… Et avec votre esprit
Chapitre 30
– 30 –
Le rythme imposé par Simon pour cette première journée de travail à Paris contrastait avec la soirée de la veille. L’ambiance détendue et amicale avait fait place au tumulte de l’enquête.
Arrivés très tôt gare de Lyon, ils avaient sauté dans un taxi qui les conduisit à l’hôpital Fernand-Widal, dans le nord de la capitale. La circulation était infernale et leur chauffeur semblait décidé à battre un record de vitesse. Il slalomait entre les files de voitures, empruntait puis quittait aussitôt la voie de bus, accélérait à l’orange, et grommelait quand il était contraint d’attendre au feu rouge. Arrivé à une intersection où un policier en uniforme s’efforçait tant bien que mal de dompter le trafic, le chauffeur marmonna des propos suggérant qu’il se fasse sodomiser plutôt que de faire la circulation, avant de conclure : « Jamais là où il faut, ceux-là ! » Marion et Simon échangèrent un coup d’œil et éclatèrent de rire, avant que le regard noir du chauffeur dans le rétroviseur ne mette un terme à leur euphorie. Il finit quand même par les lâcher sains et saufs rue du Faubourg-Saint-Denis.
– J’ai bien cru que j’allais me retrouver les dents plantées dans le tableau de bord ! plaisanta Simon.
Sans les panonceaux de l’Assistance publique, il aurait été bien difficile de deviner que l’immeuble haussmannien devant lequel ils se trouvaient abritait un hôpital.
Les graviers crissant sous leurs pas, Simon et Marion traversèrent la vaste cour intérieure pour atteindre le bâtiment qui abritait le bureau du docteur Brice Kulick.
Joint la veille par téléphone, le docteur Kulick avait consenti à recevoir Simon en urgence, vraisemblablement intrigué par la curieuse histoire qu’il lui avait sommairement racontée. Diplômé de la faculté de médecine de Paris, interne à Lariboisière puis à Fernand-Widal, Kulick était un neurologue réputé, auteur de plusieurs ouvrages et textes de référence sur la mémoire. S’il n’était pas en mesure de répondre à leurs questions, probablement que personne d’autre ne le pourrait.
Après s’être présentés à l’accueil, Marion et Simon furent rapidement orientés vers le bureau du docteur Kulick. Ce dernier leur ouvrit et les accueillit personnellement. Simon fut surpris de constater qu’ils devaient avoir sensiblement le même âge.
Ils pénétrèrent dans une petite pièce impersonnelle dont le bureau avait été installé dos à la fenêtre. Au mur, des représentations de cerveaux et une étagère avec quelques livres de médecine. Simon s’en amusa.
On est dans un hôpital, on l’appelle « docteur », il a une blouse blanche avec son nom dessus et, au cas où on aurait encore un doute, il affiche des planches anatomiques et ses diplômes !
Le médecin les invita à s’asseoir. Après les présentations d’usage, Simon entra dans le vif du sujet.
– Comme je vous l’ai dit au téléphone, ma collègue et moi-même souhaiterions que vous nous éclairiez sur les moyens permettant de faire perdre la mémoire à un individu. Nous enquêtons sur une personne qui a été enlevée et qui est atteinte d’amnésie. Le trou noir complet !
Marion observait Simon sans rien dire et sans comprendre pourquoi il n’évoquait qu’un seul cas. C’était probablement le type de méthode que l’on employait à la DGSI, par goût du secret et culture du mensonge. Peut-être aussi cela s’inscrivait-il dans sa logique de joueur de poker : maîtriser tous les éléments que l’on fournissait aux autres sachant qu’ils pouvaient s’en servir contre vous. La veille, au restaurant, elle avait été étonnée de boire ses paroles alors qu’il parlait d’un jeu auquel elle n’avait jamais joué. Il avait disserté sur la maîtrise de l’information incomplète, la manipulation, l’observation, l’exploitation des faiblesses. C’était bien plus qu’un jeu, c’était une véritable intrusion dans le cerveau des adversaires, et, bien qu’il eût affirmé le contraire, il était indéniable que ses facultés l’aidaient au quotidien.
Pour ces raisons, elle le laissa poursuivre.
– En dehors de la période d’amnésie, cette personne se souvient-elle de tout ? s’enquit le médecin.
– Oui.
– Elle ne souffre d’aucun autre trouble mnésique ?
– Non.
– A-t-elle subi un traumatisme crânien ?
– Aucune trace de choc, non.
– Et vous me dites que c’est un trou noir total ?
