… Et avec votre esprit
Chapitre 22
– 22 –
Avant de monter dans le TGV qui l’emmenait dans de Sud, Simon avait téléphoné à son supérieur hiérarchique pour le tenir informé de l’évolution de l’enquête. Il avait évoqué l’hypothèse que le professeur Jean-Édouard Haineteaux ait pu être drogué afin de lui soutirer des informations confidentielles relevant de la Défense nationale. Il avait aussi fait mention des autres disparitions et de la possibilité que cette affaire cache un complot de grande envergure. Contre toute attente, Simon avait reçu une écoute bienveillante. Il s’était même vu proposer des renforts. Bien que flatté par tous ces égards, il avait poliment décliné l’offre, arguant qu’il aviserait avec sa collègue d’Aix-en-Provence. Elle enquêtait sur trois kidnappings, ce qui faisait d’elle la personne la mieux placée pour résoudre cette énigme – ou, tout au moins, pour lui donner un bon coup de pouce.
Avec un sac de sport et son ordinateur portable pour tout bagage, Simon descendit du train et longea le quai de la gare ultramoderne.
Au bout de la voie, faisant face au flot des voyageurs, une jeune femme brune arborant le brassard orange de la police l’attendait. Elle avait les cheveux tirés en arrière, mais une grande mèche lui tombait sur le visage, le recouvrant à moitié. Malgré ses vêtements de garçon et ses chaussures de sport, elle avait une allure très féminine. Mais ce qui frappa surtout Simon n’était pas de nature vestimentaire : elle était tout simplement très belle. Ses cheveux d’un noir de jais faisaient ressortir ses yeux bleu électrique soulignés de fines rides qui accentuaient l’intensité de son regard.
– Bonjour. Vous êtes le lieutenant Mastereaux ?
– Bonjour. Vous devez donc être le lieutenant Vairne. Vous avez fait bon voyage ? s’enquit-elle avec un léger accent méditerranéen qu’elle tentait de dissimuler.
– Très bon, et vous ? demanda-t-il avant de prendre conscience de la stupidité de sa question. Euh, enfin, je veux dire… merci d’être venue me chercher.
– C’est tout ce que vous avez comme bagages ? demanda-t-elle.
– Oui. D’ailleurs, il faudrait que je fasse quelques courses. Je suis parti un peu précipitamment. À l’origine, ça ne devait être qu’une enquête de routine.
– C’est tout sauf une enquête de routine !
– Oui. C’est ce que j’ai cru comprendre !
– Suivez-moi. C’est par ici, dit-elle.
Elle ne porte pas d’alliance.
Simon était d’un naturel dragueur, et il connaissait dans ce domaine un certain succès. Affable, curieux et cultivé, sa compagnie était plutôt agréable. Il n’était pas vraiment beau, mais avait un charme évident. Il inspirait confiance. Mieux, il rassurait. Et puis, face aux plus récalcitrantes, il disposait d’atouts cachés : il était dans la police, il avait été un pro du poker et il vivait sur un bateau. Cela suscitait la curiosité, créait l’étonnement, levait des barrières.
Probabilité de coucher avec elle : hmm… j’ai peu de temps, mais si je sors le grand jeu… 50 %.
– Je suis garée juste là.
Elle désigna d’un geste une Peugeot bleu marine à moitié garée sur le trottoir, juste au pied d’un panneau « Arrêt interdit sous peine d’enlèvement ». Le pare-soleil du côté passager était baissé, laissant apparaître le panonceau « police » qui signifiait clairement : « Je m’en branle, j’suis flic. »
En montant, Simon eut un petit sourire.
– Dites, lieutenant, vous…
– Voilà ce que je vous propose, coupa Marion Mastereaux en bouclant sa ceinture. On arrête de s’appeler « lieutenant » et on se dit « tu ».
– OK, ça me va, lui répondit-il toujours souriant.
– Maintenant, que tout soit bien clair, ce n’est pas pour autant qu’on va coucher ensemble. Donc le numéro de drague, tu oublies. On est toujours OK ou on repasse au vouvoiement, lieutenant ?
– Eh bien… je suppose qu’on est toujours OK, rétorqua Simon, estomaqué.
Rectification. Probabilité de coucher avec elle : 0,1 %.
– Génial, dit-elle en démarrant.
