… Et avec votre esprit

Alexis Laipsker · Chapitre 17 sur 57

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… Et avec votre esprit

Chapitre 18

– 18 –

 

 

Gloria Battellino était une jeune femme pétillante et pleine de charme qu’une foule de petits plaisirs simples suffisaient à rendre heureuse. Elle n’était pas – et de loin – la meilleure journaliste de France, mais sa jovialité et son enthousiasme avaient contribué à son ascension professionnelle rapide. En à peine deux ans, elle avait été nommée présentatrice du journal télévisé de France 3 Grand Est. Dans ce milieu réputé impitoyable, elle était parvenue à faire carrière sans pour autant provoquer de rancœur, tant il était difficile de ne pas l’apprécier.

Aujourd’hui, si Gloria avait le sourire, c’était pour l’une de ces raisons futiles qui faisaient facilement son bonheur : elle venait de recevoir un colis contenant une paire de chaussures achetées sur Internet. Des escarpins d’une grande marque qui susciteraient chez ses amies, elle le savait, une légère et délicieuse jalousie. Ce n’était pas un achat très raisonnable, mais n’était-ce pas ce qui le rendait si plaisant ?

Le sourire aux lèvres, Gloria Battellino traversa la salle de rédaction, son carton à la main. Elle le posa sur son bureau, attrapa une paire de ciseaux qui dépassait d’un pot à crayons et découpa le ruban adhésif dans le sens de la longueur. Puis elle écarta les pans du carton.

La paire de ciseaux tomba à ses pieds, sur la moquette. Son sourire s’envola, comme emporté par une bourrasque.

Aucun de ses collègues ne remarqua qu’elle était devenue pâle comme du salpêtre, ni qu’elle tremblait. Tous, en revanche, entendirent le cri qu’elle poussa. Un hurlement à ce point empli de terreur qu’il suscita immédiatement l’effroi général.

Plusieurs de ses collègues accoururent pour lui venir en aide. Ils s’approchèrent du colis. Un premier journaliste eut un mouvement de recul, le deuxième porta sa main à la bouche, le troisième n’eut pas ce réflexe et ne put se retenir de vomir.

Quelques instants furent nécessaires pour que chacun puisse recouvrer ses esprits. Alors seulement, l’un des journalistes saisit un téléphone et composa le 17.

Il fallut moins d’une dizaine de minutes au commissaire Cannelle Pourson accompagnée de deux adjoints pour faire irruption dans la salle de rédaction. Le visage fermé, elle se dirigea directement vers Gloria qui s’était recroquevillée sur une chaise, les yeux emplis de larmes, prise de convulsions.

Cannelle Pourson jeta un coup d’œil au colis.

– Putain ! C’est pas vrai !

Elle prit une grande inspiration et s’approcha avec beaucoup de délicatesse de la jeune femme. Elle s’accroupit à sa hauteur, puis lui posa délicatement la main sur le bras.

– Mademoiselle, je sais que vous venez de vivre un événement traumatisant et que le moment est mal choisi, mais j’ai besoin de vous poser une question. Une seule.

Gloria Battellino demeurait cloîtrée dans son mutisme, le regard vide.

– Connaissiez-vous personnellement le professeur Georges Toussant ?

La jeune femme eut tout juste la force de faire « non » de la tête.

Aussitôt, Pourson se redressa et se tourna vers les deux agents en uniforme qui étaient arrivés les premiers et qui l’avaient prévenue.

– Conduisez-la immédiatement à l’hôpital !

– Bien, commissaire.

Les deux policiers s’approchèrent de la journaliste qui se laissa emmener. Ils durent la soutenir tant ses jambes étaient fébriles. Dans la salle de rédaction, tous la regardèrent partir en silence.

Cannelle Pourson s’approcha lentement du carton, comme si un diable allait en surgir.

Il contenait un cerveau humain. Il était emballé dans un sachet en plastique scellé, à l’intérieur duquel s’étaient formés, çà et là, de petits caillots de sang. Il était curieusement jaune, hormis quelques taches rouges. Au fond du sac, deux globes oculaires attachés à leur nerf optique ensanglanté.

Le nom de la jeune journaliste et l’adresse de France 3 étaient imprimés sur une étiquette collée sur le côté du colis. Il n’y avait pas d’affranchissement.

– Qui a réceptionné ce paquet ? demanda-t-elle à la cantonade.

– C’est moi, répondit un homme qui se tenait près de l’entrée.

Cannelle Pourson se dirigea vers lui, tandis que la salle de rédaction restait plongée dans le silence. Personne n’osait faire le moindre mouvement.

