… Et avec votre esprit
Chapitre 5
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Simon Vairne avait dû faire sonner son réveil bien plus tôt que d’habitude pour sauter dans le premier TGV pour Lyon. Cette précipitation n’était peut-être pas justifiée. Il en avait pris conscience lorsqu’il avait laissé un message sur le répondeur de son supérieur, pour l’avertir qu’il se rendait sur place. Il aurait pu se contenter de se mettre en rapport avec ses homologues lyonnais et de gérer cette enquête à distance. En faisant le déplacement, il s’exposait aux foudres de son commandant, à un laïus sur le budget qui n’était pas extensible, à un sermon sur l’argent du contribuable que l’on devait respecter. Bref, il tendait le bâton pour se faire battre. Mais Simon était prêt à affronter tout cela, et bien pire, pour suivre son instinct.
Le visage contre la vitre, il regardait le paysage défiler à toute vitesse, en se laissant submerger par la mélancolie. Ce vague à l’âme lui était familier. Chaque fois qu’il contemplait de vastes étendues, que son regard surplombait des villages ou des villes, il ne pouvait s’empêcher de penser que, peut-être, ses parents se trouvaient là, quelque part. Chacune de ces lumières fuyantes pouvait être celle du foyer qu’il n’avait pas connu. Il s’imaginait alors une vie différente.
Pensif, il avait fini par s’endormir, bercé par le lancinant roulis du wagon.
Parvenu à destination, il fut réveillé par la voix braillarde du haut-parleur invitant les passagers à descendre. Il s’étonna d’être parfaitement en forme, lui qui n’était guère matinal.
Un taxi le déposa au 3 rue de la Terrasse, dans le quartier de la Croix-Rousse, où se trouvait le commissariat auprès duquel la disparition avait été signalée.
Il s’agissait d’un grand bâtiment d’avant-guerre, à la façade marron et beige, dont les fenêtres du rez-de-chaussée étaient grillagées. Il donnait sur une place où étaient disposées d’étranges sculptures servant de bancs, en forme de haricot rappelant vaguement certaines œuvres d’Yves Tanguy.
Quelques minutes après s’être identifié à l’accueil et avoir signifié la raison de sa présence, il vit un tout jeune homme aux cheveux très courts s’avancer à grands pas, la main tendue vers lui. Il arborait une moustache aussi rousse que ses cheveux, soigneusement taillée, dont les pointes rebiquaient élégamment, et était vêtu d’un costume trois pièces en épaisse laine marron tirant sur l’orange, barré de fines rayures bleu foncé. C’était un dandy comme on n’en trouvait plus guère, qui semblait tout droit sorti des Brigades du Tigre.
– Bonjour, je m’appelle Emmanuel Anderssen, dit-il avec un grand sourire et en lui serrant énergiquement la main. C’est moi que vous avez eu au téléphone. Vous avez fait bon voyage ?
– Bonjour. Simon Vairne. Oui, je vous remercie. Dites, j’espère qu’il n’y a pas un code vestimentaire dans votre commissariat. Parce que j’ai peur de ne pas avoir prévu ce qu’il faut.
Le jeune homme éclata de rire.
– Non, pas du tout, oh non ! Je suis le seul à m’habiller comme ça.
– Si nous devons effectuer une filature discrète, je désignerai quelqu’un d’autre. Il ne faudra pas m’en vouloir.
Le jeune policier éclata à nouveau de rire avant de rétorquer :
– Vous savez, je me fais charrier pratiquement chaque jour par les collègues. Alors vous pouvez vous lâcher.
– Ne m’encouragez pas !
– Combien de temps avez-vous prévu de rester à Lyon ?
– Je ne sais pas encore. J’espère régler ça très rapidement.
– Mon commandant avait prévu de venir vous accueillir lui-même, mais il a été obligé de se déplacer en urgence sur une autre affaire. Il m’a demandé de vous trouver un bureau.
– C’est très aimable. Je ne prends pas la place de quelqu’un, au moins ?
– Non, une collègue vient de partir en congé maternité.
– Je vous suis ?
– Oui, c’est par ici.
Ils empruntèrent un couloir à la peinture défraîchie qui desservait une série de bureaux minuscules et sombres. Emmanuel Anderssen pénétra dans l’un d’eux et invita Simon à le suivre.
– Ce n’est pas le grand luxe, mais, au moins, vous serez tranquille.
Simon resta planté au milieu de cette petite pièce aux affreux murs jaunes que la lumière crue d’un néon rendait encore plus laide. La déprime commençait à se lire sur son visage. Il posa son sac sur le bureau et se tourna vers son jeune collègue en grimaçant.
– Écoutez… Euh…
– Je vous avais prévenu, ce n’est pas un palace. Ça vous ira quand même ?
Simon prit conscience que sa gêne était inconvenante. Il avait le privilège de travailler habituellement dans des bureaux flambant neufs et bénéficiant d’équipements ultramodernes, mais le quotidien de beaucoup de flics était loin d’être aussi enviable.
– Oui, oui. C’est… parfait. C’est juste que je préférerais mener une enquête de terrain. Ce n’est pas ici que je trouverai des indices. Pouvez-vous me faire visiter le domicile du professeur ?
