… Et avec votre esprit

Alexis Laipsker · Chapitre 13 sur 57

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… Et avec votre esprit

Chapitre 14

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Les hauts talons des bottes en cuir du commissaire Pourson se prêtaient mal à la marche en forêt, aussi progressait-elle laborieusement. Elle avait tenu à se rendre sur place et il était désormais trop tard pour renoncer. Et puis, ce qui venait de se produire était trop grave pour qu’elle se contente d’une conversation téléphonique, elle voulait constater de ses propres yeux.

Elle avait laissé sa voiture près du village de Viterne, à l’entrée d’un petit sentier qu’elle avait dû abandonner trop vite à son goût pour couper à travers bois.

Le sol était couvert d’un épais tapis de feuilles gelées où elle s’enfonçait avec un bruit de froissement de papier. Contournant un tronc blanchi par l’hiver, évitant une ronce, enjambant un amas de branchages dénudés, Pourson se frayait un chemin tant bien que mal, essayant de suivre le rythme du gendarme qui la guidait.

– Par ici, commissaire, vous aurez moins de mal, le terrain est plus praticable. Faites le tour, précisa-t-il en faisant un grand geste circulaire.

Pourson, les yeux rivés sur le sol pour tenter d’en éviter les pièges, leva la tête et comprit qu’elle devait effectivement se déporter sur la gauche afin de contourner l’énorme trou formé par un chêne séculaire déraciné.

Au bout d’une vingtaine de minutes, elle soupira, davantage par agacement que par fatigue. Le vent glacial attaquait son visage, la piquant comme une myriade de minuscules aiguilles. Au cœur de la forêt, le froid lui sembla s’intensifier encore, traversant désormais le cuir noir de ses gants. Elle préféra malgré tout conserver les mains hors de ses poches, de peur de trébucher.

À présent, le gendarme avait une trentaine de mètres d’avance. Il fit une nouvelle halte pour l’attendre.

Elle détestait se sentir fragile, dépendante. Elle s’était battue pour être en situation de donner des ordres, des directives, pour trancher, pour être celle qui arbitrait. Or elle se retrouvait soudain vulnérable et, ce qu’elle détestait par-dessus tout, exposée au jugement et aux sarcasmes des autres. Ici, ses diplômes, ses galons, son expérience, son autorité naturelle n’avaient plus la moindre valeur. La nature remettait les choses à plat.

– Vous y êtes presque, commissaire.

Pourson tenta de faire bonne figure et se redressa pour parcourir les derniers mètres qui la séparaient du petit groupe d’hommes qui l’attendait.

– Bonjour, messieurs.

– Bonjour, commissaire.

– C’est un chasseur qui l’a découvert ?

– Non. C’est un avion.

– Un avion ? s’étonna-t-elle.

– Oui, il y a la base militaire 133 à Ochey, indiqua-t-il, en pointant le doigt vers la forêt.

Poliment, Pourson regarda dans la direction que le gendarme désignait, mais n’aperçut que des arbres et des buissons, et la brume pour tout horizon.

– On a eu de la chance, poursuivit-il. D’habitude ce sont surtout des Rafale qui passent ici. Les pilotes n’auraient rien vu, ils volent bien trop vite. Mais un petit monomoteur d’entraînement a repéré quelque chose dans la forêt.

– Il devait voler drôlement bas !

– Oui, il était en approche pour atterrir. Du coup, il a fait un tour supplémentaire pour vérifier et a constaté qu’il s’agissait d’un corps. Après s’être posé, le pilote nous a appelés. Et puis on vous a prévenue.

Les cordons de sécurité jaunes flanqués de l’inscription « gendarmerie » avaient été tendus entre les arbres, non pour interdire la zone aux promeneurs puisqu’il était peu probable qu’il y en ait, mais afin de délimiter le périmètre des enquêteurs. À l’intérieur, un gendarme achevait de prendre des clichés, s’interrompant par instants pour se frotter les mains énergiquement.

Sur le sol, un corps gisait.

La peau était d’une pâleur surnaturelle, non comme celle d’un cadavre, mais plutôt comme s’il s’était agi d’un individu d’une espèce inconnue ou d’une statue d’albâtre tombée d’un temple. Elle était si blanche qu’il était difficile d’imaginer que ce corps ait pu un jour être animé de vie.

Étendu sur le dos, il portait une chemise en flanelle multicolore, bien trop légère pour affronter la rigueur de l’hiver lorrain.

Le bas de son pantalon, d’où s’échappait un long morceau d’os, était déchiré. Son tibia, cassé sous le genou, avait transpercé les chairs laiteuses et le tissu pour se dresser à la verticale, formant presque un angle droit.

Étrangement, on ne voyait que peu de sang. Le froid avait pudiquement nuancé l’inhumanité de ce tableau macabre. Ne demeuraient que quelques taches brunes, pourpres et parfois rosâtres.

Son visage, renversé en arrière, reflétait l’effroi et la stupeur, tandis que sa bouche béante, comme pétrifiée, semblait laisser échapper un cri muet.

Ses bras étaient anormalement tendus sur le côté, comme un geste de reddition, une vaine supplique. Cherchant à s’agripper à un sauveur invisible qui lui aurait épargné un sinistre destin, ses doigts formaient d’aberrantes griffes figées par le froid et la mort.

Avant que le trépas ne vienne le délivrer, il avait connu une souffrance atroce, un supplice interminable. Victime de la forêt, il avait trébuché sur une pierre couverte de givre, à quelques dizaines de mètres de là, et s’était fracturé le tibia. Il avait poursuivi sa marche, malgré la douleur, titubant, puis rampant, essayant d’échapper aux bois hostiles et aux morsures du vent glacial, conscient que la justice de la nature était peu compatissante, que la végétation ou la neige seraient son linceul.

Trébuchant une fois de trop, il n’avait plus eu la force de se relever. D’abord pris de tremblements, puis de spasmes, il avait ensuite senti son corps lui échapper peu à peu, avant de se pétrifier complètement.

Le froid avait rempli son office. Lentement.

Il avait les yeux ouverts. Grands ouverts. Immobiles, presque exorbités. Deux billes de glace qui semblaient braquées sur elle.

La mort de cet homme avait été à l’image de sa vie : violente, sinistre et absurde. Il n’avait goûté à la liberté que quelques heures, le temps d’une course folle au milieu des bois.

Stanislas Frelet gisait dans les fougères gelées.

Mort depuis trois jours, au moins.

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