… Et avec votre esprit
Chapitre 38
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Surplombant Paris et ses lumières éternelles, Montmorency dormait profondément. Bien que située à moins de vingt kilomètres de Paris, la petite ville contrastait singulièrement avec la capitale ; on était déjà à la campagne.
Le silence nocturne fut troublé par les pétarades du scooter de Simon qui montait laborieusement la côte. Il avait jugé utile de passer trois fois devant la fondation Philomena avant de se garer un peu plus loin, afin de se prémunir contre de mauvaises surprises et de s’imprégner des lieux.
– Et s’il y a un gardien ? s’enquit Marion dont le visage trahissait une anxiété évidente.
– Il y en a un.
– Quoi ? s’exclama-t-elle. Et tu comptes faire comment ?
– Ça m’étonnerait qu’il nous dérange, il est au poste. Une sombre histoire de scooter volé dans lequel on a trouvé des stupéfiants…
– On a de la chance qu’il se soit fait arrêter justement ce soir !
Simon se tourna vers Marion en souriant.
– Oh ! Tu l’as fait coffrer alors qu’il n’a rien fait ? s’offusqua-t-elle.
– La fin justifie les moyens. Il sera sorti demain matin. En attendant, je serais surpris qu’ils lui aient trouvé un remplaçant en si peu de temps.
L’acte que Simon s’apprêtait à commettre était parfaitement illégal, Marion et lui en avaient conscience. Ils savaient aussi que si les choses tournaient mal, leur hiérarchie refuserait de les couvrir.
– Écoute, Marion, dit-il en posant ses mains sur les épaules de la jeune femme. Tu peux encore renoncer.
– Tu crois vraiment que je vais laisser tomber maintenant ?
– Je te jure que je ne t’en voudrai pas si tu changes d’avis. Tu as déjà fait ta part dans cette affaire.
– « Un rôle considérable » ? Tu plaisantes ? J’ai tout fait !
Il lui sourit.
– OK. On y va.
Simon ouvrit son blouson, sortit son semi-automatique et en arma la culasse.
– T’es sérieux, là ? demanda-t-elle, inquiète.
– On ne sait jamais.
Marion hésita un instant à faire de même. Elle n’avait encore jamais fait usage de son arme en service et comptait bien achever sa carrière sans y avoir recours. Elle laissa son Sig Sauer là où il se trouvait. Mais le geste de Simon lui avait fait prendre conscience de la gravité de la situation. Elle n’était pas une adolescente en colonie de vacances en train de faire le mur du dortoir des filles. Elle s’apprêtait à commettre un acte qui pouvait mettre en danger sa carrière et peut-être même sa vie.
Il était trop tard pour renoncer. Et puis le besoin de découvrir la vérité était plus fort que la raison.
À pas de loup, les deux complices s’approchèrent du mur d’enceinte de la fondation Philomena, coiffé de pointes qui saillaient comme autant de sentinelles.
Lors de son premier passage, Simon avait remarqué une porte latérale. Sans ralentir le pas, il tira de sa poche un étrange objet de la taille d’un couteau suisse. Il jeta un coup d’œil alentour avant de se pencher pour introduire l’outil dans la serrure qui s’anima dans un cliquetis. À peine entré dans l’enceinte, Simon découvrit un parc assez vaste planté d’arbres centenaires qui, dans l’obscurité, ressemblaient à d’inquiétantes colonnes d’onyx. Il fit un pas de côté pour marcher dans l’herbe. Marion l’imita.
Le cœur battant, redoutant que chaque bruissement donne l’alerte, ils progressèrent ainsi jusqu’à ce que se dessinent devant eux les contours du bâtiment. Il s’agissait d’un petit château du e XIX siècle, fait de briques rouges et de pierres de taille, que la nuit rendait sinistre et inquiétant. Une construction récente y était accolée, formant une verrue disgracieuse. Aucune lumière ne filtrait. Les fenêtres formaient des yeux noirs qui semblaient les épier.
La bâtisse, ceinturée par une large bande de gravier, n’était plus qu’à quelques mètres. Marion s’efforçait de synchroniser ses pas avec ceux de Simon. Ils avancèrent ainsi jusqu’à une vieille porte en bois peint située à l’arrière de la bâtisse. De nouveau, Simon introduisit son outil dans la serrure, avec le même succès. Malgré toutes les précautions prises, elle s’ouvrit en grinçant.