Le reste du trajet jusqu’au commissariat central se fit dans le silence le plus complet. Simon n’osait même pas quitter la route des yeux, de peur de croiser le regard de sa collègue.
L’hôtel de police d’Aix-en-Provence était un bâtiment récent situé en retrait d’un vaste rond-point en face d’un immense casino qu’il connaissait de réputation. Paradoxalement, il s’agissait de l’un des établissements de jeux les plus fréquemment braqués. Le fait qu’il fût situé si près du commissariat en disait long sur le sentiment d’impunité qui, ici, animait les criminels. Bienvenue dans le Sud.
Marion laissa la voiture sur le parking et conduisit Simon à l’intérieur du commissariat où elle salua sans sourire plusieurs de ses collègues. Elle suivit un long couloir, ouvrit l’une des portes vitrées, laissa Simon entrer, puis referma derrière elle. Il s’agissait d’une petite salle de réunion aux murs marron meublée de chaises dépareillées et d’une table ronde sur laquelle était posée une pile de dossiers.
Elle tira une chaise et prit place. Simon l’imita.
– J’ai obtenu qu’on nous prête cette salle. Tu pourras t’en servir comme bureau, si tu le souhaites.
– Merci infiniment, répondit poliment Simon en posant son sac et la sacoche de son ordinateur sur la table. Elle est très bien cette salle. À Lyon, j’avais un bureau minuscule et vétuste qui me…
Constatant que son interlocutrice ne l’écoutait pas, il s’interrompit et préféra embrayer sur l’enquête :
– Enfin, bref. On commence par quoi ?
– On commence par mettre les choses au clair : c’est mon enquête ! déclara-t-elle en tapant la pile de dossiers de son index. J’étais la première sur le coup, c’est moi qui ai le plus d’informations, j’ai trois enlèvements sur le dos. Je n’admettrai pas qu’on me la retire sous prétexte que tu es un mec qui vient de Paris et que moi je suis une petite provinciale !
Simon prit une longue inspiration. Il était temps de reprendre la situation en mains.
– Ça fait beaucoup de complications pour une seule personne !
– Quoi ?
– Depuis que je suis descendu du train, j’ai eu droit, dans l’ordre : à la nana qui en a marre de se faire draguer parce qu’elle considère que son physique est un fardeau, à la petite provinciale qui a du mal à blairer les Parigots, j’ai même peur de ne pas échapper à la comparaison PSG/OM ! Tant qu’on y est, je préfère te prévenir : je ne m’intéresse pas au foot. Ensuite, j’ai droit au couplet sur les inégalités sexistes, et pour finir, la flic qui a peur de perdre son enquête. Alors, que ce soit bien clair : il me suffit d’un coup de fil pour qu’on te dessaisisse et que je récupère les dossiers. C’est d’ailleurs ce que mes supérieurs m’ont invité à faire. Et puis, je tiens à te signaler que tu n’as pas « obtenu » ce local, mais qu’il m’a été attribué par ta hiérarchie. Donc, si tu es ici avec moi, c’est parce que je le veux bien. Pour finir, ne t’inquiète pas, tu es très séduisante, c’est clair, mais si tu as peur que je te saute dessus, je te rassure, je peux encore me retenir !
Le tonnerre fit place à un long silence. Elle le dévisagea avec étonnement – il était rare qu’on lui tienne tête.
– Bien ! Je vois qu’on part sur de meilleures bases…, conclut-il.
Simon ne la quittait pas des yeux. Malgré sa diatribe, il n’était pas très à l’aise ; pas uniquement parce qu’elle lui plaisait beaucoup, mais parce que se dégageait d’elle une intensité presque surnaturelle.
– Ce dossier me tient à cœur.
Elle avait dit cela d’une voix beaucoup plus tempérée, en s’approchant imperceptiblement de lui et sans ciller.
– Il me sort de l’ordinaire, reprit-elle, des affaires de dealers, de racket, de bandes organisées, de vols de voitures et de tout le reste. C’est la première fois que je me sens vraiment flic. J’ai mis le doigt sur quelque chose d’énorme, peut-être. La preuve : ce n’est pas pour rien que toi, un agent de la DGSI, tu débarques ici. Alors je n’ai pas envie qu’on me dise « Oh, merci Marion, très bon travail », comme on complimente une jument qui a fait une belle course avant de la reconduire à son box en lui flattant la croupe. Non, moi je veux aller jusqu’au bout. J’ai besoin des informations dont tu disposes, mais cela représente un risque pour moi : celui qu’on me retire tout. Ce ne sont pas des complications, tu te trompes, je suis simplement lucide. Je sais qu’entre une simple nana de province et un mec de la DGSI, je n’ai aucune chance.