– Voilà ce que je vous propose : j’appelle la fille du professeur Haineteaux et je lui demande de nous rejoindre à l’appartement de son père. Comme ça, vous pourrez l’interroger tout en visitant les lieux. Ça nous fera gagner du temps. Qu’en pensez-vous ?
– Excellente idée.
– Nous nous y rendrons à pied, ce n’est pas très loin.
Simon avait le sentiment d’être bien tombé. Ce jeune policier, dynamique, motivé et un brin original lui faisait bonne impression. Il semblait tout juste sorti de l’école de police, mais tirait de sa jeunesse une impétuosité qui était clairement un précieux atout.
– Vous avez contacté son opérateur téléphonique ? demanda Simon.
– Naturellement. J’ai fait une demande pour qu’on nous communique le relevé de ses appels. Nous devrions recevoir tout ça demain dans la matinée.
– Parfait. Vous avez aussi fait une demande de géolocalisation de son portable ?
Sur le visage du jeune policier se lisait à présent un grand étonnement.
– C’est que… nous ne pouvons pas faire ça.
Simon saisit alors son téléphone et s’éloigna de quelques pas. Il appela un service spécialisé de la DGSI pour obtenir la position du portable d’Haineteaux. Il faudrait un peu de temps avant de recevoir les résultats, mais, de toute évidence, cela en valait la peine. Son appel terminé, Simon rejoignit son jeune collègue :
– Et sa voiture, elle a été retrouvée ?
– Oh oui, et ça n’a pas été bien difficile. Elle est garée dans sa rue, à une cinquantaine de mètres de son immeuble. Le coffre est vide et nous n’avons découvert aucun indice.
Simon était perplexe. Il avait le pressentiment que cette affaire allait lui donner du fil à retordre.
– Lieutenant Vairne, je peux vous poser une question ?
– Je vous écoute.
– Pourquoi un officier de la DGSI s’intéresse-t-il à cette disparition ? C’est plus sérieux que ça en a l’air, pas vrai ?
Simon n’était pas autorisé à donner d’information sur sa mission. Et puis, que pouvait-il bien lui dire ? Qu’il avait eu une intuition ?
– C’est juste une enquête de routine. Rien d’important. J’ai un chef franchement tatillon.
– Ah, je vois.
Au ton employé par Anderssen, Simon comprit que ce dernier n’en croyait pas un mot.
Moins d’une demi-heure plus tard, les deux policiers étaient en bas d’un immeuble à la façade assez hideuse, dont l’encadrement des fenêtres avait été peint en rose. La rue, étroite et particulièrement triste par cette journée d’hiver, était elle-même dépourvue de charme et d’animation. Il y avait peu de circulation ; les commerces semblaient disséminés çà et là, sans logique : un bar PMU, « La Mi-Temps », avec une terrasse de fortune gagnée sur le trottoir, un salon de coiffure dont l’enseigne était typique des années 1950 et dont la devanture n’avait pas dû être refaite depuis, une auto-école…
Simon connaissait très peu Lyon, mais ce quartier détonnait beaucoup avec ce qu’il avait aperçu depuis la fenêtre du taxi entre la gare de Perrache et le commissariat. Il s’étonna qu’un chercheur renommé n’habite pas dans un quartier plus huppé.
Comme les deux enquêteurs faisaient les cent pas devant la porte, Simon décida de rompre le silence :
– En attendant que sa fille arrive, dites-moi ce que vous savez sur le professeur Haineteaux.
– Eh bien, à vrai dire, rien de plus que ce qui figure dans le rapport. Il est inconnu de nos services. Nous avons interrogé tous les résidents de l’immeuble et personne n’a rien remarqué de particulier. Ils ne savent pas grand-chose sur lui. Apparemment, il est assez solitaire et renfermé. « Bonjour », « Bonsoir ». Il n’est pas du genre à participer à la fête des voisins !
– Il est veuf, n’est-ce pas ?
– En effet, sa femme a succombé à un cancer il y a quelques années.
– Il a quelqu’un dans sa vie ?
– Non, sa fille est formelle sur ce point.
– Elle a contacté ses amis, quelqu’un chez qui il aurait pu se rendre ?
– Oui. Ça n’a rien donné.
Leur conversation fut interrompue par un bruit de talons claquant sur le trottoir. Ils furent rejoints par une femme d’une trentaine d’années, au visage sévère, dont les cheveux, nonchalamment attachés en arrière, laissaient retomber quelques longues mèches auburn sur ses épaules. Elle était vêtue de manière très classique et n’était pas maquillée. Son manteau n’était pas boutonné, mais elle en tenait chaque pan bien serré contre elle afin d’échapper aux assauts du vent froid. Malgré ses efforts pour le maintenir fermé, on devinait le col rond d’un pull en cachemire gris foncé qui laissait dépasser une chaîne au bout de laquelle pendait une croix ouvragée, sans doute ancienne.
– Vous avez du nouveau ? demanda-t-elle à Anderssen sans prendre la peine de le saluer.
– Mademoiselle Haineteaux, comme je vous l’ai dit au téléphone, un enquêteur est venu spécialement de Paris pour retrouver votre père. D’ailleurs, je vous présente le lieutenant Vairne.
Elle serra la main que Simon lui tendait, en le regardant à peine. