… Et avec votre esprit
Chapitre 7
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Simon Vairne s’agitait dans le fauteuil de Skaï vert inconfortable qui grinçait à chacun de ses mouvements. Il ne parvenait pas à comprendre pourquoi on s’en prenait à des savants. Si Haineteaux et Toussant étaient les victimes de la même personne, quel était le mobile ?
Il était tout à fait possible qu’Haineteaux, apprenant le meurtre de son confrère à Strasbourg, se soit senti menacé et ait décidé de prendre la fuite. Cela tenait debout. Mais alors, pourquoi n’avait-il pas emporté son passeport ni aucune affaire ? N’en avait-il pas eu le temps ?
Non, Simon avait beau essayer de considérer les choses de façon optimiste, il devait se résoudre à privilégier l’idée que le professeur Haineteaux n’était plus en vie. Mais, là encore, pour quelle raison se serait-on débarrassé de lui ?
Cette affaire comportait beaucoup trop de zones d’ombre, et ce n’était pas dans cette petite pièce sordide que la lumière allait surgir. Aussi quitta-t-il son bureau pour rejoindre celui d’Anderssen, dont la porte était restée ouverte.
– Emmanuel, il faut que j’aille au…
Il regarda la fiche de renseignements d’Haineteaux qu’il tenait à la main à la recherche du nom qu’il avait oublié.
– … au CRSDI. Enfin, là où le professeur travaille.
– Vous savez qu’un agent s’est déjà rendu là-bas hier ?
– Oui, je le sais, et je sais aussi que ça n’a rien donné. Mais j’ai des questions supplémentaires à poser. Et puis… je veux me faire une opinion par moi-même.
– Entendu, dit-il en se levant. Je les préviens de notre venue et je vous y conduis. Je vais commander des sandwichs, nous grignoterons en route.
Quelques minutes plus tard, les deux policiers roulaient dans une voiture banalisée.
Le Centre pour la recherche scientifique et le développement industriel était situé en périphérie de Lyon, à Caluire-et-Cuire. Niché entre un Norauto et l’entrepôt d’un Conforama, il s’agissait d’un bâtiment impersonnel qui aurait pu ressembler à un lycée si les grilles n’avaient été hérissées de barbelés et équipées de caméras. Haut de deux étages et long d’une trentaine de mètres, il était flanqué de plusieurs hampes sur lesquelles flottait le drapeau tricolore.
L’entrée était gardée par un vigile dans une sorte d’Algeco. Difficile de savoir de quoi cet homme mourrait en premier : de froid ou d’ennui ?
La voiture des policiers s’immobilisa à son niveau. Anderssen ouvrit la fenêtre et lui tendit leurs cartes de police.
– Je viens de téléphoner. Nous avons rendez-vous avec le professeur Aillet.
Le vigile acquiesça sans prendre la peine de consulter son registre ; ils étaient les seuls inscrits sur la liste des visiteurs. Les seuls de la semaine.
Il décrocha son téléphone pour prévenir de l’arrivée des policiers, puis actionna l’ouverture de la grille.
Après s’être garés en épi au milieu d’autres véhicules, les deux hommes se dirigèrent vers le bâtiment, gravirent une volée de marches, puis poussèrent une porte vitrée qu’un second vigile venait de débloquer.
Un homme barbu, grand et terriblement mince se tenait dans le hall. Il portait un prince-de-galles parfaitement coupé et des richelieus impeccables. Il ressemblait aussi peu que possible à l’idée que l’on se fait d’un scientifique. On aurait plutôt dit un marchand d’art.
En les voyant entrer, il s’avança vers eux, la main tendue.
– Bonjour messieurs. Je suis Michel Aillet. C’est moi que vous avez eu au téléphone.
– Bonjour professeur, je suis le brigadier Anderssen de la police de Lyon et voici le lieutenant Vairne de la… euh… enfin, de… Paris.
– Enchanté.
– Très heureux, professeur. Merci de nous recevoir, dit Simon en lui serrant la main.