Simon la dévisageait toujours, sans lui répondre. Sans baisser les yeux, elle poursuivit :
– Le divisionnaire m’a dit : « Marion, je vous laisse l’enquête jusqu’à ce que l’officier de la DGSI se l’approprie. Vous le briefez et il prendra certainement le relais. Allez-y doucement avec lui, c’est lui qui pilote. »
Simon éclata de rire :
– Heureusement qu’il t’a dit d’y aller doucement ! Qu’est-ce que ça aurait été sinon ? Tu m’aurais collé une balle dans la tête à ma descente du train ?
Marion lui concéda un sourire.
– Je vais être très franc, poursuivit-il, je ne peux rien te garantir du tout. Je ne sais pas ce qui va être décidé par mes supérieurs. Mais, pour l’instant, tu es toujours à bord. Et j’ai besoin de toi, de ce que tu as appris. C’est pour ça que je suis ici. Donc, en ce qui me concerne, je ferai mon possible pour que tu restes dans la course.
– Et tu arriveras vraiment à te retenir…
– Quoi ? demanda-t-il en fronçant les sourcils.
– … de me sauter dessus ?
– Onze ans de yoga. Je suis parvenu à une maîtrise totale.
Ils sourirent ensemble.
– Contrairement aux apparences, cette enquête n’est pas simple, admit-il. Chaque fois que je crois tenir une piste, elle ne conduit nulle part. Donc le flic parisien a besoin d’un peu d’aide de la flic de province.
– Comment tu veux qu’on procède ?
– Ce sont les dossiers des disparus ? demanda-t-il en désignant du menton la petite pile de chemises devant elle.
– Oui. Tout est là.
– J’imagine que tu les connais par cœur.
– J’ai tout épluché mille fois, en effet.
– Fais-moi un topo.
– Très bien.
Elle se dressa sur son siège, tira la dernière chemise de la pile et l’ouvrit.
– On commence par Vincent Boissard. Un biologiste de 58 ans qui a disparu ici même, à Aix-en-Provence.
– C’est pour cette raison que tu t’es retrouvée sur cette enquête ?
– Exactement. C’est avec lui que tout a commencé. Ce n’était qu’une affaire de routine au départ. Tout laissait à penser qu’il avait une double vie et qu’il avait quitté sa femme pour une autre, sans prévenir. Je dois avouer que je n’ai pas concentré tous mes efforts sur lui.
– Qui a signalé sa disparition ?
– Le 11 décembre, son bureau a constaté son absence et vers midi ses collègues ont téléphoné à son épouse. Le soir, il n’était toujours pas rentré et elle a appelé Police-Secours. Comme toujours avec ce type d’affaires, on attend trois ou quatre jours avant de prendre la disparition au sérieux. J’ai alors enquêté pour trouver la trace d’une maîtresse et, de manière générale, j’ai cherché si ses habitudes avaient été modifiées les jours précédant sa disparition.
– Et ?
– Rien. Il a réapparu le 17 décembre. Amnésique. Une semaine entière de sa vie s’est complètement évaporée, comme par magie. Impossible d’obtenir la moindre information sur sa disparition.
Elle enchaîna avec la deuxième chemise.
– Otis Levine…
– Drôle de nom.
– Son père est américain. Prix Nobel de physique. Disparu le 19 décembre et réapparu le jour de Noël. Au moins, il a passé les fêtes en famille ! Mais il n’a pas dû avoir grand-chose à leur raconter, parce que lui aussi a tout oublié.
– Comment as-tu appris sa disparition ?
– Un avis de recherche a été émis. Comme il habite Montpellier et que ce n’est pas très loin, on m’a autorisée à travailler en collaboration avec les collègues de là-bas et j’ai eu les copies intégrales des rapports.