– Oui, absolument aucun souvenir. C’est déconcertant, n’est-ce pas ?
– Non, pas vraiment, déclara-t-il, d’un air blasé. D’après les symptômes que vous me décrivez, il s’agit d’une amnésie lacunaire. C’est assez courant, et ce n’est pas très grave, mais ça nécessite toutefois d’être surveillé.
– Quelle peut en être la cause ?
– Généralement, ce trouble est consécutif à une crise d’épilepsie ou à une perte de conscience. Le patient n’a aucun souvenir concernant cette période, mais ses souvenirs antérieurs sont intacts.
– Et cela peut durer une semaine ?
– Une semaine ? s’étonna-t-il. C’est très long ! Non, il est presque impossible qu’une telle amnésie soit provoquée par une si petite cause. Êtes-vous bien sûr que votre victime n’a aucune blessure à la tête ?
– Oui, je suis catégorique.
– Bon, alors il faut chercher autre chose…
– Une drogue ?
– Par exemple. L’emploi de certains psychotropes peut maintenir un patient en EMC pendant une durée assez longue.
– Une EMC ? Qu’est-ce que c’est ?
– Un EMC, rectifia le médecin. Un état modifié de conscience. Ça signifie qu’il dévie de l’état de conscience ordinaire. Il en dévie tellement qu’il ne peut pas se souvenir de ce qu’il a fait, même une fois les effets dissipés.
– Comme après une grosse cuite ?
– Oui, c’est exactement le même principe. Dans l’exemple que vous donnez, l’alcool provoque l’EMC. Il est d’ailleurs fréquent qu’après une… consommation excessive d’alcool, on ait des souvenirs diffus de ce qui s’est produit, voire une amnésie totale de ladite période.
Même si c’était Simon qui conduisait l’entretien, le médecin s’adressait surtout à Marion. Dès que le policier avait terminé de poser sa question, Kulick se tournait vers elle et lui faisait son exposé. La manœuvre était grossière, mais elle avait fait ses preuves. Simon s’en voulait un peu d’avoir parlé de « grosse cuite » plutôt que de « consommation excessive d’alcool ». Il en voulait encore plus à Kulick de l’avoir repris. Et puis, il ne se sentait pas à l’aise ici, en face de ce jeune médecin, beau gosse, qui semblait doué pour absorber son énergie et sa vivacité. Il avait envie d’en finir au plus vite. Mais il devait d’abord obtenir des réponses.
– Et l’EMC peut-il être provoqué par des piqûres ?
– Par des injections, oui.
Injections, pas piqûres. Simon leva les yeux au ciel en soupirant.
– Par VVP ?
– Oui, pourquoi pas.
– Est-ce que cela laisse des traces dans les échantillons d’urine et de sang ?
– Bien sûr, c’est parfaitement détectable.
– Est-ce que le Valium permet d’atteindre cet état modifié de conscience ?
– Pas vraiment. Le Valium est employé pour ses propriétés anxiolytiques, sédatives, anticonvulsivantes, et également comme hypnotique. Imaginons que vos ravisseurs aient eu pour objectif de maintenir un patient en EMC plus ou moins longtemps, disons une semaine, pour reprendre votre exemple. Il faudra alors employer des psychotropes puissants. Dans ce cas, le sujet ne sera plus susceptible d’avoir de souvenirs de la période en question. Vous aurez, en quelque sorte, gelé le temps. En contrepartie, son comportement sera très éloigné d’un état ordinaire.
– C’est-à-dire ?
– Il sera soit pris d’hallucinations, soit endormi comme lors d’une anesthésie générale, soit hagard et n’aura aucune indépendance de jugement.
– Il ne serait donc pas capable de travailler ?
– Pas du tout.
– Pourrait-il livrer des informations confidentielles ?
– À la rigueur, oui, on peut l’imaginer, par bribes. Mais il faudrait dans ce cas qu’il soit dans un état suffisamment conscient. Sinon, son délire se mêlerait à l’information et le tout serait un charabia inexploitable. Par ailleurs, s’il a conservé un état de conscience, il aura probablement des souvenirs, même diffus. Ce ne sera pas un « trou noir », comme vous me l’avez décrit.
– Docteur, je doute que des ravisseurs aient enlevé un homme simplement pour le maintenir dans un état végétatif, sans rien attendre de lui.
