… Et avec votre esprit

Alexis Laipsker · Chapitre 53 sur 57

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… Et avec votre esprit

Chapitre 54

– 54 –

 

 

Peu habitués à la pression que les enquêteurs faisaient subir aux suspects lors de leur garde à vue, les savants n’avaient pas réussi à nier plus d’une demi-heure. Une fois mis face à ses contradictions, l’un d’entre eux craqua et la résistance des autres ne tarda pas à s’effondrer dans la foulée, comme un château de cartes.

Ils avaient été interpellés le jour même, alors que chacun s’apprêtait à regagner son domicile. Ils n’avaient pas pris la peine de fuir, sûrs que leur plan éviterait tous les écueils.

C’était Simon qui, en toute logique, avait été désigné par Bador pour organiser les auditions. Conformément à la procédure, ils devaient être interrogés séparément et Simon nomma donc trois enquêteurs pour l’assister. Lui-même se chargerait d’Haineteaux, puisque c’était par lui qu’avait débuté cette affaire et grâce à lui qu’elle allait se terminer. Galamment, il laissa à Marion le soin de choisir quel suspect elle voulait interroger. Elle décida de s’occuper de Boissard, le point de départ de toute son enquête.

Un seul manquait à l’appel, et non des moindres : Axel Natrin n’avait pas pu être interpellé. Il avait dû prévoir sa fuite de longue date et, à cette heure, il était sûrement déjà loin.

Simon pénétra dans la pièce où était retenu Haineteaux. Ce dernier, l’air penaud, redressa la tête mais aucun son ne sortit de sa bouche. Qu’aurait-il pu dire ? Ce savant de renommée internationale, couvert de récompenses, qui donnait des conférences dans le monde entier et collaborait avec la Défense, était piteusement assis sur une chaise inconfortable, les menottes aux poignets.

Simon fit le tour du bureau, saisit une chaise qui s’y trouvait et l’installa près d’Haineteaux. Sans doute gêné par cette promiscuité inattendue, le scientifique détourna le regard et baissa la tête.

Simon l’observa un instant. Ses cheveux grisonnants, sa barbe soigneusement taillée… Comment avait-il pu en arriver là ? Puis il simula une moue admirative et applaudit. Haineteaux sursauta légèrement. Chaque claquement de mains lui fit l’effet d’une gifle.

– Quel talent ! « Je ne me souviens de rien. De rien du tout. C’est comme si ces derniers jours n’avaient pas existé. Le trou noir, lieutenant, le vide complet. » C’est presque dommage que vous vous soyez consacré aux sciences, professeur, car je suis convaincu que vous auriez fait des étincelles à la Comédie-Française !

Haineteaux gardait la tête baissée. Simon poursuivit :

– Heureusement, il est encore temps de laisser s’exprimer cette passion tardive. Il paraît qu’il y a des ateliers de théâtre dans la plupart des établissements pénitentiaires…

Malgré ses sarcasmes, Simon n’en croyait pas ses yeux. Il était à côté de l’un des cerveaux les plus brillants au monde, et cet homme, ce génie, était à cet instant comme un enfant que l’on aurait surpris à jeter des cailloux sur les vitres du voisin.

– Dénonciation de crime imaginaire… escroquerie en bande organisée… peut-être même complicité de meurtre… Ça devrait vous laisser le temps de jouer toute l’œuvre de Corneille !

Simon se régalait.

– Que voulez-vous savoir, lieutenant ? demanda Haineteaux d’une voix monocorde, sans lever la tête.

Simon venait de remporter la partie. Son adversaire avait mucké, comme on dit au poker. Il savait qu’il avait perdu, il jetait ses cartes.

– Racontez-moi comment tout a débuté.

La bouche sèche, Haineteaux passa sa langue sur ses lèvres, puis commença à parler :

– Axel Natrin m’a contacté il y a un peu plus de deux ans. Il cherchait des partenaires dans la communauté scientifique, car il se vantait d’avoir inventé une machine capable de lire les pensées ainsi que toutes les informations contenues dans le cerveau, de les déchiffrer, de les stocker et de les transférer à un autre individu.

– Et vous l’avez cru ?