Elle ouvrit la chemise qui restait et poursuivit :
– On termine avec Henri Vastine, disparu à Bonnieux, dans le Vaucluse, le matin du 9 janvier. Il était parti au marché, personne ne l’y a vu. C’est sa femme qui a averti les gendarmes. Ils ont découvert sa voiture sur un chemin de campagne.
– Tu t’es rendue sur place ?
– Naturellement.
– Tu as trouvé quelque chose ?
– Rien de particulier. J’ai relevé des traces de pneus de camion à quelques dizaines de mètres de son véhicule. Impossible de savoir s’il est passé là avant, ou après, ou même si c’est lié. Et, de toute façon, ça ne mène à rien.
– Le dispositif a été déployé pour retrouver Vastine ?
– Ça va de soi. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression qu’on ne le retrouvera pas.
– Si, on le retrouvera. Dans quelques jours. Amnésique.
– C’est probable, oui.
– Et lui, comment as-tu été informée de sa disparition ?
– J’avais rédigé une note interne aux services pour qu’on me contacte au cas où un adulte s’évaporerait de manière inexpliquée. La gendarmerie de Bonnieux a fait du bon boulot.
– Dans ce cas, pourquoi est-ce que tu n’as pas été prévenue de la disparition de Jean-Édouard Haineteaux ?
– J’ai été prévenue, mais avec un délai anormalement long. J’ai cru que le système d’alerte interne avait mal fonctionné et qu’on avait oublié de me transmettre l’information. Et puis, lorsque j’ai appris qu’un officier de la DGSI était sur le coup, je me suis dit qu’on ne voulait pas que j’interfère dans une enquête en cours. J’ai d’abord hésité à me manifester, car je craignais qu’on me retire le dossier, mais je me suis quand même décidée, vu que je n’avançais plus. J’ai téléphoné à Lyon où l’on m’a donné tes coordonnées.
Marion se leva puis s’assit en tailleur sur sa chaise.
– À ton tour.
– Jean-Édouard Haineteaux, né en 59, physicien spécialisé en électromagnétique, originaire de Lyon. Il a disparu le 4 janvier pour reparaître hier, le 10, dans un bled paumé. Comme toi, j’ai interrogé les proches, mais personne ne comprend ce qui a bien pu se passer. Le bornage de son téléphone et l’historique de ses dépenses n’ont rien donné. Au lieu d’élucider le mystère, son retour en a rajouté une couche puisque lui aussi a perdu la mémoire sur plusieurs jours.
– Bienvenue dans mon monde. Depuis trois semaines, j’échafaude toutes sortes de théories.
– J’ai quelques questions à te poser, si tu veux bien. Commençons par du lourd : est-ce qu’ils se connaissent ?
– Oui et non. Certains ont eu l’occasion d’échanger quelques mots lors de colloques internationaux.
– Lesquels ?
– Levine m’a confirmé avoir participé à une grande conférence à Montréal en 2016 où Vastine était présent. Ils s’étaient aussi croisés en 2013 à Kiev. En dehors de ça, rien. Ils se connaissent peu et n’ont aucun lien d’amitié.
– Et Boissard ?
– Personne ne le connaît. Enfin, non, ce n’est pas ce que je voulais dire. Il est très célèbre, mais dans un domaine vraisemblablement éloigné de la physique. Levine a des connaissances sommaires de ses travaux, du fait de son intérêt pour la science en général, mais ils ne se sont jamais rencontrés.
– Même pas pendant leurs études ?
– Ils n’ont pas suivi le même cursus ni fréquenté les mêmes universités.
– Oh, quand même, dit-il en s’impatientant, ils ont bien un directeur de thèse ou un maître de stage en commun !
– Désolée de te décevoir.
Simon avait le sentiment de s’obstiner à enfoncer une porte blindée. Il fit une petite grimace. Marion enchaîna :
– À cause des similitudes, j’ai essayé de faire des recoupements. J’ai par exemple vérifié leurs agendas respectifs pour voir s’ils n’avaient pas croisé les mêmes personnes avant leur enlèvement. Je sais que c’est un peu gros, mais il fallait le tenter.
– Et alors ?
– Ça aurait été trop beau. Le ou les auteurs des kidnappings n’ont pas commis cette erreur. Je suis remontée plusieurs mois en arrière, et je n’ai rien trouvé à me mettre sous la dent. J’ai fait pareil avec leurs téléphones, là encore sans résultat.