En disant cela, il s’était tourné vers Marion pour obtenir son aval. Celle-ci approuva d’un signe de tête. Il poursuivit :
– C’est courir beaucoup de risques pour rien. Nous privilégions donc une autre option : la victime a été enlevée puis, au terme de son kidnapping, a subi une intervention qui a provoqué l’amnésie. Or les ravisseurs savaient que la perte de mémoire couvrirait exactement une semaine. Ni plus ni moins. Il fallait que ça coïncide. C’est dans cette direction que je souhaiterais que vous nous éclairiez. Existe-t-il une drogue qui permettrait d’obtenir un tel résultat ?
– Non, c’est presque impossible. Le problème, voyez-vous, ce n’est pas seulement de provoquer ou non une amnésie, c’est aussi de déterminer qu’elle puisse couvrir une durée précise. Aucune drogue ne peut garantir un tel effet.
– Pourquoi ?
– Parce que chaque individu réagit différemment aux psychotropes et, par conséquent, il n’est pas possible de prévoir combien d’heures ou de jours l’amnésie va couvrir. Le métabolisme, l’âge, l’accoutumance, la fonction rénale, la fonction hépatique, le type de produit employé, la façon dont il est administré sont autant de paramètres susceptibles d’apporter des ajustements à la durée et à l’effet. Sans parler des possibles allergies ou intolérances aux composants.
– Il est très probable que celui ou celle qui a volontairement provoqué cette amnésie se soit renseigné au préalable sur sa victime.
– Peut-être, mais même si vous connaissez parfaitement votre patient, que vous le suivez médicalement depuis longtemps, ça me semble difficile de prévoir précisément l’étendue de l’amnésie. Vous ne pensiez tout de même pas qu’on pouvait programmer un individu comme on programme un ordinateur, lieutenant ?
Manifestement fier de son petit sarcasme, le médecin se tourna de nouveau vers Marion avec un sourire.
Simon leva les yeux au ciel avant de reprendre :
– Si je comprends bien : soit on obtient une durée d’amnésie complète, mais, dans ce cas, le patient est un légume. Soit il est capable de travailler, mais personne ne peut être sûr de le rendre totalement amnésique, ni de déterminer à quand remontera son dernier souvenir. Les deux options sont incompatibles, c’est bien ça ?
– C’est effectivement ça. Même si je réfute l’emploi du mot « légume », s’agissant d’un être humain, précisa-t-il en pinçant les lèvres.
Le policier poussa un long et bruyant soupir. Il se sentait débordé de toutes parts ; par ce mystère qui n’en finissait pas de s’épaissir, par ce médecin qui préférait multiplier les œillades à Marion plutôt que de les aider à trouver une hypothèse convaincante. Malgré une douche à l’aube, il se sentait sale dans ses fringues de la veille. Sale et fatigué.
Heureusement, la jeune femme prit le relais :
– Tout à l’heure, vous avez bien dit que le Valium avait des vertus hypnotiques ?
– C’est exact.
– Ça signifie que l’on peut mettre un individu en état d’hypnose ?
– Non, l’acception médicale du terme « hypnotique » est trompeuse. Cela signifie simplement que le diazépam… enfin, le Valium, si vous préférez, facilite l’endormissement. C’est le synonyme de « somnifère », voilà tout.
– Bien. Je vous remercie, docteur. Je crois que nous avons fait le tour. Tu vois autre chose, Simon ?
– Non, non.
– Merci beaucoup de nous avoir reçus, docteur. Vos réponses nous ont été très utiles, conclut-elle avec un sourire radieux, alors que Simon, dépité, hochait imperceptiblement la tête.
Avant de se lever pour les saluer, Kulick ouvrit un tiroir et en sortit sa carte qu’il tendit à Marion en la regardant droit dans les yeux.
– Il y a mon numéro de portable. N’hésitez pas à m’appeler si vous avez la moindre question. Je serai positivement charmé de pouvoir vous être utile. En quoi que ce soit.
Simon leva les yeux au ciel une dernière fois. Depuis le début de l’entretien, il lui semblait avoir plus souvent fixé le plafond que son interlocuteur.
À peine les deux enquêteurs eurent-ils quitté le bureau de Kulick que la cohue parisienne les submergea de nouveau.
– Il m’a saoulé, lui ! lâcha Simon, excédé.
– Oui, j’ai cru comprendre.
– Mince, j’ai pas été discret ?
– Je pense qu’on devait t’entendre soupirer depuis le bureau voisin…
– Tant pis. On prend un taxi ?
– Bonne idée. J’en serais positivement charmée ! répondit-elle en riant.
Cette remarque arracha un sourire à Simon. Il était soudain de meilleure humeur.
– On passe à mon bureau ? proposa-t-il.
