… Et avec votre esprit
Chapitre 3
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Taper un rapport, pour un flic, était sans doute ce qu’il y avait de plus barbant. C’était laborieux, inintéressant. Ça l’était d’autant plus lorsqu’on n’était pas un policier « ordinaire », mais un lieutenant de la Direction générale de la sécurité intérieure, et que l’on s’attendait tout naturellement à plus d’action. Mais l’action, Simon Vairne en serait probablement privé pendant un bout de temps. Il faut dire qu’il l’avait un peu cherché.
Il soupira. Les yeux rivés sur son écran d’ordinateur, il essayait de se concentrer sur cette note de synthèse que son supérieur direct lui avait ordonné de rédiger, en guise de brimade. La sanction était logique, inévitable : dans la Police nationale, avoir une grande gueule n’était pas vraiment considéré comme une qualité. Et on finissait par taper un rapport. Ce n’était pas le premier. Et sûrement pas non plus le dernier. Car Simon collectionnait les petites punitions qu’il récoltait à force de semer les sarcasmes. La remarque qu’il avait faite quelques heures plus tôt devant tous ses collègues avait provoqué un éclat de rire général. Le seul à être resté de marbre était son supérieur, qui en était précisément la cible et se trouvait beaucoup moins loin que prévu.
Probabilité qu’il n’ait pas réellement entendu : 20 %. Probabilité qu’il n’ait pas compris ce que je disais : 10 %. Probabilité qu’il ait pensé que la vanne était destinée à quelqu’un d’autre : hum… 1 %. Bref, je suis dans la merde à 69 %.
Cet esprit frondeur, il le tenait des foyers où il avait grandi. Il n’était pas trop mal tombé, mais l’orphelinat était une école impitoyable où il fallait s’imposer pour ne pas être piétiné. Sans doute en gardait-il encore aujourd’hui les séquelles.
Contre toute attente, ce fut le poker qui lui évita de sombrer dans la délinquance. Ce jeu qui engloutissait bien des destins avait sauvé le sien. Il en avait appris les règles en regardant la télévision où était retransmis un tournoi, l’European Poker Tour. D’emblée, il avait été fasciné. Les joueurs, bien qu’immobiles et impassibles, dégageaient une intensité théâtrale. Il avait aussitôt désiré être à leur place. Quelques années plus tard, son souhait s’était réalisé. Apprenant vite, se perfectionnant plus vite encore, il s’était mis à gagner avec une telle régularité que cela lui avait permis de monter à Paris et de financer des études de droit.
Comment une existence qui avait débuté avec si peu de chance était-elle parvenue à émerger grâce à un jeu de hasard ? Dieu – ou le diable – ne manquait pas d’humour.
Et puis, il y avait eu ce tournoi. Huit ans plus tôt. C’était à Deauville, à la table finale du plus grand événement national de l’époque. Six cent quarante-deux joueurs avaient déjà été éliminés ; ils n’étaient plus que sept. Il s’était retrouvé face à un amateur. Ce joueur, il l’avait repéré : Rolex en or, lunettes Cartier, ceinture Hermès. La panoplie complète du riche quinquagénaire venu se faire plaisir. Si ces détails intéressaient Simon, ce n’était pas pour des raisons vestimentaires. C’est parce qu’à une table de poker, chaque détail compte. À condition de savoir s’en servir.
Ce joueur, Simon ne le connaissait pas. Pourtant, il savait tout de lui. Il savait que, passé la cinquantaine, on était moins téméraire, on maîtrisait mieux son jeu. En revanche, on supportait moins de se faire bousculer. Surtout par un petit con ! Avec une montre qui valait huit fois le SMIC, son adversaire ne jouait certainement pas pour l’argent. Il était venu chercher des sensations, de l’adrénaline, la reconnaissance peut-être. Bref, son ego était gonflé à bloc. C’était probablement un chef d’entreprise, un cadre supérieur ou un avocat. Tout le monde devait lui cirer les pompes, son rapport aux autres était faussé. Il ne devait pas avoir l’habitude de se faire marcher dessus. L’ego, encore. C’était le genre de type à préférer perdre par orgueil plutôt que de se faire bluffer. Simon avait prévu de lui en donner pour son argent.
