… Et avec votre esprit

Alexis Laipsker · Chapitre 22 sur 57

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… Et avec votre esprit

Chapitre 23

– 23 –

 

 

Cannelle Pourson se félicitait de voir ses hommes prendre des initiatives. C’est exactement ce qu’elle avait toujours encouragé, et cela fonctionnait à merveille. Personne ne savait ce qui pourrait en découler, mais au moins chaque once d’indice était-elle exploitée.

– Pour le reste, que nous indique l’enquête classique ? demanda-t-elle en s’adressant à un autre de ses subordonnés.

– On a terminé le travail de vérification des empreintes digitales et de l’ADN trouvés à la fac.

– Encore ! s’impatienta la policière, je croyais que c’était réglé depuis longtemps. L’équipe scientifique n’a rien trouvé sur place, on le sait depuis le premier jour.

– Il n’y a rien sur la scène de crime, c’est exact, mais il a bien fallu qu’on élargisse nos recherches aux parties communes. Du coup, on a recueilli une quantité hallucinante de traces diverses. Et relever les empreintes de tout le personnel, étudiants inclus, ça nous a pris un temps fou. On a dû réunir tout le monde et ensuite comparer avec les traces observées sur place.

– Et ?

– Toutes correspondent à des personnes qui travaillent dans le bâtiment de la fac de chimie. Aucune empreinte inconnue. Nulle part ! Le meurtrier avait non seulement prémédité son coup, mais il a pris un soin tout particulier une fois sur place. Les équipes scientifiques ont pourtant cherché partout, en suivant son parcours probable sur les lieux. C’était un travail de titan !

– Impressionnant ! Il a vraiment pris ses précautions.

– J’ai discuté avec les collègues qui ont signé le rapport. Ils m’ont dit que si le criminel a mis des vêtements neufs, recouvert ses cheveux, porté un masque de chirurgien, par exemple, et, bien sûr, des gants, il n’y avait aucune chance de trouver quoi que ce soit.

– Il y a une autre possibilité : l’assassin est peut-être un habitué des lieux, un étudiant ou quelqu’un qui travaille au laboratoire ? Ce qui expliquerait qu’on n’ait pas d’empreintes suspectes.

– Sauf qu’on a auditionné tout le monde, et que personne ne semble avoir de raisons de s’en prendre à Georges Toussant.

– Vous avez interrogé son entourage ?

– Bien sûr. Au moment du meurtre, ses plus proches collaborateurs buvaient un pot ensemble et les autres étaient en famille ou chez des amis.

– Vous dites que l’alibi de certains collaborateurs de Toussant, c’est qu’ils buvaient un coup ensemble ?

– Oui, patron. L’un d’entre eux fêtait son anniversaire. J’ai vérifié, tous les témoignages concordent.

– Trouvez-moi quand même des témoins extérieurs. Je ne voudrais pas qu’ils se couvrent mutuellement.

– C’est déjà fait. Ils ont passé la soirée dans un bar du centre-ville. Le patron et une serveuse me l’ont confirmé. Personne ne s’est absenté. Et ils ont quitté les lieux plus d’une heure après le décès du professeur.

– Beau boulot. Quoi d’autre ?

– Le mobile n’est pas l’argent. Nous avons examiné ses comptes et il n’a pas retiré de grosse somme en espèces, ni reçu de virement important. On peut donc exclure une dette ou au contraire un prêt qui aurait mal tourné. D’ailleurs, il n’était pas très fortuné. Et…

– Oubliez ce genre de pistes. Nous avons affaire à quelqu’un qui a volé le cerveau de sa victime, bon sang ! Il faut en tenir compte. Soit il s’agit d’une forme de rituel, soit… ça a quelque chose à voir, d’une manière ou d’une autre, avec son cerveau. Dans les deux cas, ce n’est pas banal. Hier, j’ai fait établir un profil psychologique du tueur. Ça vaut ce que ça vaut, mais il en ressort que le type que l’on recherche est quelqu’un d’intelligent, et surtout de très déterminé. Donc, orientez-vous plutôt vers ce qui est hors du commun. Je vais dire n’importe quoi : la sorcellerie, la religion, une secte, enfin quelque chose qui justifierait un acte aussi extrême et insensé. La clé de cette enquête, c’est le cerveau.

– Entendu, patron.

– Qui s’est chargé d’interroger le SALVAC 1 ?

Un policier leva énergiquement le bras.

– C’est moi, patron.

– J’imagine que si vous aviez trouvé quelque chose de concluant, vous m’auriez prévenue…

– Oui, bien sûr. Le seul crime qui présente des similitudes avec notre affaire, c’est celui commis par Stanislas Frelet. En dehors de ça, rien d’intéressant. J’ai aussi interrogé Interpol. Là, c’est plus troublant parce que, évidemment, à force de prendre connaissance d’homicides violents, on a tendance à faire des rapprochements. Mais, sincèrement, je n’ai rien trouvé qui puisse être rattaché à notre affaire.

– Ce n’est pas normal, pesta le commissaire.

– Vous pensez qu’il y a eu d’autres victimes ?

– C’est l’avis de la psy. Et je dois dire que je le partage. Pour commettre un crime d’une telle violence, accompagné d’une mutilation si… inhabituelle, il faut avoir un sacré sang-froid. J’ai du mal à croire que ce puisse être l’œuvre d’un novice. Vérifiez une nouvelle fois.