– Pas tout de suite, si tu veux bien. Avant, j’aimerais creuser cette histoire d’hypnose.
– Le toubib vient de dire que ce n’était pas par là qu’il fallait chercher.
– Non, je crois qu’il a dit un truc du genre : « L’acception du mot “hypnotique” est abusive, c’est le synonyme de somnifère. »
– Ah oui, tu as raison, c’est davantage son style.
– Tu as remarqué comme il me regardait ?
– Je n’ai pas fait attention.
– Sérieux ? Il n’arrêtait pas de me mater ! C’était même gênant.
– Vraiment ?
Marion eut un léger sourire narquois. Elle n’était peut-être pas joueuse de poker, cela ne l’empêchait pas de savoir déceler certains bluffs.
– Tu ne fumes pas, Simon, n’est-ce pas ?
– Non.
– Moi, j’ai commencé à 16 ans.
– Ah bon ? Je ne t’ai jamais vue allumer une cigarette.
– Parce que j’ai arrêté. Et tu sais comment ?
– Laisse-moi deviner… Te connaissant, tu as dû exécuter tous les buralistes d’Aix et de sa région. Non ?
– L’hypnose, Simon. L’hypnose.
– Tu crois à ces machins-là ?
– En trois séances, fini la cigarette. Je fumais un paquet par jour et ça fait maintenant trois ans que je n’ai pas touché une clope.
– OK, mais où est-ce que ça nous conduit ?
– D’après Kulick, ni un choc ni une drogue ne permettent d’effacer la mémoire pour une durée précise. Si c’est difficile pour un patient, alors j’imagine pour trois !
– Je suis d’accord.
– D’un autre côté, comme tu l’as dit, enlever des scientifiques pour en faire des êtres tout juste conscients, incapables de travailler, susceptibles de délirer, franchement je ne vois pas l’intérêt.
– Surtout s’ils risquent de se souvenir de détails compromettants.
– Alors, lorsqu’il a parlé d’hypnose, même si c’était dans un autre contexte, je me suis souvenue de mes séances, et je me suis dit qu’après tout, ce n’était peut-être pas si stupide.
– Ça me paraît quand même assez mince, non ?
– Il y a un autre élément qui m’intrigue. Jusqu’à présent on s’est focalisés sur les méthodes qui permettaient d’effacer la mémoire, mais on a oublié un détail.
– Lequel ?
– Comment les ravisseurs s’y sont-ils pris pour la leur faire recouvrer, en un rien de temps, comme ça ? demanda-t-elle en claquant des doigts.
– Aucune idée.
– C’est le principe de l’hypnose !
Bien qu’assez sceptique, Simon se souvint avoir eu une longue conversation au cours d’un repas chez des amis avec une formatrice en hypnothérapie qui lui avait semblé sérieuse et surtout très éloignée des poncifs de cette discipline. Il n’avait ni sa carte ni ses coordonnées, mais il se rappelait son nom : Furnier.
– OK, ça mérite qu’on creuse un peu dans cette direction, admit-il.
Il tapa « Furnier hypnose » dans le moteur de recherche de son smartphone. Une seconde plus tard, les coordonnées du cabinet s’affichèrent.
– On a de la chance.
– Pourquoi ?
– C’est pas loin du bureau et à côté de chez moi.
– Tu crois qu’elle pourrait nous recevoir ?
– Je n’en sais rien, mais ça se tente. Je l’appelle tout de suite.
Après lui avoir remémoré le repas où ils s’étaient rencontrés, Simon exposa brièvement la raison de son appel à Alice Furnier. Cette dernière, intriguée, mais assez excitée de pouvoir intervenir dans une enquête de police, leur proposa de les recevoir le jour même.
De peur de renouveler l’expérience qu’ils avaient vécue à l’aller dans le taxi, Simon fit cette fois appel à la police parisienne pour les conduire à leur prochaine destination : les beaux quartiers, Neuilly-sur-Seine.
Le cabinet se trouvait au rez-de-chaussée d’un bel immeuble du début du siècle dernier. À droite de la double porte, des plaques en laiton briqué indiquaient en lettres noires le nom de plusieurs thérapeutes avec leurs spécialisations respectives.
Alice Furnier était une Martiniquaise d’une cinquantaine d’années, avec des sortes de dreadlocks très longues retenues en arrière par un foulard multicolore assorti à son chemisier à fleurs. Elle les accueillit avec un immense sourire qu’elle conserva en les invitant à prendre place, avant d’entamer la conversation.
– Ce n’est pas tous les jours que je reçois la police ! Je suis bien contente de pouvoir être utile dans une enquête criminelle.