Le moment venu, Simon avait fait tapis. Paire de rois. Et sa proie avait payé en croyant à un bluff. Paire de 9. Seules deux cartes pouvaient faire perdre Simon. Deux cartes, dans tout le paquet. Les deux 9 restants. Il connaissait la probabilité par cœur : 96 % de chances de gagner. Mais 4 %, c’était parfois beaucoup trop. Avec une indifférence insolente, le croupier avait retourné un 9.
« Le poker est un sport de combat qui se pratique assis », disait-on. Il s’était pris le coup de trop. Simon n’avait plus jamais retouché à un paquet de cartes. Ce n’était pas tant le goût amer de la défaite qui l’avait fait s’éloigner des tapis verts, mais plutôt la conviction que le poker n’avait plus rien à lui offrir.
S’il avait soudain perdu le goût du jeu, il avait néanmoins conservé un esprit d’analyse singulier. Il était convaincu que, dans une enquête comme dans une partie de cartes, il suffisait d’observer et de faire les déductions appropriées. La vérité se cachait dans les détails. Autour d’une table de poker, tout le monde mentait. Celui qui prétendait le contraire était le plus menteur de tous. Il avait donc passé plusieurs années plongé dans un univers où le faux était la règle et où, pour survivre, il fallait exploiter chaque bribe d’information.
Pour ses collègues, il était le type un peu mystérieux que l’on croit capable de lire dans les pensées, de détecter les mensonges, de manipuler ses interlocuteurs.
C’était faux, bien sûr.
Enfin, pas complètement.
Et puis, il y avait les probabilités…
De ces nuits entières passées autour d’un tapis de jeu, il avait conservé ce besoin d’associer une probabilité à chaque événement sur le point de se produire. Cette manie singulière lui permettait de voir les choses de manière extrêmement rationnelle, débarrassée de tout sentiment et de toute émotion. Sans doute y avait-il d’autres moyens d’y parvenir. C’était le sien. Il intégrait un maximum d’informations, puis en déduisait une probabilité.
Aujourd’hui, Simon était un bon flic. Très bon, même. Et ce n’était pas facile pour son supérieur d’avoir sous ses ordres un type à la fois plus jeune et plus brillant que lui.
Son chef n’était pas un imbécile, il avait de jolis états de service et la plupart du temps ses remarques étaient pertinentes. Mais son véritable exploit au sein du bureau était de faire l’unanimité auprès de ses subalternes : c’était un vrai connard !
Simon Vairne fut tiré de la rédaction de son rapport par le petit son caractéristique d’une fenêtre qui s’était ouverte sur son écran. C’était la messagerie interne du bureau. Son chef lui envoyait un message : « dna smon buraeu ». Ça devait être urgent…
– Vairne, je vous confie une nouvelle enquête.
– Bonjour, commandant. Vous me faites faire des heures sup ?
– Mmm. Un scientifique a disparu depuis plusieurs jours. Il n’est pas venu travailler, il n’est pas rentré chez lui. Nous aimerions savoir où il est passé. Il s’appelle Haineteaux. Jean-Édouard Haineteaux. Voici son dossier.
Le commandant lui tendit une chemise marron si fine qu’elle ne devait pas contenir grand-chose. En l’ouvrant, Simon ne découvrit effectivement que deux feuilles : une fiche de renseignements standard en haut de laquelle se trouvait la photo d’un homme d’une soixantaine d’années, dégarni, avec un collier de barbe fourni ; et le bref rapport du commissariat de police auprès duquel la disparition avait été signalée.
Le commandant reprit :
– Il est porté disparu depuis le 4 janvier.
– Mais nous sommes le 8 !
– Je sais, mais l’absence d’Haineteaux n’a pas été remarquée immédiatement, et la police de Lyon n’a pas jugé utile de nous communiquer sa disparition tout de suite. Comme s’il n’avait pas passé l’âge de fuguer ! Du coup, on a perdu énormément de temps.
– Je vois. Et en quoi est-ce que ça nous concerne ?
– Haineteaux fait partie des personnes surveillées. Lorsque les collègues lyonnais ont enfin signalé que quelque chose d’anormal s’était produit, nous avons reçu un message automatique.
C’était assez courant. Lorsque certains individus présentaient un intérêt pour le renseignement ou la sécurité, on plaçait sur eux une veille informatique, à l’instar des fichés S rendus tristement célèbres par les attentats. De la sorte, dès qu’ils avaient affaire aux autorités, la DGSI en était instantanément informée. Dans l’immense majorité des cas, il s’agissait d’informations inutiles : un militaire en retraite qui roulait en état d’ébriété ou un indic arrêté pour possession de stupéfiants. Parfois, c’était beaucoup plus sérieux.