– Mais je vous en prie, c’est normal. Cependant, je dois vous avertir que votre collègue m’a déjà interrogé et je crois lui avoir révélé tout ce qui pouvait lui être utile.
– Je sais, professeur, et, dans la mesure du possible, je vais m’efforcer d’éviter de vous poser les mêmes questions, mais je ne vous promets rien.
Le savant fit une moue accompagnée d’un revers de la main, indiquant que cela ne le dérangeait pas.
– Allons dans mon bureau, nous serons plus à l’aise pour discuter.
Il conduisit les policiers dans une pièce spacieuse aux murs blancs auxquels étaient accrochées quelques photos de paysages. Il s’installa à une table de réunion ovale, les invitant d’un geste à prendre place.
– Oh pardon, je ne vous ai pas proposé à boire, dit-il d’un air confus. Un café ? De l’eau ?
– Rien, pour moi.
– Non, ça ira, merci.
– Bien. Je vous écoute, messieurs. En quoi puis-je vous aider ?
Simon avait l’intention de mener la danse. Même si son jeune collègue avait toutes les qualités pour devenir un bon enquêteur, il manquait encore un peu d’expérience à son goût. Et surtout, les indices étant si rares, cet entretien serait sans doute décisif. Il allait donc falloir en tirer le maximum.
– À quel moment la disparition du professeur Haineteaux vous a-t-elle alarmé ?
– Eh bien, lieutenant, pas avant que la police de Lyon m’ait appelé.
– Vous n’êtes pas d’un naturel anxieux ! s’étonna Simon. Votre patron ne vient pas pendant plusieurs jours et ça ne vous inquiète pas plus que ça ?
– Cela n’a rien d’inhabituel. Il ne vient pas tous les jours au bureau. Voilà pourquoi il n’est pas surprenant que personne ici ne se soit particulièrement étonné de son absence ni de son silence.
– Vous ne l’avez jamais au téléphone ?
– Si, bien sûr, mais c’est plutôt lui qui appelle. En fait, Jean-Édouard est de nature indépendante. Et il déteste par-dessus tout qu’on l’importune pour un rien.
– Comment fait-il pour diriger ce centre s’il est absent si souvent ?
– Cela ne l’empêche pas de travailler chez lui. Vous vous y êtes rendus, je suppose ?
– Oui.
– Et vous n’avez rien trouvé, naturellement, sinon vous ne seriez pas ici.
Cet homme faisait une curieuse impression à Simon. Cela venait peut-être de sa manière de parler en accentuant certaines syllabes, de cette outrecuidance dissimulée par un ton cordial, de cette façon de regarder les autres en haussant les sourcils pour mieux les prendre de haut.
– Ça vous arrivait souvent de ne pas l’avoir au téléphone pendant plusieurs jours ? reprit Simon.
– Rétrospectivement, je m’en veux, évidemment. Car il est vrai que nous restions rarement si longtemps sans nous parler. Mais Jean-Édouard est un ours. Ce n’était donc pas non plus totalement surprenant de sa part. Avec les fêtes de fin d’année, je me suis dit qu’il voudrait souffler un peu, faire une petite pause.
– Il avait des rendez-vous importants ces jours-ci ?
– Non, pas que je sache.
– Et est-ce que cette semaine correspond à une échéance particulière pour votre centre ?
– Non, non. Rien de tout cela.
– Rien de tout cela, répéta Simon en réfléchissant à sa prochaine question. Est-ce qu’un ou plusieurs employés du centre sont absents en ce moment ? En vacances ou bien malades ?
– Non. Il n’y a eu aucun arrêt maladie. Presque tous nos employés ont pris des congés pour les fêtes, mais ils sont rentrés depuis plusieurs jours.
– Avez-vous constaté un changement de comportement chez l’un d’entre eux ?
– Non, rien de particulier.
– Vous êtes l’assistant de Jean-Édouard Haineteaux, c’est ça ?
– Euh, non, pas exactement, répondit Aillet avec un petit rire crispant. Je suis sous-directeur du CRSDI. C’est moi qui dirige ce centre en l’absence de Jean-Édouard.