Cette fois, Simon resta silencieux et se tourna vers sa partenaire pour lui indiquer qu’il lui laissait la conduite des opérations. Cette dernière demeura fidèle à la stratégie de départ :
– Voilà : nous enquêtons sur un individu qui a disparu pendant sept jours et qui, lorsqu’on l’a retrouvé, n’avait aucun souvenir de cette période et ne présentait pas de traces de lutte.
– Oh ! fit-elle en écarquillant les yeux. Ce n’est pas banal !
– Nous avons pensé que l’hypnose pouvait répondre à certaines questions, d’où notre venue ici. Pouvez-vous commencer par nous expliquer en quoi consiste l’hypnose ?
– Vous êtes complètement novices ?
– Mon collègue, oui. Moi, j’ai suivi quelques séances thérapeutiques.
– Bon. Ça n’a rien de mystique. En réalité, chaque individu se trouve dans un état d’hypnose plusieurs fois par jour, sans le savoir. C’est le cas lorsqu’on fait un long trajet en voiture, quand on lit, que l’on regarde la télévision ou que l’on écoute de la musique. Nous avons alors parfois le sentiment que notre esprit part à la dérive, qu’il s’évade.
– Et votre travail consiste à provoquer cet état ?
– Exactement. Sans vous faire un exposé, l’hypnose est un procédé conduisant à un état mental qui affranchit une partie des barrières conscientes, ce qui permet de travailler en profondeur sur les automatismes du cerveau. Je m’emploie quotidiennement à combattre des phobies, des douleurs, le trac, à lutter contre les addictions, et même à améliorer les performances d’employés qui font appel à moi dans le cadre de leur profession.
– Et vous pouvez agir durablement sur le comportement d’un individu ?
– Le cerveau, à l’image du reste de notre corps d’ailleurs, prend parfois de mauvaises habitudes. La peur de réussir, la phobie des insectes, des serpents ou des rats, ce n’est pas naturel. Un bébé, par exemple, n’a pas ces craintes-là. Il les acquiert par la suite. On peut donc reprogrammer le cerveau, à condition de désarmer auparavant le chien de garde qui veille sur lui, qu’on appelle le conscient.
– Vous n’avez pas de don particulier ?
Alice Furnier se mit à rire.
– Non, et je ne prédis pas l’avenir non plus. Il ne s’agit pas d’un pouvoir. L’hypnose est une discipline qui s’enseigne. Il y a, comme dans chaque domaine, des gens plus doués que d’autres. Voulez-vous que je vous fasse une démonstration ?
Étonnés et dubitatifs, Simon et Marion échangèrent un regard avant d’accepter.
– Levez-vous. Je vais demander à chacun de vous de joindre ses deux mains en ne laissant dépasser que les index. Voilà, faites pointer vos index, comme ça. Vous laissez un espace d’environ un centimètre entre eux. Maintenant, faites le vide dans votre esprit, ne pensez plus à rien. Respirez. Détendez-vous. Vous allez tout doucement approcher vos index l’un de l’autre.
En disant cela, elle s’avança tour à tour vers Marion puis vers Simon et fit mine de serrer une vis imaginaire entre leurs doigts.
Sans hausser le ton, elle prit une voix emplie d’autorité et d’assurance.
– Vos doigts se rapprochent et se serrent de plus en plus, ils se touchent à présent et ils se serrent de plus en plus fort. Au compte de trois, vos doigts seront soudés. Avec le un, vos doigts collent, avec le deux ils sont collés, serrés, avec le trois vous ne pouvez pas les desserrer. Vous essayez, mais vous n’y arrivez pas.
Simon décolla facilement ses doigts et sembla déçu que l’expérience ne fonctionne pas sur lui. Marion en revanche paraissait totalement incapable de décoller ses index.
– Très bien. Vous pouvez décoller vos doigts, il n’y a plus de soucis.
À ces mots, Marion sembla libérée de sa propre entrave. Stupéfaite, elle regarda ses mains comme si elles avaient été soudain douées d’une vie propre sur laquelle elle n’avait aucun contrôle.
– Nous allons enchaîner avec quelque chose de plus intéressant. Vos jambes sont lourdes. Lourdes et molles. De plus en plus lourdes et de plus en plus molles. Vos jambes ne vous portent plus et vous tombez.
Marion se mit à chanceler suffisamment pour atterrir entre les bras de la praticienne.
– C’est parfait. Nous allons essayer autre chose.