– Si vous y tenez.

– Du côté des coups de fil qu’il a passés, vous avez trouvé quelque chose ?

– J’ai demandé à son opérateur la liste des numéros qu’il a appelés avec son portable les jours précédant sa mort et j’ai identifié chaque destinataire. Ce sont essentiellement des scientifiques et des proches. Je n’ai rien trouvé de particulier.

– Et en ce qui concerne la victime elle-même, on a du nouveau ?

L’un des policiers restés debout se racla la gorge avant d’intervenir :

– On a fouillé les affaires personnelles de Toussant pour voir si on lui avait dérobé quelque chose. On a recoupé les infos avec sa femme et son assistant : il ne manque rien.

– Et pas d’empreintes, non plus ?

– Sur ses clés, ce sont les siennes, et on n’en a pas trouvé sur son téléphone. Son meurtrier, c’est l’homme invisible ! En revanche, j’ai dans l’idée qu’ils se connaissaient.

– Pourquoi ?

– D’abord, le criminel s’est introduit dans la faculté avec des outils rudimentaires, apparemment un pied-de-biche. Ce qui laisserait penser qu’il savait que les portes étaient mal sécurisées. Donc il connaissait les lieux.

– Admettons.

– Il y a mieux : il savait que Toussant serait présent à cette heure-là, et qu’il y serait seul. Il savait aussi qu’il pourrait le tuer et, disons… le mutiler tranquillement sans être dérangé. Enfin, il savait qu’il n’y avait pas de caméra de surveillance. Moi, par exemple, je croyais qu’il y en avait dans un établissement comme celui-là. Ce ne sont pas des preuves, mais je n’imagine pas qu’il ait pu se faire tuer par un inconnu.

Pourson se remémora sa conversation avec le légiste, qui avait fait la même analyse.

– Je pense que vous avez raison. On va creuser dans cette direction.

Le policier hocha la tête. Cannelle Pourson poursuivit :

– J’ai besoin d’un volontaire…

– Pour quoi faire ? demanda l’un des policiers dans l’assistance.

– Merci de vous dévouer ! Vous allez fouiller les archives de la fac. Toussant enseignait depuis des années. Je voudrais que vous recherchiez parmi ses anciens élèves s’il n’y en a pas un qui a mal tourné, du genre crise mystique ou délire paranoïaque, vous voyez ? Stanislas Frelet était peut-être une fausse piste, mais le mode opératoire est quand même troublant. Regardez aussi si Toussant n’a pas brisé la carrière d’un élève, fait virer un de ses confrères ou humilié quelqu’un en public. Vous voyez ce que je veux dire ?

– Parfaitement. Je remonte jusqu’où ?

– Jusqu’au e XIV siècle s’il le faut, mais trouvez-moi quelque chose !

Le policier acquiesça d’un air accablé.

– Il me faut un autre volontaire…

Pourson scruta rapidement le petit groupe d’hommes dans l’attente que l’un d’eux se décide. Chacun demeurait silencieux et tentait de se rendre aussi invisible que possible.

– Bon, Thierry, dit-elle en pointant du doigt l’un des policiers.

– Ça tombe bien, j’allais me désigner, patron, dit-il en souriant.

– Je sais bien, je l’ai lu dans vos pensées ! Je voudrais que vous enquêtiez dans le milieu étudiant afin de savoir s’il y a des fraternités et des sororités.

– Des quoi ?

– Des associations étudiantes qui se comportent parfois comme de vraies petites sectes, avec des bizutages, des rites initiatiques, un langage codé et tout le toutim. C’est très répandu aux États-Unis et je me demande si ça ne s’est pas exporté chez nous. Si c’est le cas, tentez de savoir quels sont leurs coutumes, leurs symboles et voyez si vous pouvez faire un rapprochement.

Le policier hocha la tête en terminant de prendre en note les tâches que le commissaire lui demandait d’accomplir.

Elle marqua une pause, puis, s’adressant à l’assemblée :

– Autre chose ? Non ? Alors au boulot !

Au moment de quitter la pièce, son smartphone se mit à vibrer. Elle avait reçu un SMS : « Je viens d’arriver. Tu es où ? » Elle fit la grimace. Merde ! J’avais complètement oublié ! Elle et son ex-mari avaient rendez-vous à l’école de leur fils cadet. C’était un gamin un peu taciturne qui avait du mal à se faire des copains et ses résultats scolaires s’en ressentaient. L’institutrice devrait se contenter du père. « Je suis retenue. Désolée. Je t’appelle dès que je peux », tapa-t-elle à la hâte sur le clavier. Quelle conne !

Elle désactiva la sonnerie et, au lieu de ranger le téléphone dans sa poche, le fixa étrangement.

– Attendez une seconde, dit-elle à ses hommes qui retournaient à leur poste de travail.

Cherchant du regard le responsable de l’enquête scientifique, elle s’adressa à lui :

– Vous m’avez bien dit qu’il n’y avait pas d’empreintes sur le téléphone de Toussant ?

– Absolument.

– Aucune ? Même pas les siennes ?

– En effet.

– Pourtant, il a passé et reçu des appels, n’est-ce pas ?

– Oui, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, j’ai la liste de toutes ses communications, précisa-t-il en brandissant une chemise.

– Alors par quel miracle a-t-il pu se servir de son téléphone sans laisser d’empreintes ?

 

1. Système d’analyse des liens de la violence associée aux crimes.

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