Il croisa ses jambes et posa ses mains sur les genoux : il se tortillait littéralement de plaisir.
– Que je comprenne bien : si le professeur Haineteaux disparaissait pour de bon, c’est vous qui prendriez sa place ?
– Je… eh bien… je suppose, balbutia Aillet, perdant soudain toute fatuité.
– Vous auriez donc intérêt à ce qu’on ne le retrouve jamais ?
– Mais enfin… Vous ne pouvez pas… Mais non… Je…
– Je plaisante, professeur, je plaisante, dit Simon en posant sa main sur le bras du scientifique, en signe d’apaisement.
Voilà, à présent il avait le dessus ! Ce face-à-face avait pris la tournure d’une partie de poker. Un heads up pour lequel Simon était plus aguerri que son adversaire. Il était parvenu à faire sortir son interlocuteur de sa zone de confort, et il obtiendrait à présent des réponses plus sincères. Et il avait déjà une réponse essentielle : Aillet n’était certainement pas dans le coup. Car un criminel qui préméditait un assassinat avec un soin tel que personne n’était en mesure de retrouver le corps et qu’il ne subsistait aucun indice, ce criminel-là aurait préparé la venue de la police et anticipé les questions embarrassantes avec tout autant de minutie. C’était la moindre des choses. Au lieu de cela, Aillet commençait à transpirer, il décroisait puis recroisait les jambes, se grattait la main et trouvait péniblement ses mots. C’est bien connu, les seuls à ne pas se montrer nerveux devant les policiers sont les criminels !
Probabilité qu’il ne soit pas dans le coup : 70 % si l’on en croit l’absence d’excuse préparée, plus un bonus de 5 % du fait de sa nervosité. J’ajouterais bien un petit… 2 % pour son arrogance inappropriée.
– Qui aurait eu intérêt à le faire disparaître ?
– Vraiment, je ne vois pas. Ici, personne, c’est certain. Il était aimé… ou tout au moins respecté.
– Il « était » ? Vous employez le passé, c’est étrange. Vous avez des raisons de penser qu’il est mort ?
Rectification. Probabilité qu’il ne soit pas dans le coup : 60 %.
– Mais… non, voyons ! Je m’inquiète pour lui, voilà tout. Ne l’ayant pas vu depuis plusieurs jours, j’emploie le passé par réflexe, j’imagine.
En terminant sa phrase, il porta la main à son cou et desserra sa cravate.
– Je vais vous poser la question différemment : est-ce que sa disparition met en danger vos recherches ? Et si c’est le cas, qui en tirera bénéfice ? Vous avez bien des concurrents ?
– Non. Les recherches que nous menons ici n’ont aucun équivalent en France. Je doute qu’il y ait plus de trois laboratoires dans le monde conduisant ce type de projets. Et, à ma connaissance, ils sont tous en avance sur nous.
– Peut-être n’ont-ils pas envie que vous les rattrapiez ?
– C’est certain, oui, concéda le chercheur. Mais je crois que vous vous faites une fausse idée de la compétition scientifique. Bien que nos recherches relèvent du domaine militaire et que l’on puisse craindre toute forme d’espionnage industriel, cela ne va jamais jusqu’au meurtre, Dieu merci !
– Se débarrasser du chef de projet, ce serait quand même pratique, non ?
Cherchant à fournir la meilleure réponse possible à cette question pour le moins complexe, Aillet tourna légèrement la tête, regardant fixement un point imaginaire sur le mur.
– C’est Jean-Édouard qui dirige le centre, mais nous sommes à un stade tellement avancé de nos recherches que nous éliminer lui, moi et quelques autres, ne suffirait pas à mettre un terme aux travaux en cours. Ça freinerait les choses, c’est indéniable, mais ça n’empêcherait pas le projet de voir le jour.
– Si vos travaux sont si avancés, cela signifie que le professeur Haineteaux n’est plus indispensable ?
