle en s’approchant.

Elle parcourut la dizaine de noms, tous médecins, signataires d’articles vigoureusement hostiles aux travaux du neurologue. Aucun chimiste.

– Bon, encore une fausse piste. Quoi qu’il en soit, je veux que l’un d’entre vous appelle l’entourage de Toussant pour demander si le nom d’Axel Natrin évoque quelque chose, et faites de même avec la fondation… comment déjà ?

– Philomena.

– Philomena. Car si Natrin est bien impliqué dans ce meurtre, alors il est forcément relié à sa victime, et nous devons découvrir comment.

– Entendu, patron.

– Poursuivons. Vous avez des infos sur Philomena ? demanda-t-elle.

– Attendez, je regarde. Alors… voyons voir, reprit le policier. Elle a été créée il y a onze ans. Elle porte le nom de la fille de Criscuola qui était atteinte d’une… amnésie antérograde très sévère. Elle a été soignée par Natrin. Pour le remercier, Criscuola a fondé une clinique. Oui, en fait, si je comprends bien, il a offert un centre de recherches à Natrin en gage de sa gratitude.

– C’est très généreux de sa part, commenta Pourson.

– Commissaire, il y a une vidéo. On la regarde ?

– Avec plaisir.

Quand le policier cliqua sur le lien, une fenêtre s’ouvrit. On y voyait un homme très élégant, au regard gris, répondre à des questions que lui posait une journaliste qui n’apparaissait pas à l’image.

« … la fondation Philomena met à ma disposition les ressources nécessaires à la poursuite de mes recherches. Je serai très prochainement en mesure de faire une démonstration du fruit de mes travaux.

« – Pouvez-vous nous éclairer sur la nature de ces derniers ?

« – D’ici peu de temps, il sera possible de décrypter le cerveau humain avec une telle précision que l’on parviendra littéralement à lire dans les pensées et aussi les interpréter. Je vous l’affirme : un véritable séisme est sur le point de se produire. Il va toucher des domaines et des industries bien plus vastes que la médecine. C’est toute notre société qui en sera bouleversée. »

Les policiers demeurèrent pensifs quelques instants.

– Qu’est-ce qu’on fait, commissaire ? On le place en garde à vue ?

Pourson s’accorda quelques secondes avant de répondre :

– Pour quel motif ?

– Eh bien, puisque son nom a été effacé de la liste des appels téléphoniques de la victime…

– Et qu’est-ce que ça prouve ? Toussant a pu l’effacer lui-même avant de se faire tuer, ou la veille, ou deux jours avant, ou encore est-ce quelqu’un d’autre qui l’a fait pour incriminer Natrin.

– Patron, avouez que ce n’est pas très crédible.

– Je sais, concéda-t-elle. Mais c’est ce que son avocat nous objectera et on ne pourra pas rétorquer grand-chose. Il nous faut trouver d’autres indices incriminants.

– Comment ?

Pourson prit un peu de temps pour réfléchir, avant de reprendre :

– Donnez-moi le numéro du standard de Philomena.

Le policier se tourna vers son ordinateur et, après de brèves recherches, obtint le numéro qu’il nota sur un Post-it.

– Tenez.

Pourson décrocha le combiné le plus proche, composa le numéro puis actionna le haut-parleur.

– Fondation Philomena, bonjour, fit une voix de crécelle.

– Bonjour madame, je travaille au restaurant La Corde à linge, à Strasbourg. Nous avons retrouvé par hasard un bloc-notes avec le nom du docteur… Axel Notron.

– Natrin.

– Ah oui, Natrin, pardon. Et il y a votre numéro de téléphone. J’ai pensé que ça lui appartenait et comme il y a des informations médicales dessus, je me suis dit que c’était sûrement important, donc je voulais vous avertir.

– Le docteur Natrin ne m’a pas parlé d’un carnet perdu.

– Peut-être ne s’en est-il pas encore rendu compte. Il a dû le perdre il y a quelques jours seulement.

– Vous dites que vous êtes où ?

– À Strasbourg.

– Mais le docteur Natrin n’est pas allé à Strasbourg. En tout cas, pas ces dernières semaines.

Pourson et ses hommes échangèrent un regard.

– Vous êtes sûre ?

– Absolument.

– Eh bien… je vous remercie. Ça doit appartenir à quelqu’un d’autre. Au revoir.

Après avoir raccroché, Cannelle Pourson garda la main sur le combiné.

– Merde.

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