– Quand l’avez-vous reçu ?

– Il se trouvait devant la porte avant-hier, répondit-il en pointant du doigt les quelques marches à l’entrée. Je l’ai découvert en prenant mon poste, tôt le matin.

– Ça ne vous a pas plus étonné que ça ?

Le jeune homme était mal à l’aise.

– Non, je… comment aurais-je pu deviner ? Vous savez, on reçoit beaucoup de colis, ici. Chaque jour, il y a des dizaines de livraisons, en plus du courrier classique.

– Et pourquoi avoir attendu trois jours pour le donner à Mlle Battellino ? demanda Pourson sur un ton toujours plus inquisiteur.

– C’est que… elle était en congés. Je ne l’ai pas vue depuis deux jours. Et encore, elle ne devait revenir que demain. Elle est passée en coup de vent, je lui ai donné son carton, elle avait l’air contente. Voilà.

– Ça lui arrivait souvent de recevoir des paquets ?

– Oui, régulièrement. Ce n’est pas vraiment autorisé, mais tout le monde se fait livrer ici. C’est plus pratique que chez soi où on est souvent absent la journée. Et comme il y a beaucoup de salariés, ça fait pas mal de colis chaque jour.

Le commissaire Pourson leva les yeux et remarqua une caméra de surveillance au-dessus du comptoir de l’accueil. Elle se tourna pour voir quel angle elle couvrait et grimaça en constatant qu’elle filmait le hall, mais pas l’entrée du bâtiment.

– Merci pour votre aide. Si quelque chose vous revient, n’hésitez pas à nous contacter.

Le réceptionniste poussa un soupir de soulagement.

Pourson tourna les talons et se dirigea de nouveau vers la salle de rédaction. Tous les regards étaient braqués sur elle.

– Qui est le responsable ici ?

– Je suis le directeur de la chaîne, répondit un homme d’une cinquantaine d’années.

– Je sais que je vous en demande beaucoup, mais je vous interdis de communiquer sur cet incident jusqu’à nouvel ordre. Je n’ai pas le temps de requérir une ordonnance au juge, mais je vous jure que si j’apprends que ça a fuité, j’en référerais directement au procureur et même au ministère de l’Intérieur. C’est bien compris ?

– Inutile de nous menacer, commissaire. Nous savons nous mettre en retrait lorsque l’intérêt de la justice est en jeu. Si vous pensez qu’en gardant le secret vous trouverez plus facilement celui qui a fait ça, je vous promets que nous ne diffuserons rien.

Cannelle Pourson comprit qu’elle se montrait trop cassante et autoritaire. Ces pauvres gens étaient, eux aussi, des victimes. Mais elle était excédée. Cette affaire lui échappait de plus en plus.

– Pouvez-vous me parler de Gloria Battellino ? demanda-t-elle sur un ton plus posé.

– Elle travaille avec nous depuis cinq ans environ et présente le JT depuis à peu près deux ans. C’est une fille sérieuse, sans histoires et appréciée de tous. Elle ne mérite pas ça.

– Elle m’a dit ne pas avoir de lien avec le professeur Georges Toussant, c’est exact ?

– À ma connaissance, oui.

– Alors pourquoi lui a-t-on envoyé ce… colis ? Pourquoi à elle ?

– Peut-être pour se faire de la pub ! Gloria est une figure dans la région. Et puis, vous n’avez pas idée du nombre de détraqués qui nous contactent pour qu’on parle d’eux.

Son hypothèse était intéressante. L’assassin ne visait pas une journaliste en particulier, mais simplement quelqu’un d’influent à la rédaction. Il voulait médiatiser son crime.

Cannelle Pourson se dirigea de nouveau vers le poste de travail de Gloria Battellino et se planta devant le carton. Puis, elle s’adressa à l’un de ses adjoints :

– Emmenez-moi ça au labo. Qu’ils y passent la nuit, mais je veux qu’ils me…

Elle s’interrompit en remarquant quelque chose d’autre, au fond de la boîte. Une feuille de papier pliée en deux.

Elle tira une paire de gants en latex bleu de sa poche et, par commodité, n’enfila que la main droite. Elle tendit ensuite sa main gantée vers la boîte. Elle ne put éviter de toucher le cerveau. Elle parvint à saisir l’une des extrémités de la feuille et la tira lentement.

En sortant du carton, la feuille se déplia et révéla un étrange symbole que les enquêteurs ne connaissaient désormais que trop bien.

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