Les deux policiers débouchèrent dans une cuisine rustique, au sol de tomettes serties de cabochons plus foncés. Simon se dirigea immédiatement vers la porte située en face et y colla son oreille, inquiet à l’idée que le grincement ait pu donner l’alarme. Il demeura dans cette position une dizaine de secondes avant de se tourner vers Marion en faisant la moue. Il s’accroupit et colla son œil au trou de la serrure. De l’autre côté, il parvint à distinguer un couloir plongé dans la pénombre dont le carrelage reflétait la maigre lumière extérieure. Il fit tourner la poignée à deux mains. Le couloir formait un « T » dont l’une des extrémités donnait sur l’entrée principale.
Après quelques pas, ils passèrent derrière le comptoir d’accueil en bois clair dont la découpe épousait parfaitement les formes biscornues du mur. La pièce, grande et haute de plafond, qui servait d’entrée était partiellement éclairée par la faible lueur d’un écran d’ordinateur sur lequel défilait l’inscription « Philomena ». Au mur, une large démarcation rectangulaire indiquait qu’un tableau avait été décroché.
S’il avait dû y avoir un gardien, il se serait trouvé là. Le stratagème de Simon avait fonctionné, ils étaient seuls. Il s’approcha de l’ordinateur et, en quelques clics, afficha le planning de la fondation. Il ouvrit celui du docteur Axel Natrin. Aucun rendez-vous le 11 décembre, ni le 12, ni les jours suivants. Natrin était absent de son bureau chaque fois qu’un scientifique avait été kidnappé. Il n’avait d’ailleurs été que très rarement présent au cours des quatre dernières semaines.
Probabilité qu’il soit impliqué : 90 %.
En revanche, Simon fut frappé de constater que l’agenda de Natrin était plein pour la journée du 7 janvier. Son dernier rendez-vous était à 16 h 30. Natrin avait parfaitement pu se rendre à Strasbourg pour assassiner Toussant. L’heure correspondait à peu près. Simon avait tout de même du mal à imaginer ce médecin quitter précipitamment son cabinet pour commettre un meurtre particulièrement abject dans la foulée. Sans compter que le trajet aller-retour nécessitait près de dix heures de conduite. Cela demeurait possible, mais peu probable.
Simon ouvrit la boîte mail de la fondation, mais n’y trouva rien de particulier. Il saisit les noms des savants disparus afin de vérifier s’ils apparaissaient sur l’écran. Ses requêtes restèrent sans réponse. Il eut alors l’idée d’explorer les contacts. Là encore, ni Boissard, ni Haineteaux, ni les autres n’y figuraient.
Marion, quant à elle, examina le contenu des tiroirs. Dans celui du bas, elle mit la main sur une pile de feuilles dont elle s’empara le plus silencieusement possible. Il s’agissait de documentations diverses, sans lien évident avec l’enquête, et de brochures de la fondation. Elle en glissa un exemplaire dans la poche arrière de son pantalon.
Soudain, un bruit venant de l’extérieur attira leur attention. Un grondement indéfinissable. Ils s’immobilisèrent. Le son se rapprochait. Ils s’accroupirent en un clin d’œil, mais l’écran projetait sa lumière sur eux. Marion se redressa et l’éteignit d’un geste. Leurs silhouettes se fondirent aussitôt dans l’obscurité retrouvée. Simon se leva juste assez pour voir au-dessus du comptoir. Le son s’intensifia, puis ils comprirent. Il s’agissait seulement d’une camionnette en train de se garer. Ce bruit avait pris dans leur esprit des proportions déraisonnables. Deux portières claquèrent et le silence revint. Ils poussèrent ensemble un soupir de soulagement et se redressèrent lentement.
Sur leur droite se trouvait une salle d’attente à laquelle ils ne jetèrent qu’un coup d’œil rapide avant de revenir sur leurs pas. Ils ouvrirent chacune des portes du rez-de-chaussée, y compris celle du bâtiment plus récent. Toutes donnaient sur des salles de soins que la pénombre rendait particulièrement inquiétantes. Le bureau d’Axel Natrin, lui, était introuvable.