– Effectiv… Oh, attendez, attendez ! Vous n’allez tout de même pas prétendre qu’il a été assassiné parce qu’on n’avait plus besoin de lui ?
– J’essaie juste de savoir qui a intérêt à le voir disparaître.
– Mais, lieutenant, ici nous travaillons tous pour le secteur public ! Nous ne sommes pas contraints par un quelconque objectif financier ou par des préoccupations de rentabilité ! Assassiner Jean-Édouard ne profite à personne. Ça ne rime à rien !
Simon se leva, décontenancé. Il était venu chercher des réponses, il avait trouvé d’autres questions. Il se mit à faire les cent pas dans le bureau en se grattant la tête. Volontairement ou non, Haineteaux s’était volatilisé sans laisser de traces, et sans raison apparente.
– Bon sang, mais qu’est-ce qui est arrivé à ce type ? se demanda Simon à voix basse, d’un ton las.
– Peut-être allons-nous trouver quelque chose dans son bureau ? proposa Anderssen.
Simon se reprit :
– Professeur, pouvez-vous nous y conduire ?
– Naturellement.
Les trois hommes empruntèrent le couloir principal pour se rendre dans le bureau voisin. C’était le jumeau de celui d’Aillet : mêmes murs blancs, même table ovale, mêmes posters du Conseil départemental.
Emmanuel et Simon inspectèrent la pièce à la recherche d’un indice, d’une anomalie. Ils furent surpris par l’ordre qui y régnait. Seules quelques piles de livres traînaient devant la fenêtre ainsi que sur la table de réunion. Tous portaient le signe caractéristique du professeur : des petits bouts de papier qui dépassaient pour signaler les pages remarquables.
Simon s’approcha du plan de travail. Des documents administratifs s’y trouvaient : la validation d’un stage, l’achat de matériel scientifique pour un montant insignifiant, un planning daté d’avant les fêtes… Il y avait également un agenda qu’Emmanuel Anderssen consulta. Aucun rendez-vous n’était noté le jour de la disparition.
Rien. Encore une fois, rien.
Simon joua alors sa dernière carte :
– Emmanuel, ça vous ennuierait de m’attendre dehors ? Je dois m’entretenir avec le professeur, seul à seul.
Surpris, le jeune policier quitta néanmoins le bureau en refermant la porte derrière lui.
Simon prit son temps avant de se lancer. Il observa Aillet qui se tenait debout, face à lui. Il voulait redonner de la solennité à l’entretien afin de maintenir une forme de stress chez son interlocuteur. Il savait qu’un individu anxieux était davantage enclin à se livrer ou à se trahir ; il en avait eu une parfaite illustration quelques minutes plus tôt. Puis, il sortit sa carte de police et la montra au scientifique.
– Je suis officier de police à la Direction générale de la sécurité intérieure et, comme en atteste cette carte, j’ai une habilitation « Secret Défense ». Aussi, je vous demande de répondre à mes questions.
– C’est entendu.
– Quelle est l’activité de ce centre ? Sur quoi travaillez-vous ?
– Tout est parti des travaux que Jean-Édouard a menés il y a plusieurs années. C’est un expert en électromagnétisme, il est notamment parvenu à repousser nos connaissances sur les supercondensateurs… Enfin, je ne vais pas vous abreuver de détails techniques, lieutenant. Disons que ses recherches nous ont permis d’imaginer ce projet : un canon électromagnétique qui sera utilisé par la Défense nationale dans quelques années.
– Qui finance toutes ces recherches ?
– Le ministère de l’Industrie et, pour une très maigre part, la Région.
– Le ministère de l’Industrie ? s’étonna Simon. Mais vous venez de me parler d’un canon pour la Défense ?
– Je ne connais pas les rouages du financement public. Mais je vous confirme que nous dépendons du ministère de l’Industrie.
Simon avait lu un article à ce sujet : certains pays utilisaient des budgets consacrés à l’industrie civile pour financer une partie de la recherche militaire. De cette manière, les gouvernements pouvaient annoncer que le budget de la Défense diminuait au profit de celui de la Recherche, et les électeurs étaient satisfaits. Dans les faits, cela ne changeait rien. Peut-être la France se livrait-elle aussi à ce type de tour de passe-passe financier.