– Ce que je veux dire c’est : pour quelle raison ce Haineteaux intéresse-t-il nos services ?
– La raison précise, je ne la connais pas. Je sais qu’il travaille avec la Défense nationale. Mais quelle est son implication ? Quelle est sa fonction ? Ça, ce sera à vous de le découvrir.
Ce n’était rien d’autre qu’une procédure normale, une enquête de routine. Il fallait simplement s’assurer que Jean-Édouard Haineteaux n’était pas en train de livrer des informations confidentielles au plus offrant.
– Vous avez des recommandations, commandant ?
– Non. Enfin si, une : ne faites pas votre tête de con, pour une fois !
La main sur le cœur, Simon interpréta avec brio, bien qu’en surjouant un peu, le rôle du jeune homme surpris et outré.
De retour à son poste de travail, il jeta sur son bureau la chemise que lui avait confiée le commandant et se laissa tomber lourdement dans son fauteuil. Cette affaire ne s’annonçait guère palpitante.
Quelques coups de fil à Lyon, une enquête de voisinage, et avant qu’on ait le temps de s’inquiéter, on va voir notre scientifique rentrer au bercail avec une pute à chaque bras.
La fiche de renseignements de Jean-Édouard Haineteaux était pour le moins succincte : né le 22 février 1959 à Châtillon-sur-Chalaronne dans l’Ain, études à Lyon puis à Paris avant de retourner à Lyon, docteur en physique, spécialiste en électromagnétisme, professeur émérite, chercheur, pressenti en 2009 pour le Nobel, fait chevalier de la Légion d’honneur en 2010…
Haineteaux était veuf. Il avait perdu sa femme deux ans plus tôt, et vivait désormais seul, dans le 4 e arrondissement de Lyon.
Un code discret en haut à gauche confirmait, comme l’avait précisé le commandant, que la fiche était classée « Confidentiel Défense ».
En tapant le nom du savant dans Google, Simon fut surpris du nombre de résultats. Il avait conduit de grandes expériences, piloté toutes sortes de projets, donné nombre de conférences. Haineteaux était réellement une pointure. Toutefois, aucune information ne précisait les activités récentes du scientifique. S’il travaillait effectivement, de près ou de loin, avec les forces armées, il n’était pas étonnant qu’il ait fait preuve d’une certaine discrétion à ce sujet.
Simon examina ensuite la déclaration de disparition du scientifique : c’était sa fille qui avait prévenu les autorités parce qu’il ne répondait pas au téléphone malgré ses appels répétés. L’examen de son appartement, dont elle avait les clés, n’avait permis de tirer aucune conclusion : pas de trace d’effraction, tous ses effets personnels étaient là.
Simon saisit le téléphone fixe de son bureau et composa le numéro du policier qui avait amorcé l’enquête à Lyon.
La conversation fut brève et peu révélatrice. Le collègue lyonnais avait suivi scrupuleusement le manuel. Comme Simon, il n’était pas très inquiet et s’attendait à voir le scientifique réapparaître bientôt avec une excuse bidon, confus d’avoir suscité une telle agitation.
Simon n’était guère plus avancé. La disparition étant désormais officielle, un avis de recherche serait communiqué aux forces de l’ordre sur tout le territoire, ce qui incluait la police de l’air et des frontières. C’était la procédure classique, qui donnait en général de bons résultats. Sauf si quelqu’un souhaitait vraiment le faire disparaître…
Mais, à ce stade, Simon était plutôt confiant. Cette histoire n’avait rien d’extraordinaire et la raison de sa disparition serait probablement très vite élucidée.
On verra ça demain, pensa-t-il en rangeant ses affaires. Sa journée était terminée.
Il quitta le bureau. Une fois dehors, il enfourcha son vieux Piaggio blanc, décrépit et couvert d’autocollants cachant des traces de rouille.
Dix minutes plus tard, il était devant chez lui. En ce début de soirée d’hiver, la température était tombée bien bas et Simon avait les joues rosies par le froid lorsqu’il descendit du scooter qu’il venait de garer sur le quai.