L’attention de Marion fut attirée par une porte derrière le comptoir d’accueil fondue dans le décor du mur. L’une de ses extrémités supérieures était légèrement biseautée pour épouser l’angle de l’escalier. Elle saisit Simon par le bras et, sans un mot, lui désigna la porte d’un mouvement de menton. Puis elle tourna délicatement la poignée. La menuiserie était ancienne, l’huisserie avait joué. Ils ne purent réprimer une grimace lorsque la porte s’ouvrit dans un grincement atroce. Craignant de faire davantage de bruit, ils s’engagèrent dans l’obscurité sans refermer la porte. Ils se retrouvèrent face à un escalier de pierre qui descendait dont chaque marche était creusée par l’usure. Le noir était total, au point que, après seulement trois marches, ils étaient incapables de voir où ils mettaient les pieds. Ils allumèrent la lampe de leur téléphone portable. À chaque pas, le stress grandissait. Simon songea un instant à dégainer son arme. Il l’aurait probablement fait s’il avait été seul.
Contrairement à leurs attentes, la cave était parfaitement entretenue : les murs avaient été peints en blanc et le sol en lino gris était impeccable. Marion repéra un interrupteur. Elle s’en approcha pour allumer, puis se ravisa. Sans être vraiment angoissant, ce sous-sol avait quelque chose de lugubre. Elle balaya la pièce avec sa torche.
Ils se trouvaient dans une sorte de couloir coudé desservant plusieurs portes. Le plafond semblait très bas, et en devenait écrasant. Devant eux, un chariot en inox destiné aux ustensiles médicaux obstruait en partie le passage. La première porte s’ouvrait sur une vaste pièce. Aux murs, de hautes étagères remplies de dossiers classés par ordre alphabétique. Sans avoir besoin de prononcer un mot, l’un et l’autre savaient ce qu’ils cherchaient : B comme Boissard, H comme Haineteaux, L comme Levine, V comme Vastine et… T comme Toussant. Ils ouvrirent une à une les boîtes susceptibles de contenir les dossiers médicaux des scientifiques. Mais, après quelques minutes, ils durent se rendre à l’évidence : il n’y avait rien. Soit les savants n’étaient jamais venus ici, soit les archives avaient été prudemment expurgées.
Simon et Marion poursuivirent leur exploration du sous-sol : à côté de la double porte métallique d’un vaste monte-charge se trouvait une pièce contenant du matériel médical. La pièce voisine débordait d’écrans d’ordinateurs et de fournitures de bureau. La dernière salle, nettement plus grande, était complètement vide. Intriguée, Marion y pénétra en fronçant les sourcils. D’un signe de tête, elle invita son collègue à la suivre.
– Étrange, non ? murmura-t-elle.
– Si c’est à ça que tu penses, je te le dis tout de suite, personne n’a été détenu ici. L’escalier de la cave donne sur l’accueil. Pas super discret comme cachette. Et puis, la cave n’est pas insonorisée, il n’y a pas de toilettes et…
Simon fouilla les lieux du regard avant de reprendre :
– … pas de point d’eau. Non, ce n’est pas ici qu’ils ont été retenus.
– Tu as sans doute raison. On remonte ?
– Je te suis.
Marion s’engagea dans l’escalier. Ils regagnèrent le rez-de-chaussée en prenant soin d’éteindre la torche de leur smartphone avant d’atteindre les dernières marches.
De retour dans le hall, Simon pointa son index vers le haut : il était temps d’explorer l’étage supérieur. Ils gravirent l’escalier avec d’infinies précautions. Quelques marches malicieuses manifestèrent leur courroux avec un craquement qui résonna jusque dans le hall.
Arrivés sur un palier sans fenêtres, ils se retrouvèrent dans l’obscurité la plus totale. Ils progressèrent à la lueur de leurs téléphones jusqu’à atteindre une imposante double porte sur laquelle une plaque en laiton portait l’inscription : D r Natrin. Après que Simon eut une nouvelle fois fait usage de son outil de cambrioleur, ils pénétrèrent dans un bureau très luxueux qui devait mesurer quarante mètres carrés. Le parquet ciré était, çà et là, couvert de tapis persans et de kilims. Sur la droite, une cheminée en marbre gris surmontée d’un miroir au cadre doré. Sur le mur opposé, une vaste bibliothèque contenait, outre de nombreux ouvrages spécialisés, quelques bibelots hétéroclites. Parmi des masques africains et des objets de maîtrise se trouvait un grand bocal cylindrique rempli d’un liquide verdâtre dans lequel baignait un cerveau humain. En l’apercevant, Simon se figea. L’idée qu’il pourrait s’agir d’une autre victime était séduisante, mais le bocal et son occupant étaient sans doute là depuis des décennies, comme en attestaient l’étiquette jaunie et l’inscription à demi effacée. À côté, sur le même mur, une autre démarcation, semblable à celle du rez-de-chaussée, d’un tableau décroché. Face à eux, derrière le bureau, un large oriel donnait sur le parc.