Elle saisit délicatement le visage de la jeune femme entre ses mains et continua de lui parler :
– Désormais vous ne pouvez plus dire un mot, votre mâchoire est serrée, fermée, vous voulez parler, mais vous en êtes incapable. Ouvrez les yeux. Comment allez-vous ?
Marion se sentait paralysée. Ses yeux tout ronds trahissaient la surprise et l’impuissance. Elle était parfaitement consciente, pourtant elle ne maîtrisait plus son corps. Ses muscles luttaient vainement contre une mystérieuse force qui maintenait sa bouche close.
– Maintenant, vous pouvez parler. Tout est redevenu normal.
La jeune enquêtrice entrouvrit la bouche et porta la main à sa mâchoire.
– C’est complètement dingue ! s’exclama-t-elle, stupéfaite.
– C’est surtout pratique pour la faire taire ! Vous devriez m’apprendre, plaisanta Simon en provoquant un grand éclat de rire d’Alice Furnier.
– C’est malin, ajouta la policière.
– Non, sérieusement, comment faites-vous ça ? reprit-il.
La thérapeute s’illumina d’un large et magnifique sourire avant de répondre.
– Ça n’a rien de magique. Je la plonge dans un état qui s’apparente au sommeil et la suggestion fait le reste.
– Dommage que je ne sois pas réceptif, regretta Simon.
– Tout le monde est réceptif, lieutenant !
– Mais alors pourquoi est-ce que ça n’a pas fonctionné sur moi ? demanda-t-il, frustré.
– Ce que j’ai fait ici est une démonstration d’hypnose de spectacle. J’ai peu de temps devant moi, donc l’échec est fréquent. En revanche, avec l’hypnose thérapeutique que je pratique avec mes clients, le taux de réussite est de 100 %.
– J’ai toujours entendu dire le contraire…
– Ça ne m’étonne pas. On entend beaucoup de bêtises à propos de l’hypnose. En réalité, les seuls que l’on refusera de traiter sont les gens atteints d’une pathologie psychiatrique. Car on peut craindre que l’hypnose entraîne des conséquences fâcheuses. Hormis ces cas, je vous confirme que tout le monde y est sensible.
Marion, encore fébrile et toute chamboulée par l’expérience qu’elle venait de vivre, regagna sa chaise en se tenant toujours la mâchoire.
– Si vous le voulez bien, revenons à notre affaire, suggéra Simon.
– Avec plaisir.
– Cette démonstration prouve que n’importe qui peut se retrouver à la merci d’un bon hypnotiseur et lui obéir au doigt et à l’œil. Donc notre homme aurait-il pu se faire enlever de cette façon ?
– C’est possible, oui. Mais il y a tout de même des obstacles. Le premier est l’absence de consentement. Et le second, qui est bien plus insurmontable, est la méfiance. Si j’enlève un inconnu dans la rue et veux le convaincre d’agir contre son gré, mes chances de succès sont infimes.
– Pourquoi est-ce que ça marche dans votre cabinet, alors ?
– Parce que vous étiez consentants !
– C’est exact.
– De même, si je demande à un sujet de faire une chose alors qu’il n’en a pas envie, il va sortir de son état inconscient, reprendre le contrôle et refuser ma suggestion. Par exemple, si j’avais demandé au lieutenant Mastereaux de se déshabiller, elle aurait refusé.
– Essayez quand même, on ne sait jamais, lâcha Simon, goguenard.
Alice Furnier laissa éclater un rire qui résonna dans toute la petite pièce.
– Ah ! Je me doute bien que ça vous aurait intéressé, jeune homme !
Marion fit mine d’être choquée avant de poser une question à son tour :
– Madame Furnier, à la télé, j’ai vu le spectacle d’un hypnotiseur québécois du nom de Messmer. Il prenait le contrôle des spectateurs et leur faisait faire toutes sortes de choses complètement folles. Vous pensez que c’est un charlatan ?
– Non, absolument pas. Vous oubliez quelques paramètres : les spectateurs savent très bien à quel type de show ils assistent, ils sont consentants. Et tous les participants savent à quoi ils s’exposent : ils seront confrontés à « Messmer, le maître de l’hypnose », ça met tout le monde en condition. De plus, vous remarquerez que seules quelques dizaines de personnes finissent sous son influence, ce qui est peu proportionnellement à une salle entière. Il n’a pas assez de temps pour hypnotiser tout le monde, et ce n’est d’ailleurs pas son but. Enfin, comme je viens de vous le dire, vous remarquerez que les spectateurs ne font jamais rien d’humiliant ou de dangereux.