– Pas du tout, au contraire. Je l’ai pris pour un cinglé. Je m’intéresse suffisamment aux sciences pour savoir qu’on est encore loin d’un tel miracle. Et nous en sommes restés là. Mais il m’a recontacté plus tard et, cette fois, il m’a décrit dans le détail le fonctionnement de sa machine. Il m’a montré des photos, des croquis, des schémas. Il m’a fourni beaucoup d’explications et a répondu à toutes mes questions. C’était troublant, car il n’était pas fou, loin de là. Tous les éléments qu’il donnait étaient parfaitement cohérents. Alors j’ai commencé à y croire. J’ai été fasciné par les perspectives qu’une telle machine pouvait ouvrir. Transférer le savoir d’un individu à un autre, ça révolutionnait complètement la physionomie de la recherche scientifique ! C’est seulement lorsque j’ai mordu à l’hameçon qu’il m’a révélé avoir tout inventé.

– Et ?

– Il m’a dit que s’il était parvenu à convaincre un esprit aussi brillant que le mien, on pouvait convaincre la Terre entière. C’est à ce moment-là qu’il m’a expliqué son plan. Vous connaissez la suite.

– Pourquoi ne trouve-t-on aucun lien entre vous en Natrin ?

– Parce que nous avons été discrets et que vous n’êtes pas remontés assez loin. Une fois le plan soigneusement élaboré, nous avons cessé tout contact. Je n’ai pas eu de nouvelles d’Axel Natrin pendant un an. Lorsqu’il m’a donné le feu vert, je savais ce que je devais faire. Le lieu de « l’enlèvement », l’heure, tout était prévu depuis longtemps.

– Qui s’est chargé de recruter les autres savants ?

– Lui.

– Et comment se fait-il que l’on ne retrouve aucun lien entre vous, Boissard, Vastine et Levine ? Vous utilisiez un système de messagerie codée ?

– C’est beaucoup plus malin que ça…

– Je vous écoute.

– Nous ne nous connaissons pas personnellement !

Simon fronça les sourcils.

– Vous voulez dire que vous n’aviez aucune relation les uns avec les autres ?

– Aucune ! Je ne savais même pas qui seraient les autres personnalités dans le coup. Natrin tenait à ce cloisonnement.

– Brillant, fit Simon en hochant la tête. Ça explique pourquoi nous n’avons jamais réussi à vous relier.

– Natrin a réellement voulu construire cette machine. Il a vraiment cru que ce serait possible. Puis, confronté à des difficultés techniques insurmontables, il a fini par jeter l’éponge après avoir littéralement asséché les finances de sa fondation. Plus tard, il s’est dit qu’il pourrait en tirer parti… d’une autre manière.

– En vendant à prix d’or une invention qui ne fonctionne pas.

– Oui. Axel Natrin a dépensé des sommes astronomiques pour construire sa machine et a délaissé les affaires courantes. Or le mécène de la fondation est décédé, la privant de fonds. Il était acculé. Et puis…

– Et puis ?

– C’était aussi une question d’orgueil. Ses confrères l’ont vigoureusement attaqué durant des années. Tôt ou tard, il aurait été obligé d’avouer que ses travaux ne menaient nulle part, ce qui aurait donné raison à ses détracteurs. Quitte à échouer, autant partir s’exiler avec une fortune en poche plutôt que de rester vivre ici dans le déshonneur.

– Le cathéter, le Valium…

– Des détails. Pour faire plus vrai.

– Vous avez dormi dans ce camion ?

– Oui, Natrin l’avait aménagé pour que l’on puisse y passer quelques jours. C’était très rudimentaire et inconfortable, mais il ne s’agissait que d’un petit sacrifice au regard du bénéfice.

– Lorsque nous nous sommes introduits dans le camion, tous ces aménagements avaient disparu.

– Évidemment, il les a retirés dès qu’il n’en a plus eu besoin.

– Comment avez-vous simulé l’enlèvement ?

– Je suis parti, un soir, rejoindre Natrin dans son camion. Il n’y a rien de plus discret qu’un kidnapping qui n’a pas lieu.

– Votre fille était au courant ?

– Non ! Elle n’est pas impliquée. Je vous le jure !

– Je vous crois.

– Il fallait que personne ne soit au courant, pas même elle. Et puis, je ne voulais pas la mêler à tout ça.