Tandis que Marion se dirigeait vers la bibliothèque, Simon fit le tour du bureau Louis XVI et s’installa à la place du docteur Natrin. L’ordinateur invitait à saisir un mot de passe. Simon grimaça. Il n’y avait que dans les mauvais films que l’on parvenait à deviner les codes de connexion. Axel Natrin n’était pas idiot au point d’avoir laissé traîner des indices permettant d’accéder à ses informations personnelles. En fait, Simon pensait que l’ordinateur était probablement vide de tout élément compromettant. Les documents qui traînaient sur le bureau ainsi que ceux rangés dans les tiroirs ne leur fournirent aucune information utile.
– Qu’est-ce que tu en penses ? chuchota Simon.
– Ils ont des problèmes d’argent chez Philomena, répondit Marion en désignant la démarcation sur le mur. Regarde la brochure de l’établissement.
Marion sortit le fascicule qu’elle avait pris à l’accueil et le tendit à Simon.
– Tu vois, dit-elle, toujours en chuchotant, là c’est une photo de l’accueil. Tu ne remarques rien ?
– Il manque le tableau.
– Exactement. Et ici, il y en avait un autre. Un tableau manquant, je veux bien, admettons qu’il soit en restauration, mais deux…
– Oui, ça fait beaucoup.
– Probabilité que ce soit louche : 75 %.
– Au moins ! dit-il en souriant.
– Et sinon ?
– Inspectons le reste de l’étage.
Marion hocha la tête et fit demi-tour. Sur le palier, elle tourna à droite et ouvrit précautionneusement une autre double porte. Elle pénétra dans une grande salle de réunion équipée d’une gigantesque table rectangulaire dont le bois brillait malgré la faible luminosité.
Les quatre autres portes de l’étage s’ouvraient sur des bureaux plus petits, probablement ceux des autres médecins de la fondation.
– Je crois qu’on a fait le tour. Pas la peine de traîner inutilement.
Ils redescendirent l’escalier bien plus rapidement qu’ils l’avaient gravi, puis suivirent le chemin inverse jusqu’à la porte de la cuisine par laquelle ils étaient entrés.
Simon s’engagea sur le gravier, suivi de Marion. Dans un faible crissement régulier, les deux enquêteurs approchaient de la grille salvatrice lorsque Simon s’arrêta net. Une forme singulière dans le ventre du parc avait attiré son attention. Il bifurqua alors et s’enfonça dans les ténèbres. Marion plissa les yeux et scruta le parc dans la direction de Simon avant de le suivre.
Le gravier fit bientôt place à de la pelouse. Là, à une vingtaine de mètres, à demi dissimulé par une rangée de bambous, était garé un camion. C’était un 19 tonnes, équipé d’un système de climatisation. En s’approchant, Simon constata qu’un câble noir aussi épais que son avant-bras était branché sur le flanc droit du véhicule, lequel émettait un très léger bourdonnement. L’autre extrémité du câble se perdait dans l’obscurité.
Simon n’eut aucun mal à déverrouiller la porte arrière du camion qu’il maintint entrebâillée pour éviter qu’un coup de vent la projette bruyamment contre le flanc.
– Suis-moi à l’intérieur, je fermerai derrière nous.
Simon grimpa le premier, puis se retourna pour tendre la main à sa partenaire. Elle la saisit et, prenant appui du pied sur le pare-chocs, se hissa à l’intérieur de l’espace de chargement. Dès que Simon eut refermé la porte, ils se retrouvèrent à nouveau plongés dans les ténèbres et allumèrent les torches de leurs téléphones.
– Mais qu’est-ce que c’est que ça ?!
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