– Un canon électromagnétique ! s’exclama Simon. On se croirait dans un jeu vidéo.
– Sauf que c’est bien réel. Dès 2005, les chercheurs de l’Office of Naval Research aux États-Unis ont mené un programme conduisant à créer une arme d’un nouveau type. Ils sont progressivement passés de la théorie à la fabrication d’un prototype. Aujourd’hui, ils en sont à l’ébauche du développement industriel, avec des entreprises comme General Atomics et BAE Systems. En France, nous leur avons emboîté le pas avec quelques années de retard, mais nous en profitons pour améliorer le concept. Le projet sera bientôt livré à un grand groupe industriel qui revendra ses canons à la Marine nationale et les proposera à l’export.
– En quoi cette arme est-elle différente des autres canons ?
– La propulsion du projectile ne se fait plus par combustion, mais grâce à une décharge de courant électrique très intense pulsé le long de deux rails parallèles. Ce procédé permet de s’affranchir de la limitation de vitesse initiale imposée par les lois régissant la détente gazeuse. La force électromagnétique créée par ce courant est faramineuse ! Le projectile est dix fois plus rapide qu’un obus classique, ce qui le rend presque insensible aux contraintes extérieures, comme le vent, par exemple, et lui permet de bénéficier d’une portée de plus de cent vingt kilomètres. Et ce n’est qu’un début. Lorsque la miniaturisation le permettra, les armes du futur seront électromagnétiques.
– Et c’est Haineteaux qui chapeaute ce projet ! Je commence à comprendre pourquoi il a disparu…
– Comme je vous l’ai dit tout à l’heure, tuer Jean-Édouard ne nous empêchera pas de finaliser nos travaux.
– Ça va quand même vous compliquer la tâche…
– Non, pas vraiment. Si l’on fait abstraction de l’aspect humain – la disparition de Jean-Édouard est évidemment une nouvelle très inquiétante –, sur le plan professionnel, l’écarter ne va pas changer grand-chose.
– Bon, admettons que ça ne vous gêne pas dans vos travaux, on peut alors imaginer qu’il ait été enlevé puis séquestré pour l’obliger à révéler tout ce qu’il sait dans ce domaine !
– Désolé de vous décevoir, lieutenant, mais ça ne tient pas debout. Ce qui, il y a quinze ans, était un secret industriel et scientifique est aujourd’hui connu de tous. Si un pays aspire à se lancer dans cette entreprise, il en a les moyens technologiques. La seule barrière, c’est le financement. Voler nos secrets de fabrication ne résout pas leur problème. Il faut beaucoup d’argent. Malgré les restrictions de ces dernières années, la France consacre toujours un budget important à la Défense. Peu de pays peuvent en dire autant.
– Donc les connaissances d’Haineteaux ne seraient pas utiles à d’éventuels ravisseurs ?
– Pas pour ce projet-là, non.
– Pourquoi ? Il y en a d’autres ?
– Non.
– Pardonnez-moi, mais vous avez dit « ce projet-là ». Ça laisse clairement entendre qu’il travaille sur autre chose en parallèle.
– Pas en parallèle, non, mais à l’avenir, oui. Jean-Édouard Haineteaux est un esprit remarquable. Son talent sera sans doute indispensable à de futurs programmes.
– Et quel est le prochain projet sur lequel devait travailler le professeur ?
– Rien n’est encore prévu. Dans l’Administration, les choses prennent parfois du temps. Je pense que vous savez de quoi je parle. Tant qu’un projet n’est pas terminé, il est difficile d’en planifier un autre.
Aillet s’adossa à la fenêtre avant de poursuivre :
– Il faut que vous compreniez que des scientifiques aussi pointus que Jean-Édouard dans ce domaine-là, il n’y en a pas cinq dans le monde ! Et il est clairement le seul en France, avec une avance incalculable sur tous ses confrères. Le programme que nous développons ici fait appel à une infime partie de ses connaissances et de son talent.
