… Et avec votre esprit
Chapitre 15
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Pour éviter que sa voiture ne laisse des traces sur le sentier de terre et ne recouvre d’éventuels indices, Marion Mastereaux ordonna à son adjoint de se garer sur le bas-côté. La voiture cahota en traversant l’ornière, puis s’immobilisa.
– C’est là, dit-elle.
Elle avait quitté Aix-en-Provence dès qu’elle avait appris la nouvelle. Pour une fois, la communication entre les services de gendarmerie et de police avait été d’une efficacité exemplaire et elle avait été alertée sans délai.
Après être sortis du véhicule, Marion Mastereaux et son adjoint gravirent un petit sentier en terre qui traversait une plantation d’oliviers surplombant la route. Ils prirent soin de marcher sur la bordure d’herbe de l’accotement afin, là encore, de ne pas abîmer d’éventuelles traces. Les gendarmes se trouvaient à environ cent cinquante mètres d’eux, plus en amont, le regard tourné dans leur direction.
– Ils ne sont que deux ? s’étonna l’adjoint à voix basse.
– C’est déjà bien. Nous avons devant nous la totalité des effectifs de la gendarmerie de Bonnieux, répondit-elle.
Il ne put s’empêcher de sourire à ce sarcasme. Il était habitué au style très libre de la jeune femme qui pratiquait un humour à froid que tout le monde ne goûtait pas. Dire qu’elle était pince-sans-rire relevait de l’euphémisme. En réalité, elle était capable de glacer quiconque sur place en quelques secondes.
Aussi loin que remontaient ses souvenirs – au collège et même à l’école –, elle s’était toujours montrée cassante. Elle avait pris l’habitude d’observer les gens, leurs manières, leur comportement, le ton de leur voix, leur style vestimentaire et, le moment venu, elle s’en servait pour frapper. Elle faisait rire parfois, elle vexait souvent. Elle était parfaitement consciente du malaise qu’elle pouvait créer, mais ne changeait rien. Ce n’était pas par méchanceté, plutôt par instinct de protection. Le sarcasme et le cynisme, en s’enchevêtrant au fil des années, avaient formé un épais caparaçon dont elle ne se départait que rarement. Bien peu de gens se risquaient à tenter de percer l’armure. Ses traits d’humour, ses flèches, lui permettaient de tenir les autres à distance. Une nécessité pour être tranquille, quand on est diablement belle.
– Espérons simplement qu’ils n’ont pas saccagé les indices, murmura-t-elle.
Les deux gendarmes se tenaient devant une Ford Escort gris clair dont le bas de caisse était maculé de boue. Ils firent quelques pas vers les policiers en les voyant s’approcher.
– Bonjour, dirent-ils en lui faisant un salut militaire avant de lui serrer la main.
– Bonjour, je suis le lieutenant Mastereaux.
– Adjudant Bettencourt et voici le gendarme Beauvoir. Vous avez fait drôlement vite !
– Oui, je tiens beaucoup à cette affaire.
– Ah bon ? Vous pensez que c’est sérieux ?
– J’en suis convaincue. C’est la raison pour laquelle j’ai exceptionnellement été détachée ici.
Bettencourt et Beauvoir changèrent radicalement d’expression, leur bonhomie faisant place à l’étonnement. La banale affaire pour laquelle ils s’étaient déplacés se transformait brutalement en enquête importante, ce qui n’arrivait pas tous les jours. Surtout dans le coin.
– Nous avons été appelés hier après-midi par Mme Vastine, déclara l’adjudant Bettencourt. Elle nous a signalé que son mari n’était pas rentré alors qu’il était parti faire des courses assez tôt le matin.
– Et c’est inhabituel de sa part ? demanda Marion Mastereaux.
– Oui. D’après elle, depuis qu’il est à la retraite, ils ont une vie bien réglée. Elle s’est inquiétée de ne pas le voir revenir, et elle n’a aucune idée de l’endroit où il a pu passer la nuit.