– On est en présence d’une organisation qui connaît son boulot.
– Je le crains.
Simon était impressionné par cette jeune femme qui avait abattu autant de travail en quelques semaines. Bien qu’elle semblât aussi susceptible qu’un champ de mines, au moins avait-elle l’énergie propice pour cette enquête. Il avait vu juste : c’était un gros avantage d’avoir à ses côtés l’enquêtrice qui était là depuis le début.
– Ce n’est pas tout, poursuivit-elle. J’ai aussi suivi une piste qui va te sembler étrange : j’ai vérifié s’ils ne s’étaient pas appelés. Ou s’ils n’avaient pas échangé d’e-mails. Et, puisqu’ils m’ont donné accès à leur agenda, j’ai pu chercher s’ils ne s’étaient pas trouvés au même endroit au même moment.
– Tu les soupçonnes de complicité ?
– Non, non. Mais j’avais tellement peu de prises, que j’ai enquêté dans toutes les directions à la fois.
– Et qu’est-ce que ça a donné ?
– Rien du tout. Là encore, je suis remontée jusqu’en septembre de l’année dernière, il n’y a aucun coup de fil en commun, ils ne se sont pas rencontrés. Je pense qu’ils ne se connaissent vraiment pas.
– C’est aussi mon avis. Est-ce qu’il y a eu des mouvements d’argent importants sur leurs comptes en banque ?
– Non, absolument aucun. Juste des retraits en espèces les jours qui ont précédé leur enlèvement, mais uniquement de petites sommes, rien de notable. Pas de changement de leur train de vie, non plus.
– Aucune menace de mort, aucune demande de rançon, rien d’inhabituel ?
– Rien.
– Pourquoi les médias n’ont-ils pas parlé de ces disparitions ?
– Parce qu’ils ne savaient rien, tout simplement.
– L’élite de la science qui s’évapore, ça aurait dû les intriguer, non ?
– Les familles ont tenu à rester discrètes. Et puis, la réapparition de chacun d’entre eux a réglé le problème. Que voulais-tu qu’ils racontent aux médias ? Qu’ils ont perdu la boule ? Pas évident à assumer. Ils seraient passés pour des dingues.
– Oui, je comprends. Tiens, en parlant de dingue, j’ai un truc à te montrer…
Simon fouilla dans sa poche et en sortit son téléphone portable pour afficher la photo de l’étrange symbole que l’on avait retrouvé sur le cadavre de Georges Toussant.
– Est-ce que tu as déjà vu ceci ? demanda-t-il en lui tendant le téléphone.
– C’est bizarre ! Qu’est-ce que c’est que ce truc ?
– Je n’en ai pas la moindre idée. Aucun de tes « disparus » n’en a fait mention ?
– Non. Tu peux me dire où tu as déniché ça ?
– C’est un dessin qui a été retrouvé dans la bouche d’un autre savant. Assassiné, lui.
– Tu as bien dit « dans la bouche » ?
– Oui. Et encore, je te passe les détails !
– Tu penses que c’est lié à nos affaires ?
– Je le croyais, au début. La responsable de l’enquête à Strasbourg m’assure du contraire, et je commence à me dire qu’elle a raison.
– Il est très curieux, ce dessin.
– Ça te fait penser à quelque chose ?
La jeune femme se mit à réfléchir sans quitter le symbole des yeux.
– On dirait un signe cabalistique. Je ne vois pas trop ce que ça vient faire dans notre enquête.
– Je n’en sais rien non plus, concéda Simon en glissant son téléphone dans sa poche.
– Tu as d’autres questions ?
– Oui. Est-ce que…
Simon s’arrêta net. Il voulait lui demander si elle avait eu l’impression d’avoir été suivie ces dernières semaines, à Bonnieux ou ailleurs. Il avait toujours en tête l’épisode de la poursuite à Lyon. Mais il se ravisa car l’évoquer comportait des risques. Elle pouvait prendre peur et se dessaisir de l’affaire. Le renoncement n’avait pas l’air d’être dans son tempérament, mais qu’en savait-il, au fond ? Si elle abandonnait, il perdrait brusquement une précieuse alliée.
– Est-ce que quoi ?
– Non, rien.