Il ôta ses gants et se frotta les mains avant d’ouvrir la grille métallique qui bloquait l’accès à la passerelle. Cela faisait cinq ans qu’il habitait sur cette péniche. Elle était la propriété de l’un de ses amis, passionné de poker, qui avait déménagé à la suite de la naissance de sa fille : il avait eu peur qu’un jour ou l’autre la petite tombe à l’eau. Il avait alors proposé à Simon de la louer pour un loyer assez modique, surtout si l’on tenait compte de la surface habitable, en contrepartie de quelques travaux. Le policier avait sauté sur ce qu’il considérait être une occasion en or. Ce n’était pas la plus grande et encore moins la plus luxueuse des péniches du quai, mais elle avait de la « gueule ».
Elle était amarrée à Boulogne-Billancourt, près du pont de Saint-Cloud, et sa proximité avec le siège de la DGSI à Levallois-Perret était un autre avantage non négligeable. Le maigre salaire de Simon passait presque entièrement dans l’entretien. Pourtant, il s’accommodait de ce style de vie bohème et n’en aurait changé pour rien au monde.
Il referma la grille derrière lui et enfouit les clés dans sa poche de blouson.
Un épais voile de brume recouvrait la Seine, formant un tapis de coton. Une péniche glissait silencieusement sur le fleuve, provoquant un petit clapotis contre la coque, puis un léger roulis.
– Tu n’as pas froid, toi ? demanda-t-il à son chat Ozzy qu’il croisa sur la passerelle.
Pour toute réponse, le félin frotta son flanc contre la jambe de son maître.
En réalité, le chat avait été adopté conjointement par une demi-douzaine de familles habitant sur des bateaux voisins. Il avait donc autant de noms différents, ce qui ne le gênait pas puisqu’il ne répondait à aucun.
En entrant, Simon posa son casque et ses gants dans l’entrée, puis jeta son blouson sur le dossier de la première chaise venue. Il avait besoin de se réchauffer et l’idée d’une douche bien chaude faisait son chemin depuis qu’il avait quitté le bureau. Par habitude, il alluma la télévision et sélectionna une chaîne d’infos, avant de se déshabiller et de foncer sous la douche.
L’eau ruisselait sur son visage et son corps ; le bonheur était parfois fait de choses simples. Il ferma les yeux et évacua toute pensée, jusqu’à se relaxer totalement.
Lorsqu’il entendit, venant de la télé, les mots « … scientifique assassiné », il rouvrit les yeux. Il attrapa à la hâte une serviette et sortit précipitamment de la salle de bains, dégoulinant d’eau, pour se planter devant l’écran. Une journaliste en anorak était postée devant un bâtiment imposant sur le frontispice duquel on pouvait lire « Faculté de chimie ».
– … a été retrouvé ce matin très tôt, sauvagement assassiné. Plusieurs coups auraient été portés au visage. On parle d’une mutilation, mais, pour l’heure, difficile d’en savoir plus. La police est intervenue très rapidement et a déployé ses équipes scientifiques afin de rechercher des indices. Le personnel a également été interrogé. Le département chimie de l’université a été bouclé par les enquêteurs. On ignore pour l’instant qui est l’auteur de ce crime particulièrement violent, et quel en est le mobile.
– Merci Stéphanie, nous vous retrouverons dès que vous avez du nouveau. Nous vous rappelons donc cette information qui vient de nous parvenir : le prix Nobel de chimie Georges Toussant a été assassiné à Strasbourg, cette nuit et…
Les sourcils froncés, Simon fixait toujours l’écran, mais ne prêtait plus attention aux propos de la journaliste. Il était plongé dans ses pensées.
Strasbourg et Lyon, meurtre et disparition, chimie et physique électromagnétique, Nobel et presque Nobel, aujourd’hui et quatre jours plus tôt… Certes, il y avait beaucoup de différences. Pourtant, quelque chose dans son esprit tirait la sonnette d’alarme : ce ne pouvait pas être un hasard. Combien y avait-il de scientifiques de ce niveau en France ? Quelques centaines ? Peut-être moins, quelques dizaines ? S’il arrivait quelque chose à deux d’entre eux en si peu de temps, il y avait des raisons de s’inquiéter.
Probabilité qu’il s’agisse d’une coïncidence : moins de 15 %.
Simon s’en voulut d’avoir sous-estimé cette affaire de disparition. Il fallait retrouver Jean-Édouard Haineteaux, de toute urgence.
S’il est encore en vie…
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