… Et avec votre esprit

Alexis Laipsker · Chapitre 20 sur 57

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… Et avec votre esprit

Chapitre 21

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Cannelle Pourson se leva et quitta son bureau d’un pas décidé. La journée commençait bien. Elle venait de raccrocher avec le procureur et le subterfuge avait fonctionné à merveille : le « fiasco Stanislas Frelet » avait été rapidement balayé par l’établissement du portrait psychologique de l’assassin. Elle était désormais officiellement sur la piste d’un individu machiavélique prêt à tout pour accomplir un sombre dessein sur lequel elle comptait faire toute la lumière.

Et puis, ce cerveau qui avait été retrouvé la veille relançait, lui aussi, l’enquête. Pourson n’avait-elle pas évité un raz-de-marée médiatique ? La dessaisir à ce stade aurait été pour le moins maladroit.

Il lui restait néanmoins une tâche : remobiliser son équipe.

Depuis l’embrasure de la porte, elle s’adressa à tous ses hommes qui s’affairaient dans l’open space.

– On fait le point. Tout le monde en salle de réunion. Maintenant !

Elle avait parlé trop fort, d’un ton trop sec. Elle se promit de faire plus attention à l’avenir. Assumer son erreur, c’était une chose, perdre le contrôle, c’était beaucoup plus grave. Surtout en public.

Les policiers se levèrent et quittèrent progressivement leur poste de travail pour se rassembler dans la salle de réunion. Il n’y avait pas de sièges pour tout le monde et certains d’entre eux durent rester debout, adossés aux murs. En pénétrant dans la pièce, Cannelle Pourson renonça à s’asseoir. Lorsqu’elle fut certaine d’avoir l’attention de tous, elle commença :

– La piste de Stanislas Frelet méritait d’être explorée et nous devions lui donner la priorité. Malgré les apparences, c’était une impasse. Tant pis pour nous, on se remet au travail.

Elle n’était pas mécontente d’avoir soldé, en trois phrases, une journée d’enquête perdue. Son ton était plus juste, elle avait repris confiance.

– Dites-moi que l’analyse du carton a donné quelque chose.

L’adjoint qui l’avait accompagnée la veille au siège de France 3 prit la parole :

– Commençons par le cerveau : c’est bien celui du professeur Toussant.

– Oui, ça, je m’en doutais.

– Au moins, on n’a pas un second meurtre sur les bras !

– On a trouvé des empreintes quelque part ?

– Si l’on exclut celles du réceptionniste et celles de la journaliste, non, aucune. Par contre, le labo a trouvé des traces d’ADN animal et de teinture noire sur le ruban adhésif. A priori, il s’agirait de microparticules laissées par des gants en cuir.

– Et on peut en tirer quelque chose ?

– Euh… non.

– Super ! Autre chose ?

– Oui, le plastique dans lequel se trouvait le cerveau est un peu particulier. C’est un sachet hermétique que l’on utilise couramment dans le milieu médical. C’est pour cette raison qu’il n’y avait aucune odeur alors que le cerveau était emballé depuis plusieurs jours.

– Ce sachet provient du laboratoire de Georges Toussant ?

– Non, commissaire. La faculté de chimie n’en utilise pas. Le criminel est venu avec le sachet.

– La préméditation ne fait vraiment plus aucun doute.

– Ce modèle n’est pas disponible en grandes surfaces, par exemple. C’est en vente libre, mais uniquement auprès de fournisseurs spécialisés.

– Intéressant. Procurez-vous la liste de ceux qui ont acheté des sachets de ce type. À Strasbourg et dans les environs, pour commencer. Ensuite, regardez si un nom vous dit quelque chose.

– Très bien.

– On a récupéré le film de la caméra de sécurité, dans la rue ?

Un autre de ses adjoints se leva et tendit une feuille à sa patronne.

– Tenez, c’est la photo du criminel. Il y a effectivement une caméra au bout de la rue de l’Île-de-Jars qui couvre la place de Bordeaux et l’entrée de France 3.