– J’imagine qu’elle a essayé de l’appeler ?
– Elle a laissé plusieurs messages sur son portable. Nous avons également essayé de le contacter de notre côté. Elle a aussi appelé tous les gens qu’ils connaissent dans les alentours, mais personne n’a vu son mari.
– Les hôpitaux de la région ?
– Le plus proche est l’hôpital d’Apt. Par précaution, nous avons aussi appelé à Cavaillon et à Avignon, mais ils n’ont aucun patient répondant au signalement d’Henri Vastine.
– Je vois. Comment vous êtes-vous retrouvés ici ?
– Nous avons commencé à patrouiller un peu au hasard pour essayer de trouver son véhicule, au cas où il aurait eu un malaise au volant. Vous savez, en cette saison, il n’y a pas grand monde dans la région. Alors, si sa voiture avait versé dans un ravin, il aurait pu se passer du temps avant que quelqu’un le remarque.
– Je veux bien vous croire !
– On a fait le tour des routes et chemins les moins fréquentés et on a découvert son véhicule, ici même.
– C’est un tout petit sentier. Où est-ce qu’il mène ?
– À des maisons, pas très loin d’ici. Moins de cinq cents mètres en remontant ce chemin.
– Vous êtes allés demander aux habitants s’ils avaient vu ou entendu quelque chose ?
– Impossible, elles sont inoccupées. C’est un petit lotissement réservé à la location saisonnière. On voit du monde l’été et parfois à Pâques, mais en plein hiver il n’y a jamais personne.
Son collègue confirma d’un hochement de tête.
– Bon. Et la route, elle mène où ?
– La D3 ? À Saint-Pierre.
– Carrément ! Et après Saint-Pierre, il y a quoi ? L’enfer ? Le paradis ?
Elle avait dit ça sans un sourire, sans changer d’intonation. À tel point que personne ne comprit la plaisanterie.
– Non. Apt.
– Ah. Qu’est-ce qu’il y a de spécial, sur la route d’Apt ?
La question rendit les deux gendarmes perplexes. Il n’y avait rien de spécial. Seulement des maisons, quelques commerces et la nature. Leur quotidien se résumait à des contrôles de vitesse et d’alcoolémie, à interrompre une ou deux bagarres chaque année, à mettre un poivrot au dégrisement et, l’été, à la sensibilisation aux risques d’incendie de forêt. Être gendarme à Bonnieux, ce n’était pas comme être shérif au Texas ; il n’y avait jamais rien de « spécial ».
S’apercevant que sa question avait créé un malaise, elle tenta une autre approche :
– D’après vous, qu’est-ce que Vastine pouvait bien faire ici ?
Les deux gendarmes haussèrent les épaules comme un seul homme.
– C’est assez étrange, avoua Bettencourt, car il n’avait aucune raison de prendre ce chemin. Il venait du marché, au cœur de Bonnieux. Donc normalement, pour rentrer chez lui, il aurait dû traverser le village en remontant la D3, vers l’ouest. Là, il est descendu vers Saint-Pierre, complètement à l’opposé, pour finir par bifurquer sur ce chemin.
L’adjudant accompagnait ses explications d’amples gestes des deux bras.
– Donc il a fait un détour ?
– Affirmatif.
– Un grand détour ?
– Environ quatre kilomètres.
– Ah, quand même, dit-elle en hochant la tête.
Puis, remarquant les traces de poudre blanche sur les portières, elle leur demanda :
– Vous avez relevé les empreintes ?
– Oui, c’est ce qu’on fait chaque fois qu’on découvre un véhicule fracturé. Alors, on a fait comme d’habitude.
– Dites, c’est normal que sa voiture soit aussi sale ? demanda-t-elle en désignant le bas de caisse du véhicule.