– Je vois.
– Sans fausse modestie, je suis à des années-lumière derrière lui ! C’est un immense scientifique dont la contribution est inestimable.
– « Inestimable », cela peut attiser beaucoup de convoitises. Et s’il s’était fait kidnapper pour travailler sur d’autres projets ? Je ne sais pas moi… pour une puissance étrangère.
Aillet éclata de rire.
– Vous allez trop au cinéma, jeune homme !
– Je ne vois pas ce que ça a de tordu, s’offusqua Simon. Après la Seconde Guerre mondiale, les Américains se sont jetés sur les scientifiques nazis et leur ont offert l’immunité en échange de leurs travaux. Il y a eu un spécialiste des fusées…
– Wernher von Braun.
– C’est ça, von Braun, qui est devenu l’un des pères de la NASA alors qu’il concevait les armes d’Hitler quelques années plus tôt. Haineteaux aurait bien pu se faire enlever pour travailler sur un quelconque projet secret.
– Oui, pardonnez-moi d’avoir ri. Ce que vous dites n’est en effet pas complètement absurde. Cependant, je vois bien que les sciences ne sont pas votre spécialité. Permettez-moi de prendre un exemple : imaginez que vous souhaitiez monter une pièce de théâtre. Vous kidnappez un excellent acteur, un génie de la comédie, pour interpréter le rôle principal, mais votre pièce est piètrement écrite, les autres comédiens sont tous médiocres et n’ont jamais eu l’occasion de répéter ensemble. D’après vous, que va-t-il se passer le soir de la première ?
– Je suppose que la pièce fera un four.
– Exactement. Revenons à la science : il ne suffit pas d’avoir un très bon scientifique, il lui faut toute une équipe à son service, une quantité considérable de matériel, des matières premières, un ou plusieurs laboratoires… Cela prend énormément de temps et coûte fort cher ! Par ailleurs, tout ceci doit être orchestré en amont par un chef de projet. Par conséquent, s’il y a un chef de projet déjà en place, à quoi servirait Haineteaux ? Mystère.
– Imaginons que les ravisseurs aient toute la structure dont vous parlez et qu’il ne leur manque justement qu’un chef de projet. Enlever Haineteaux leur serait très utile, non ?
– Et tout cela dans le plus grand secret, puisque toutes les polices de France, et bientôt d’Europe, sont à sa recherche ? Avouez que votre théorie n’est pas facile à valider.
– Je le reconnais, concéda Simon. Mais puisque personne n’a de raison de le tuer et que je suis convaincu qu’il n’a pas disparu de son plein gré, c’est finalement l’hypothèse la plus probable, et donc je la privilégie. Faute de mieux.
– Le rasoir d’Ockham.
– Le… ?
Aillet sourit, amusé.
– C’est un principe fondamental en science : considérer l’option la plus simple comme la plus vraisemblable.
– Ou la moins invraisemblable. Je sais que ma théorie comporte de nombreuses failles. Mais c’est tout ce que j’ai pour l’instant.
Simon se félicitait d’avoir légèrement malmené le professeur Aillet dès le début de leur entretien, car une fois le masque tombé, le scientifique s’était révélé plutôt agréable et ses propos assez pertinents. Il faisait probablement partie de ces personnes qui éprouvent le besoin de jouer un rôle, de se farder pour dissimuler un manque de confiance en eux, ou pour se sentir plus à l’aise dans l’exercice de lourdes responsabilités. Peut-être que demeurer dans l’ombre d’un génie provoquait à la longue une forme de frustration. Chacun gérait ses petits travers comme il le pouvait ; Aillet, lui, se donnait un air pédant. Ce vernis s’était bien vite craquelé.
– Ah ! Une dernière question, professeur. Quand avez-vous vu pour la dernière fois le professeur Toussant ?
– Qui ?
Ça méritait d’être tenté !
– Le chimiste, Georges Toussant.
– Je ne le connais pas personnellement.