– On ne voit rien ! Vous n’avez pas mieux ?

– La caméra est à cent cinquante mètres et il faisait nuit.

– Ça pourrait être n’importe qui. Next ?

– J’ai interrogé les journalistes pour essayer d’établir un lien avec Toussant. Ils ont fait plusieurs sujets sur lui, notamment lorsqu’il a obtenu le Nobel et, bien sûr, à sa mort. En dehors de ça, rien de bien consistant.

– Il n’y a pas de lien. Le criminel a juste contacté la télé pour se faire un coup de pub.

– Dans quel but ? demanda un policier qui n’avait pas encore pris la parole.

Pourson fit la moue.

– Je n’en ai aucune idée.

– Je pense que le meurtrier est quelqu’un d’âgé, tenta un jeune brigadier qui venait tout juste d’intégrer le service.

Elle parut surprise.

– Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

– Franchement, qui regarde France 3 Grand Est ? Des vieux !

Le commissaire ne put réprimer un sourire. Elle aurait été curieuse de savoir ce que ce jeune enquêteur entendait par « vieux ». Elle craignait un peu de faire partie du lot.

Ne remarquant pas le rictus sur le visage de sa patronne, le jeune homme poursuivit :

– Et même la télé, c’est dépassé. Aujourd’hui, si un jeune veut commettre un crime, il peut tout filmer en direct, diffuser sa vidéo sur les réseaux sociaux ou sur des sites trash. Sans parler du dark web. Le journal régional de France 3, au secours !

Cette dernière remarque et surtout le ton employé provoquèrent quelques rires dans la pièce. L’atmosphère se détendait un peu.

– Ne rigolez pas, reprit-il. Imaginez que vous ayez commis un crime et que vous vouliez en faire la publicité, ça vous viendrait à l’idée de contacter une chaîne régionale ?

Comme il guettait la réaction de ses collègues, il observa que plusieurs d’entre eux semblaient partager son point de vue.

– Vous voyez ! Ce n’est pas anodin. Moi, j’exclurais les étudiants de la liste des suspects. Pour eux, Internet est un réflexe, une évidence. Pas la télé, et encore moins France 3 !

– C’est intéressant, concéda-t-elle. Vous avez d’autres hypothèses du même genre ?

– Pas pour l’instant.

– Sinon, où en est-on à propos du symbole ?

– Eh bien, répondit un autre policier, nous n’avons pas beaucoup progressé, nous sommes…

– Bon, coupa-t-elle. On va réduire la voilure. Je ne veux qu’une seule personne pour enquêter là-dessus. Qui a le plus avancé ?

Les policiers échangèrent quelques regards. Celui qui avait présenté son long exposé la veille leva timidement la main.

– Bien, reprit-elle en s’adressant à lui. Les deux pistes que nous privilégions pour l’instant sont d’ordre scientifique et surtout religieux, c’est bien ça ?

– Oui, patron.

– Vous continuez dans cette direction. Mais seul.

– Si je peux me permettre, patron, le criminel vient de nous faire parvenir, pour la seconde fois, ce symbole. Ça veut dire que c’est réellement important. Vous ne trouvez pas dommage de réduire les effectifs ?

– Nous n’avons pas de quoi le décoder pour le moment. Il nous manque une clé. Le meurtrier a préféré répéter son message plutôt que nous expliquer à quoi il correspond. Donc, je ne peux pas mettre trop d’hommes sur cette piste.

Le policier acquiesça d’un signe de tête.

– Patron ? intervint un autre policier dans la salle.

– Oui ?

– Il y a une piste qu’on n’a pas encore exploitée.

– Laquelle ?

– Eh bien, le professeur Toussant travaillait sur des sujets qui nous dépassent tous et dont nous ne comprenons pas un traître mot. Par contre, pour la communauté scientifique, tout ça est très clair. Est-ce qu’il se pourrait que les travaux de Toussant dérangent quelqu’un au point de commettre un meurtre ?