– Elle s’est beaucoup inquiétée pour vous, vous savez ? Ça ne vous dérange pas d’avoir fait souffrir votre propre fille ?

– Si. Bien sûr que si. Mais son commerce ne marche pas. Je n’aurais pas pu continuer à la renflouer bien longtemps. Alors, je me suis dit que l’aide que je lui apporterai compenserait les quelques jours où elle s’était rongé les sangs, vous ne croyez pas ?

En posant sa question, Haineteaux comprit qu’elle était incongrue. D’ailleurs, Simon le fusilla du regard avant de reprendre.

– Revenons à votre machination, professeur. Ce que je ne comprends pas, c’est qu’à un moment, il fallait bien qu’on fasse le rapprochement entre vous quatre. Sinon, nous n’aurions jamais pu découvrir cette histoire de machine.

– C’est exact.

– Mais si ma collègue n’avait pas été aussi volontaire et opiniâtre, si elle ne m’avait pas contacté, vous n’auriez été que quatre scientifiques enlevés, chacun dans son coin, et personne ne vous aurait relié les uns aux autres. Dans ce cas, votre joli plan serait tombé à l’eau !

– Non. Il était prévu que nous contactions les médias chacun de notre côté pour expliquer ce qui s’était passé. Même séparément, quatre scientifiques de haut niveau qui racontent la même histoire d’enlèvement, ça ne passe pas inaperçu. Si la presse s’en était mêlée, la suite aurait été facile, car convaincre le ministère après un tel tapage médiatique aurait été chose aisée.

– Pourquoi avoir modifié vos plans ?

– Parce que, comme vous venez de le dire, votre collègue a fait le travail pour nous. Notre histoire n’avait plus besoin de publicité puisqu’elle était portée par un officier de police judiciaire. C’était encore mieux !

– En observant le calendrier des « enlèvements », on a constaté que le déroulement de celui d’Henri Vastine ne correspondait pas à celui des autres : il a été enlevé trop vite, libéré trop tôt et loin de son lieu de résidence. Pour quelles raisons ?

– Natrin m’a dit que les Russes lui mettaient une pression incroyable. Il était constamment suivi, ça le rendait nerveux. Il a été contraint d’accélérer le rythme sinon toute l’opération risquait d’échouer.

Simon voyait très bien à quel genre de pression il faisait allusion. Il y avait d’abord eu ce motard à Lyon, qui devait s’assurer qu’Haineteaux avait bien été enlevé, comme l’affirmait Natrin. Puis surtout ce tueur, Fedor Firov, dans le parc de la clinique.

– Et ce symbole, que signifie-t-il ?

– Ça aussi, c’est une idée de Natrin. C’est lui qui l’a imaginé. Il trouvait ça génial, il pensait que les médias partiraient dans des délires fantastiques, évoquant des extraterrestres, une secte, un grand complot maçonnique, les Illuminati ou je ne sais quoi. En comparaison, l’histoire que nous allions raconter semblerait finalement beaucoup plus plausible. Par ailleurs, ce symbole était destiné à permettre d’établir un lien entre nous. Comme vous l’avez dit vous-même, sans le travail de votre collègue, nous n’étions que des cas isolés. Voilà pourquoi nous avions prévu, les uns après les autres, de contacter les enquêteurs pour leur parler du « signe », comme d’un souvenir qui aurait refait surface. Là encore, vous avez été plus rapides que nous ne l’avions imaginé.

– Et les Russes, que viennent-ils faire là-dedans ?

– Il n’y a pas de meilleur acheteur que celui qui a envie d’acheter.

– Je ne vois pas le rapport.

– Si Natrin était allé voir le ministre en lui disant qu’il avait inventé une machine formidable et qu’il la vendait, quel accueil aurait-il reçu, d’après vous ?

– Il se serait fait mettre dehors. Alors, qu’en impliquant les Russes, vous donniez du crédit à votre histoire.

– Bien mieux que cela ! On vous donnait le désir de l’acheter. Parce que si vous ne le faisiez pas, les Russes, eux, l’auraient fait. Et ça, ça aurait été dur à avaler. Surtout quand on est ministre !