– Oui. Il la lave rarement. Je dirais, une fois par mois, pas plus. Il va à l’Éléphant Bleu, dans la zone artisanale, sur la route de Cavaillon.
Elle esquissa un sourire. Sous prétexte que ces petits villages sont peu habités, on est tenté de croire que les gens y demeurent anonymes. Rien n’est plus faux. À la campagne tout se sait. Elle décida d’en profiter :
– Il a une maîtresse ?
Interloqués par l’indiscrétion de cette question, les deux gendarmes la fixèrent avec de grands yeux ronds.
– Non. Ce n’est pas du tout son genre, confia finalement l’adjudant Bettencourt.
– Pourquoi ? Les maris infidèles ont quel genre ?
– Je… eh bien… c’est…
– Laissez tomber.
Marion s’approcha de la voiture et tenta de l’ouvrir, mais les portières étaient verrouillées. Elle se pencha et colla son visage à la vitre en faisant écran avec sa main pour scruter l’intérieur du véhicule. L’habitacle était sale, presque autant que l’extérieur. Une fine pellicule de poussière recouvrait le tableau de bord. Sur le tapis de sol râpé et bouloché, de la terre et quelques graviers. Le cendrier était ouvert, mais il n’y avait pas de mégot. Il n’y avait ni tache de sang ni trace de lutte. Un détail attira son attention : le levier de vitesses n’était pas au point mort. Une vitesse était engagée. Machinalement, Marion se tourna pour regarder le chemin en pente qui rejoignait la route. Le conducteur avait pris le soin de passer la première pour s’assurer que son véhicule ne puisse pas partir en arrière. Elle fronça les sourcils. C’était peu compatible avec un arrêt précipité.
Elle se redressa et fit lentement le tour du véhicule, poursuivant son inspection.
Le soleil commençait à disparaître derrière la cime des arbres, projetant ses derniers rayons orangés sur le petit groupe d’enquêteurs. Dans moins d’une demi-heure, il ferait nuit noire. Marion devait faire vite. Elle se pencha sur les roues. Il avait plu quelques jours plus tôt, la terre était encore meuble, et des températures trop douces avaient empêché le sol de se figer. Les marques de pneus de la voiture s’arrêtaient net, mais sans signe de freinage brutal. Tout autour du véhicule, elle observa des empreintes de pas en trop grande quantité pour être exploitables. Elle grimaça. Ignorant l’importance que cette affaire revêtait, les gendarmes avaient copieusement piétiné la scène, faisant ainsi disparaître tout espoir de découvrir d’éventuels indices.
Elle demeura immobile quelques instants, plongée dans ses pensées, regardant le véhicule sans vraiment le voir, puis, consciente que le temps pressait, s’en éloigna de quelques pas et en fit le tour. Elle constata alors qu’une série de traces de pas se démarquaient nettement sur le chemin qui menait aux habitations. Quelqu’un avait récemment marché dans cette direction. Une personne seule.
Sans un mot, sans quitter des yeux les empreintes de pas, elle remonta le petit chemin de terre.
Ne sachant quoi faire, son adjoint et les gendarmes restèrent près du véhicule de Vastine et la suivirent du regard, tandis qu’elle s’éloignait.
Gravissant le chemin, Marion remarqua que les traces s’arrêtaient plus haut, derrière un épais bosquet d’où partaient d’autres marques, de véhicule cette fois. Elle s’accroupit pour les observer de plus près. Le soleil couchant accentuait le relief, étirant les ombres, soulignant de noir chaque aspérité du sol ocre. Il y avait deux sillons parallèles correspondant à l’essieu d’un camion. Les traces descendaient rejoindre la route.
Elle demeura ainsi quelques instants avant de se tourner vers les gendarmes. Elle dut hausser la voix pour se faire entendre :
– Dites-moi…
– Oui, lieutenant ?
– Ce Vastine, qui a disparu, c’est un scientifique, n’est-ce pas ?
– Oui ! Comment vous le savez ?
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