– Oh, ne joue pas à ça avec moi ! Tu voulais me demander quelque chose. Alors, est-ce que quoi ?
Il fallait trouver un subterfuge. Vite.
– Est-ce que… tu as remarqué un objet, un nom, un visage, un véhicule ou n’importe quoi qu’on retrouverait dans chacune de ces affaires ?
– Hmm… non. Ça m’aurait frappée.
– Pas seulement dans les dossiers, sur place également. Un truc qui se répète à chaque fois ?
– Je vois ce que tu veux dire, mais non, je n’ai rien remarqué de ce genre.
Simon hocha la tête avant de se lever et de se diriger vers le tableau blanc qui se trouvait dans la pièce. Il saisit un feutre.
– Je te propose de recouper les informations dont on dispose.
Il tourna le dos à Marion et traça des lignes et des colonnes. Son marqueur couinait légèrement en glissant sur la surface blanche. Il inscrivit le nom de chaque disparu sur la première ligne. Sur la suivante, il nota leur âge, puis en dessous leur ville d’origine. Il continua ainsi jusqu’aux informations les plus pointues recueillies lors des enquêtes. Après avoir entièrement rempli son tableau, Simon se recula.
– Commençons par le haut, dit-il en désignant la première ligne. Ils ont tous entre 58 et 66 ans.
– Rien de surprenant, vu leur niveau d’études et leur expérience, commenta Marion.
– En effet.
– Ligne suivante : ville d’origine.
– Ils sont tous originaires de régions différentes.
– Oui, et leurs cursus universitaires n’ont rien en commun.
– Leur lieu de résidence et, puisque ça coïncide, leur lieu d’enlèvement : Aix, Montpellier, Lyon, Bonnieux. Tiens ! Aucun d’eux n’habite Paris. Étonnant pour des scientifiques de ce niveau, non ?
– Qu’est-ce qui est étonnant ? demanda la jeune femme en fronçant les sourcils. Qu’il puisse y avoir des gens intelligents en province ?
Pas mécontente de sa petite pique, Marion offrit un sourire taquin à son collègue.
– Ce n’est pas de chance. Les quatre seuls types intelligents de province qui disparaissent…
– Je l’ai bien cherchée, celle-là. Je te rassure, Vastine est originaire de Paris.
– Tu m’as dit qu’il avait disparu dans le Vaucluse.
– Il est à la retraite depuis peu et s’est installé à Bonnieux, en effet, mais il est parisien et y retourne encore fréquemment.
– Bon. Tous scientifiques. Là encore, ce n’est pas une coïncidence.
– Mais ils ne travaillent pas dans le même domaine. Nous avons trois physiciens, dont un cosmologue, et un biologiste.
– Tu as creusé cette piste ?
– Quelle piste ?
– Leurs compétences. Elles pourraient être complémentaires.
– Non, je n’ai pas cherché dans cette direction.
– OK. Il faudra qu’on avance là-dessus. Autre chose : Haineteaux travaille sur un programme top secret en collaboration avec la Défense nationale. Tu sais si c’est le cas des autres ?
– Non. Ils mènent des recherches dans le domaine civil. C’est très pointu d’après ce que j’ai compris, mais ça n’a aucun rapport avec l’armée.
Simon tapota la ligne suivante avec la pointe du feutre.
– Les personnes qui ont déclaré les disparitions. Pas étonnant que ce soit un proche à chaque fois. Je ne vois rien d’exploitable ici.
En disant cela, il s’approcha du tableau et effaça cette ligne.
– Au cas où ça te travaillerait, Simon, j’ai vérifié le contexte familial de chacun d’eux et j’y ai trouvé une certaine stabilité. Personne n’avait de raison particulière de les faire disparaître. Boissard est remarié, Levine en instance de divorce, Vastine file le parfait amour depuis plus de quarante ans.
– Haineteaux est veuf.
– Tous les trois ont été retrouvés dans des endroits isolés, mais à proximité de leur domicile. À l’exception de leur téléphone portable, toutes leurs affaires leur ont été restituées.
– Tu as employé le verbe « restituer ». C’est intéressant.
– Ah bon ?
– Oui. Car c’est exactement l’impression que ça donne. On a le sentiment que leurs affaires ont été précieusement conservées, consignées. En exagérant, on pourrait presque se dire qu’ils ont été déshabillés et qu’on ne leur a rendu leurs vêtements qu’au dernier moment. En tout cas, ils ont réapparu comme ils avaient disparu. Tu l’as remarqué aussi ?