Simon se remémora l’entrevue dans le cabinet ministériel. C’était exactement ce qui s’était produit : Natrin était un dingue ou un escroc jusqu’au moment où le SVR était entré dans la danse. C’est précisément à ce moment-là que tout avait basculé. « Si les Russes s’y intéressent, c’est que c’est intéressant. » C’était les propos mêmes du ministre ! Malgré eux, les Russes leur avaient donné envie de croire à cette fable et de les prendre de vitesse.

– Mais comment les a-t-il contactés ?

– Il ne me l’a pas dit.

– Et comment les a-t-il convaincus ?

– Le plus simplement du monde : il leur a expliqué qu’il allait enlever des scientifiques et procéder à un test.

– Et ça a suffi ?

– Je suppose qu’au début, ils l’ont pris pour un dingue. Puis, lorsqu’ils ont constaté que Natrin était sérieux, ça a commencé à les intriguer, oui.

– D’accord, mais il a fallu leur fournir des preuves.

– En effet. Natrin avait donné rendez-vous à l’un de leurs agents pour tester sa machine. Il lui avait proposé d’implanter nos connaissances dans son cerveau, afin qu’il puisse ensuite faire son rapport à ses supérieurs. On ne pouvait pas rêver meilleure preuve.

– Mais ce n’est pas possible, puisque la machine ne fonctionne pas !

– Exact. Natrin devait tuer ou blesser grièvement cet homme. Et immédiatement après, prendre contact avec le ministère de l’Intérieur français. Quel meilleur argument qu’un espion blessé ou mort dans son jardin pour prouver que les Russes étaient intéressés et qu’il fallait faire vite ?

C’était le fameux soir où Marion et lui avaient pénétré illégalement dans la fondation Philomena. Et ils s’étaient retrouvés dans le champ de tir. Natrin avait fait feu sur eux en pensant probablement qu’eux aussi étaient Russes.

– Et Georges Toussant, qui l’a tué ?

– Écoutez, répondit-il sur un ton soudain suppliant, je veux bien vous dire tout ce que je sais, mais je vous jure que je n’y suis pour rien. Ce n’était pas prévu. Il n’a jamais été question qu’un innocent meure.

– C’est donc Natrin qui l’a tué ?

– Ça ne fait aucun doute.

– Il ne vous l’a pas dit ?

– Non. Il ne m’a pas parlé de ce meurtre. Ça ne faisait pas partie du plan !

– Alors, qu’est-ce qui vous fait croire que c’est lui ? Il n’a pas le profil d’un tueur, pourtant.

– C’est vrai. Mais lorsque je l’ai rejoint, il avait changé. Je l’ai senti prêt à tout. Je crois que cette opération l’a complètement transformé. Sa détermination m’a fait peur.

– Pourquoi l’a-t-il tué, selon vous ?

Haineteaux hésita un instant. Il semblait sincèrement ému et inquiet.

– Au départ, nous devions être cinq. Comme je vous l’ai dit, je ne savais pas qui serait impliqué. Toutefois, lorsque vous m’avez annoncé qu’un biologiste de renommée internationale avait été assassiné, j’ai eu peur que ce soit lié et je me suis dit qu’il s’agissait d’un avertissement. Toussant avait obtenu le Nobel, et ça lui avait rapporté beaucoup d’argent. Il a dû changer d’avis et Natrin a paniqué. Ou bien Toussant a voulu le faire chanter, je ne sais pas. Quoi qu’il en soit, comme Natrin ne pouvait pas nous joindre, c’était une façon de nous faire passer, à nous quatre, un message. Une sorte d’avertissement. J’ai été horrifié de constater qu’il était capable d’aller jusque-là.

Simon ne put retenir son dégoût :

– Il ne s’est pas contenté de le tuer, il l’a atrocement mutilé ! Comment peut-on en arriver là ?

– Je vous l’ai dit, Natrin était méconnaissable. Lorsque je me suis trouvé avec lui dans le camion, je l’ai surpris à parler tout seul à plusieurs reprises. Je pense que, d’une certaine façon, il avait basculé dans la folie. Il travaillait sur ce projet depuis tant d’années, il avait si minutieusement réglé chaque détail qu’il n’a pas supporté qu’un obstacle se dresse sur sa route. S’il y avait le moindre risque que Toussant compromette son plan, il devait l’éliminer. En le… mutilant, il pensait que ça tournerait à son avantage puisqu’il nous montrait sa détermination d’une manière qui ne laissait planer aucun doute.