– Possible, effectivement. Mais ça n’explique pas qu’on lui ait volé son cerveau.

– En fait…

Le policier sembla embarrassé d’exposer sa théorie en public. Mais il poursuivit :

– Ce symbole semble nous conduire sur la piste de la religion, pas vrai ?

– Ce n’est encore qu’une hypothèse, mais elle mérite d’être étudiée, c’est exact.

– Alors, je me suis demandé quel pouvait être le rapport entre la science et la religion et… je sais, c’est un peu farfelu, mais… pour beaucoup de gens, la science n’est pas compatible avec les textes sacrés. Je ne suis pas spécialiste, hein, mais je sais par exemple que Darwin est considéré comme un hérétique par certains chrétiens purs et durs. Il y a sans doute d’autres exemples. Ne peut-on pas envisager une sorte de… société secrète dont les membres auraient souhaité… châtier Georges Toussant pour un acte qu’ils auraient jugé comme criminel au regard de Dieu ?

Cannelle Pourson observa attentivement l’enquêteur. Son instinct lui disait que quelque chose d’intéressant allait sortir.

– Qu’est-ce qui vous a conduit à une telle théorie ?

– Je suis parti de ça… répondit-il en se tournant vers l’un des murs où était scotchée une photocopie du symbole.

– Et ?

– Il est très étrange, ce dessin, poursuivit-il le regard tourné vers les mystérieuses formes qui avaient fini par devenir familières aux policiers. Je me suis demandé dans quel but un criminel risquant les assises se permettrait de laisser un tel indice. Pour brouiller les pistes ? Soyons honnêtes, on n’en a aucune ! Il a pris un tel soin à ne pas laisser de traces qu’il se doute que nous n’avons rien pour remonter jusqu’à lui. Et puis, s’il avait voulu nous ralentir, il aurait pu semer des cheveux, un mégot, ou n’importe quoi d’autre ramassé à droite ou à gauche. Vous savez très bien à quel point ça nous aurait fait perdre du temps. Pour couronner le tout, il expédie un paquet contenant le cerveau et ce même dessin à une chaîne de télé, en sachant, évidemment, que la police va se précipiter. Donc, pour moi, c’est plus profond que ça.

– Poursuivez.

– Et si ce symbole était un avertissement ? Ou la marque d’une justice divine exécutée par des individus qui s’en croient dépositaires ? Le « sceau de Dieu », ou un truc du genre ? Si Georges Toussant avait commis une hérésie ?

– Laquelle ?

Le policier haussa les épaules.

– Ça, commissaire, je n’en ai aucune idée.

Cannelle Pourson marqua une petite pause en hochant imperceptiblement la tête. Cette théorie, aussi fantasque fût-elle, donnait un sens à la présence du symbole. Elle permettait aussi d’expliquer la barbarie de ce meurtre. S’il était effectivement l’œuvre d’un illuminé, l’acte prenait une dimension nouvelle.

Les paroles de la psychologue lui revinrent en mémoire. Elle avait également supposé que le symbole était une sorte de message. Alors, pourquoi pas une mise en garde ou une sentence ? N’avait-elle pas évoqué un arrêt de mort ?

– C’est une théorie très intéressante. Comment comptez-vous vous y prendre pour l’étayer ?

Le policier fit une petite moue avant de répondre :

– Nous avons deux extrémités à notre enquête : le criminel et sa victime. Si j’ai vu juste, le criminel fait partie d’une secte secrète sur laquelle nous n’aurons aucune information. Peut-être même qu’il s’agit d’un individu agissant seul. Par conséquent, je pensais plutôt partir de la victime, Toussant. Quels travaux pouvait-il mener qui dérangeraient un fanatique religieux ? A-t-il tenu des propos dans des revues scientifiques qui auraient pu être jugés blasphématoires ?

– Un blasphème…, murmura-t-elle.

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