– Ce nom vous dit quand même quelque chose ?
Aillet eut l’air surpris :
– Évidemment ! C’est l’un des plus grands chimistes de notre époque. Mais je n’ai jamais eu l’occasion de le rencontrer. Qu’est-ce qui vous fait croire que je le connais ?
Embarrassé par cette question, Simon préféra ne pas y répondre. Après avoir tenté un coup de bluff, le mieux était de ne pas se faire prendre. Il botta en touche :
– Il a été assassiné dans la nuit du 7 au 8.
Aillet fronça les sourcils et devint blême.
– Vous… vous pensez qu’il est arrivé la même chose à Jean-Édouard ?
– Je ne sais pas, avoua Simon.
Après un silence, il reprit :
– D’après vous, un chimiste spécialisé dans les énergies moléculaires et un expert en magnétisme pourraient travailler ensemble ?
– Pas vraiment. Je ne vois pas bien ce qu’ils auraient à se dire ! Je sais que les néophytes ont tôt fait de tous nous enfermer dans la même catégorie, celle des « scientifiques » au sens large, mais nous évoluons dans des disciplines différentes. Alors, évidemment, on peut toujours imaginer un lien, un rapport, mais franchement, ce serait tiré par les cheveux.
Simon était conscient que son enquête était au point mort, sa piste, ou plutôt sa théorie, fragile. Ce qui l’ennuyait le plus, c’était qu’Haineteaux se soit volatilisé sans laisser la moindre trace. Dans l’hypothèse où il se serait fait enlever ou assassiner par une puissance étrangère ou une organisation criminelle, il y aurait eu un simulacre de fuite. Ses ravisseurs n’auraient pas manqué de peaufiner un petit scénario pour orienter les enquêteurs dans une mauvaise direction. Par exemple, ils auraient fait disparaître son passeport, jeté quelques vêtements et une trousse de toilette dans l’une de ses valises, volé sa voiture pour l’abandonner devant une gare ou un aéroport, fabriqué de toutes pièces de faux indices. Cela aurait fait perdre un temps considérable aux forces de police. Il n’y aurait pas eu d’investigation sérieuse, tout juste une enquête de voisinage, menée par des policiers ayant d’autres chats à fouetter.
Sans mobile, l’hypothèse du meurtre se dissipait lentement. Et, comme il l’avait expliqué à Aillet, il ne lui restait guère que cette théorie fragile d’un complot, d’une machination ayant pour but de faire participer Haineteaux à une quelconque entreprise scientifique occulte. Alors il s’y accrochait, convaincu que cette affaire dissimulait quelque chose d’énorme.
Le brigadier Anderssen l’attendait dans la voiture dont il avait allumé le moteur pour profiter du chauffage. Les vitres étaient couvertes de buée.
– Je n’ai pas été trop long, j’espère ? demanda Simon en s’installant.
– Non, non. Vous faites votre travail, je comprends, répondit poliment Emmanuel. Vous avez avancé ?
– Si on veut.
La conversation s’arrêta là. Anderssen ne se sentait pas autorisé à poser davantage de questions et Simon semblait pour le moment peu disposé à partager ce qu’il venait d’apprendre.
Anderssen démarra puis franchit le poste de contrôle. Machinalement, il se tourna vers le garde et lui fit un petit signe de tête. Il n’obtint pas de réponse.
À la sortie du centre de recherches, ils s’engagèrent sur un rond-point qui les fit quitter Caluire-et-Cuire pour revenir vers Lyon. Ils se trouvaient à présent sur une voie rapide peu encombrée.
– Prenez à droite, déclara soudain Simon en indiquant la première sortie.
– Ce n’est pas le chemin, objecta Anderssen.
– Prenez à droite.
– Mais…
– Prenez à droite ! répéta Simon d’un ton autoritaire.
Finalement, Emmanuel obtempéra et déporta la voiture sur la file de droite pour emprunter la sortie.
Simon se pencha pour regarder dans le rétroviseur extérieur, côté passager. Il avait vu juste.
Ils étaient suivis.
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