Ce que le commissaire Cannelle Pourson avait imaginé être un meurtre rituel, un abominable sacrifice humain, était en fait l’un des innombrables rouages d’une machination très sophistiquée. Toussant était mort parce qu’il était une menace, ou simplement pour remotiver les troupes avant la grande représentation. Lui extraire le cerveau participait de la même logique : faire peur, montrer la froide détermination de Natrin, donc obtenir l’adhésion totale au plan, jusqu’à son terme. Il signifiait ainsi, de la manière la plus incontestable, qu’ensemble ils avaient franchi le point de non-retour.

C’était aussi la raison pour laquelle Natrin avait laissé ce dessin dans la bouche de Toussant, après avoir commis son crime abject. Il souhaitait le signer pour que les seuls capables de l’interpréter comprennent le message : « Prenez garde ou vous subirez le même sort. » Il n’avait pas imaginé que le commissaire Pourson dissimulerait ces informations à la presse. En définitive, le cerveau volé et le mystérieux symbole n’avaient pas connu la célébrité escomptée.

– Où se trouve Natrin ?

– Je n’en ai aucune idée. Il avait prévu de quitter la France dès que possible, avant même que l’argent soit transféré. Nous ne devions plus jamais entendre parler de lui.

– Et vous, où aviez-vous prévu de vous enfuir ?

– M’enfuir ? Pour quoi faire ?

– Eh bien, pour échapper aux autorités ! dit Simon, comme une évidence. Si nous avions versé l’argent et que la machine n’était pas livrée, nous… Oh putain !

Simon porta ses deux mains devant sa bouche, comme si ses paroles pouvaient le rendre complice de la machination.

– Vous venez de comprendre, lieutenant.

– Vous n’aviez rien à craindre !

– Eh non. Nous n’aurions rien eu à nous reprocher, nous n’étions que les victimes de Natrin. Nous nous en serions tenus à notre version : sa machine fonctionne, mais il a décidé de la vendre à quelqu’un d’autre et de disparaître avec ses secrets de fabrication.

– Vous pouviez donc rester en France sans crainte.

– Oui, à condition de dépenser notre part de l’argent discrètement.

Simon ne put s’empêcher de hocher la tête en signe d’admiration. Un criminel qui s’évapore et ses complices qui ne sont coupables de rien, c’était l’arnaque parfaite !

– Et la confrontation que nous avons organisée au jardin du Luxembourg, comment avez-vous pu la préparer ?

– C’était beaucoup plus facile que vous le pensez. Le plan de Natrin prévoyait ce genre de confrontation afin de démontrer l’efficacité de sa machine : nous d’un côté, lui de l’autre. Il n’a pas eu à la proposer puisque vous en avez eu l’idée !

– D’accord, mais comment avez-vous fait pour que tout coïncide à ce point ?

– C’est le fruit de beaucoup de travail. Le mérite en revient à Natrin. Lorsque tout a commencé, il nous a demandé de rédiger les équations, de retranscrire les théories les plus avancées que nous connaissions. C’est sur ces éléments-là que nous l’interrogerions le jour venu. Il a tout appris par cœur, pendant des mois, jusqu’à être en mesure de les reproduire sans hésitation. Il a si minutieusement préparé son intervention que nous-mêmes avons été bluffés !

– Et, puisque seules des questions techniques pouvaient lui être posées, cela limitait considérablement ce qu’il devait retenir.

– Mais c’est encore plus beau que ça, lieutenant ! s’exclama Haineteaux en s’enthousiasmant un peu trop au goût de Simon. Puisque les questions ne pouvaient être que très techniques… il n’y avait que nous qui pouvions les lui poser !

– Eh oui. Évidemment.

– Aucun scientifique en France n’aurait osé prendre la parole ni poser une question lui-même, alors qu’il était entouré des meilleurs savants.

Simon ne put contenir un petit sourire. Il se souvenait de Valbert, prolixe dans le cabinet ministériel, et muet en compagnie des savants. Et Philippe Eisen, d’habitude si gouailleur, avait été aussi intimidé qu’un enfant sur les genoux du père Noël. Puisque les examinateurs étaient complices et que personne n’oserait les interrompre, l’échec était impossible.