– Oui, c’est vrai. Aucun d’eux n’avait de traces de coups, de vêtements déchirés ou abîmés. Certains avaient même encore de la monnaie dans leurs poches !
– C’est troublant quand même, non ?
– Qu’est-ce que tu en déduis ?
– Pour l’instant, je n’en sais rien. Mais ça aura un sens plus tard, j’imagine.
– Je l’espère.
– Pas de témoin ?
– Aucun.
– Ligne suivante : les lieux où on les a retrouvés.
– Pas de vis-à-vis, pas de passage, pas de témoin. Mais toujours à côté d’une route pour que les ravisseurs puissent fuir au cas où les choses tourneraient au vinaigre.
– Ou bien pour que les victimes puissent trouver des secours facilement, avança Simon.
– Possible aussi. Cela corroborerait cette volonté qu’il ne leur arrive aucun mal.
– Et toujours à proximité de leur domicile !
– Moins de quinze kilomètres.
– Trente-huit kilomètres pour Haineteaux.
– Ça reste peu éloigné.
– C’est vrai. C’est étrange, non ? Il a fallu trouver un lieu pour les séquestrer pendant près d’une semaine, à l’abri des curieux, dans chacune des régions où ils vivent.
– Sacrée organisation !
Marion et Simon étaient conscients d’avoir soulevé un autre point obscur de ce mystère, même s’ils n’en comprenaient pas le sens. Aussi restèrent-ils quelques instants silencieux. Ce fut finalement Simon qui reprit la parole le premier :
– Là, c’est intéressant : on leur a vraisemblablement injecté quelque chose pendant leur captivité.
– Oui, peu après avoir été retrouvé, Boissard m’a appelé pour me signaler qu’il avait un hématome et une petite piqûre sur l’avant-bras. Nous en avons déduit qu’il avait reçu une injection intraveineuse. Je lui ai alors immédiatement demandé de procéder à un examen médical complet. Et lorsque Levine est revenu, j’ai examiné son bras. Il portait une marque similaire, j’ai donc, là encore, demandé une analyse.
– Tu as les résultats des examens de sang et d’urine ?
– Oui, les voici, répondit-elle en lui tendant des feuilles qu’elle venait d’extraire de chaque dossier. Simon se mit à lire à haute voix :
– Test urinaire BZD (benzodiazépines)… positif… C H ClN O. 16 13 2 Qu’est-ce que c’est que ça ?
– Un somnifère puissant. C’est avec cette molécule qu’on fabrique le Valium.
– Ils en prennent, d’habitude ?
– Ni l’un ni l’autre.
– Et les chiffres, ils correspondent à quoi ?
– Quels chiffres ?
Simon lui tendit la feuille en lui indiquant une colonne à droite.
– Ça, ce sont les quantités. C’est exprimé en nanogrammes par millilitre.
Simon regarda Marion, étonné de ses connaissances.
– J’ai fait un master de chimie avant de faire du droit, dit-elle.
– Ah bon ?
– Non, je plaisante. Je n’y connais rien non plus, j’ai juste demandé des explications au médecin.
– Très drôle, admit-il. Bon, et le médecin, il en dit quoi, de ces chiffres ?
– Il dit que les quantités administrées sont très faibles.
– Très faibles… répéta Simon.
– Le médecin de Levine a confirmé.
– Ça signifie qu’on les a à peine drogués.
– Oui. Et d’après les deux médecins, ces quantités sont insuffisantes pour provoquer l’endormissement, surtout sur des sujets en état de stress.
– Pourquoi administrer un somnifère s’il n’a pas d’efficacité ?
– Aucune idée.
Simon fixait le tableau d’un air perplexe. Le mystère de ces disparitions s’épaississait encore. Au lieu d’une énigme à résoudre, il en avait désormais quatre et se sentait aussi impuissant que face à l’Hydre de Lerne. Pourtant, il lui était impossible de baisser les bras.
Devinant le regard de Marion, il se tourna vers elle.
– Je n’y comprends rien ! lâcha-t-il.
– Je sais.
Un éclair de malice dans les yeux, il reprit :
– À moins que…
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