– Votre voix joue un grand rôle, n’est-ce pas ?
– Il faut influencer, suggérer. Donc, oui, le ton et le débit de la voix sont importants.
– Peut-on se faire hypnotiser par téléphone ? demanda-t-elle.
Avant de la laisser répondre, Marion se tourna vers Simon et lui précisa ce qu’elle avait en tête :
– Tu vois, Simon, si notre disparu a reçu un coup de téléphone lui intimant l’ordre de se rendre sagement dans un lieu donné, ça expliquerait l’absence de traces de lutte.
– En effet, acquiesça-t-il. Puis, se tournant vers la thérapeute : c’est possible, ça ?
– Oui et non. Je pratique couramment l’hypnose à distance, par téléphone ou via Skype. Ça prend un peu plus de temps, mais les résultats sont plutôt probants. Toutefois, je le répète, il s’agit de patients consentants. Ça ne règle pas votre problème. Si on fait le test en appelant quelqu’un au hasard, je peux vous affirmer qu’il va me raccrocher au nez ! conclut-elle dans un nouvel éclat de rire.
– Il est donc tout à fait exclu que la victime ait été hypnotisée par téléphone, dans la rue ou ailleurs, par quelqu’un dont elle ignorait les facultés ?
Elle dodelina avant de répondre.
– Eh bien, il y a des mentalistes et des hypnotiseurs de spectacle qui obtiennent des résultats très troublants, même sans le consentement de leur « victime ». C’est ce que l’on appelle la covert hypnosis ou « hypnose conversationnelle ». Il y a cet Anglais, Derren Brown, qui obtient des résultats étonnants avec des inconnus. Mais, à ma connaissance, cela relève plus de la magie et de la manipulation que de l’hypnose.
– Ce n’est donc pas complètement exclu ?
– C’est faisable, mais cela nécessite beaucoup de pratique.
– OK, mais c’est possible ?
– Je vois que cela vous tient à cœur. Malheureusement, il est inutile de débattre, car il y a un plus gros obstacle.
– Lequel ?
– La durée ! Une semaine sous hypnose, c’est impossible. Surtout sur un individu retenu contre sa volonté.
– Pas forcément, coupa Marion. Moi, par exemple, j’ai arrêté de fumer grâce à l’hypnose, il y a des années.
– Ce n’est pas la même chose. Dans votre cas, un thérapeute est allé modifier des réglages dans votre cerveau. Ces modifications font toujours effet, pourtant vous n’êtes plus sous hypnose ! Or dans le cas que vous évoquez, il serait resté en transe pendant sept jours, contre sa volonté. C’est interminable, sept jours.
Simon fit soudain claquer ses doigts pour signifier qu’il venait d’avoir une idée géniale :
– Et s’il s’était fait enlever par des moyens… disons… classiques, mais ses ravisseurs ne l’avaient hypnotisé qu’à la fin, pour lui faire tout oublier. C’est possible ça ?
– Peut-être. La covert hypnosis peut vous faire oublier jusqu’à votre nom ! Mais la mémoire revient progressivement.
– On ne pourrait pas l’effacer complètement et définitivement ?
– Non, on ne peut pas faire disparaître une semaine entière de souvenirs. Pas sans que des bribes finissent par remonter à la surface.
Simon se leva en poussant un long soupir.
– Eh bien ! Je crois que nous nous sommes jetés dans une belle impasse. Dommage, l’idée était séduisante.
– Désolée de ne pas pouvoir régler votre problème, conclut-elle en se levant à son tour et en leur serrant la main. J’espère tout de même vous avoir été utile.
Après avoir chaleureusement remercié Alice Furnier pour son accueil et son étonnante démonstration, Marion et Simon sortirent et regagnèrent le boulevard.
– Tu es déçu ? demanda Marion.
– Un peu, oui, bien sûr. C’est curieux parce que je n’y croyais pas trop, mais je finissais par me dire que ça pouvait expliquer pas mal de choses. Et pourtant… j’ai l’impression que tu as quand même vu juste. Je ne saurais pas vraiment dire pourquoi.
– Tu penses que l’hypnose a joué un rôle ?
– Voilà, c’est exactement ça, « joué un rôle ». Je suis convaincu que nous avons trouvé l’une des clés de l’énigme, mais qu’elle ne suffit pas à ouvrir toutes les serrures.
– Tu étais sceptique au début. Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ? Alice Furnier a pourtant l’air de ne pas trop y croire.
– Suis mon raisonnement : les savants ont été enlevés. Probabilité qu’il y ait des traces de violences : 70 %. Probabilité qu’il y ait des témoins : 40 %.