– J’ai une dernière question, professeur.

– Je vous écoute.

– Pourquoi ?

Haineteaux baissa la tête et reprit la posture qu’il avait au début de son interrogatoire. L’enthousiasme avait fait place à un mélange de honte et de crainte.

– Pour l’argent, finit-il par dire du bout des lèvres.

– C’est tout ?

Après un silence, Haineteaux poursuivit :

– J’ai dédié toute ma vie à la science. Et quelle récompense en ai-je tirée ? Des titres, des médailles, des poignées de main, de la reconnaissance, des « Monsieur le Professeur ». Quoi d’autre ?

Il hocha longuement la tête, puis reprit d’un ton plus autoritaire :

– Je n’ai rien, lieutenant. Un appartement plutôt banal dans un quartier sans intérêt. Aucun bien de valeur. Lorsque, en bon père de famille, je veux aider ma fille qui a du mal à lancer son commerce, je suis contraint de vider mon assurance-vie. Vous trouvez cela enviable ?

Simon s’abstint de répondre. Il était venu pour obtenir des réponses, pas pour débattre.

– « La science est une chose merveilleuse… tant qu’il ne faut pas en vivre », disait Einstein. Quand ma femme était en train de mourir d’un cancer et souffrait le martyre, qu’elle vomissait chaque nuit, perdait ses cheveux par poignées, qu’elle était devenue si maigre qu’on aurait dit que sa peau cireuse était cousue sur ses os et que j’étais là, à la regarder partir, qui m’est venu en aide d’après vous ? Personne. Personne ! Il y avait des traitements de pointe en Californie et en Suisse, seulement, ils coûtaient une fortune, et cette fortune, je ne l’avais pas !

Sa commisération avait maintenant fait place à de l’emportement.

– Vous voyez ceci, lieutenant ? demanda-t-il en désignant sa rosette rouge de chevalier de la Légion d’honneur fixée au revers de sa veste. Elle m’a été remise par le président de la République. En personne. Pourtant, lorsque j’ai tenté de le contacter pour qu’il m’apporte son aide, son secrétariat m’a répondu que ce n’était pas possible et il a souhaité un bon rétablissement à ma femme ! Elle avait des métastases dans tout le corps et il lui a souhaité un bon rétablissement, avouez qu’il y a de quoi rire ! À quoi me servent tous ces lauriers, toute cette reconnaissance, si je ne suis pas capable d’être utile à ceux que j’aime ? À quoi je sers, moi ?

Haineteaux acheva sa phrase en réprimant un sanglot. Son motif était vieux comme le monde. L’argent. C’était aussi simple que cela. Simon regardait cet éminent scientifique, ce cerveau brillant, pris au même piège qu’un vulgaire braqueur. La tentation du fric facile, du gros coup, la conviction de mériter mieux, le sentiment de prendre une revanche, Haineteaux avait goûté à toutes les saveurs acides de la transgression. Il était comme les autres, ni meilleur ni pire. Il avait été pris dans un tourbillon qui promettait des jours meilleurs, mais qui avait tout dévasté. Il avait ses raisons. Il y avait toujours une raison. Boissard rêvait de grandeur, il désirait ouvrir son propre laboratoire, Levine souhaitait partir s’installer aux États-Unis et changer de vie, quant à Vastine – c’était à mourir de rire –, il voulait se faire construire une piscine ! Les plus grands cerveaux du moment avaient sombré dans la facilité de façon grotesque. On aurait pu mettre cela sur le compte de la force de persuasion de Natrin, mais la réalité était tout autre : chacun d’eux avait un prix. Natrin avait juste annoncé le bon montant, la somme qu’un individu raisonnable ne pouvait pas refuser. Et puis le plan était si bon, le risque de se faire prendre si faible…

Seul Georges Toussant avait refusé d’entrer dans la danse. Il en avait payé le prix.

Haineteaux demeura ainsi, tremblant, pleurnichant à moitié, se considérant tant victime que coupable. Ce génie, sur sa chaise, recroquevillé sur ses mains menottées, était humain, tout simplement.

Simon quitta la pièce sans ajouter un mot.

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