– Aïe, ça fait 110 % ! grimaça-t-elle, moqueuse.
– Non, ce sont des probabilités indépendantes. Il peut à la fois y avoir des traces de violences et des témoins, comme il se peut aussi qu’il n’y ait ni l’un ni l’autre.
– Oh, si tu pars dans tes trucs de joueur de poker, je ne vais pas te suivre !
– Ça vaut pourtant le coup. Je continue : probabilité qu’ils aient perdu naturellement la mémoire, sans être drogués : 0,0001 %.
– Et encore, t’es large.
– Par conséquent, la probabilité totale que cette enquête puisse être résolue de manière « classique » est proche du miracle statistique. Cela signifie qu’il faut chercher ailleurs. On fait fausse route. Chaque fois qu’on a procédé de manière conventionnelle, on s’est heurtés à un mur. Du coup, je me dis que l’hypnose n’est pas si absurde que ça. Il faut qu’on revoie notre façon de penser.
– Qu’est-ce que tu suggères ? demanda-t-elle en replaçant sa longue mèche brune derrière l’oreille.
– Il faut oublier tout ce qu’on nous a appris à l’école de police et mettre de côté notre expérience, car la solution est… quelque chose de très atypique, d’unique peut-être.
– Je veux bien, mais, concrètement, comment on procède ?
– Au lieu de se concentrer sur ce qui est probable, il faut faire l’inverse : chercher ce qui est improbable et tenter d’y apporter une explication.
– Quitte à ce que cette explication soit, elle aussi, improbable ?
– Exactement. On ne doit rien exclure.
– Bon, alors je commence : tu vois, Simon, ce qui m’interpelle le plus, c’est que les ravisseurs ont eu recours à une méthode très sophistiquée, que nous ne comprenons pas, pour effacer la mémoire des savants, et je ne vois pas dans quel but. Dans une affaire de kidnapping classique, soit les victimes sont vivantes et témoignent, soit elles sont mortes. Ce qui m’amène à me demander pourquoi les savants sont encore en vie et amnésiques ? Pourquoi n’ont-ils pas été exécutés ? Ça, c’est improbable.
– Je me suis posé la même question. Dès que j’ai commencé à enquêter sur la disparition du professeur Haineteaux, j’étais persuadé qu’il avait été assassiné. Pourquoi les garder en vie, lui et les autres ? Pour quelle raison ? Si on les a capturés pour leurs connaissances, pourquoi ne s’est-on pas débarrassé d’eux ensuite ?
– Leurs ravisseurs n’ont peut-être pas jugé utile de les tuer.
– Ils prennent des risques ! s’exclama Simon. Si l’un des scientifiques se souvient de quoi que ce soit, toute la machination tombe à l’eau. Je te rappelle qu’enlèvement et séquestration, selon l’article 224-1 du Code pénal, c’est vingt ans de réclusion. Ça fait lourd comme peine, non ? En définitive, tu ne prends pas beaucoup plus cher pour homicide volontaire.
– Exact, approuva-t-elle.
– Poursuivons notre raisonnement : si on les a bien enlevés pour leur voler leurs connaissances, autant se débarrasser d’eux une fois que c’est fait !
– De cette façon, ils ne risquent plus de parler, ni pour échanger leur savoir avec d’autres ni pour révéler des indices aux enquêteurs.
– Et, en plus, ça évite aux ravisseurs de chercher un moyen pour effacer leur mémoire.
– Tu veux encore de l’improbable, Simon ?
– Puisqu’on y est…
– Pourquoi n’ont-ils pas été enlevés tous en même temps ? Hein ? Pourquoi toute cette opération est-elle aussi bien cadencée, avec un enlèvement par semaine ?
– Chacun son tour. Au même rythme. En respectant toujours le même protocole.
– Oui. Et le soin avec lequel ils ont été traités ? Aucun coup, pas de trace de menottes ou d’entrave.
– Haineteaux avait même son attaché-case avec lui quand on l’a retrouvé ! Et rien ne manquait ! Tu en connais beaucoup des ravisseurs qui prennent autant soin de leur victime ?
– Tu as raison. Ça aussi, c’est improbable. Pour une raison ou pour une autre, chaque scientifique devait rester en vie et ne pas être traumatisé par ce qui s’est passé.
– Bien joué ! s’exclama Simon. « Pas traumatisé », c’est exactement ça. Les ravisseurs les ont particulièrement bien préservés parce que…
– … Parce qu’ils ont encore besoin d’eux !
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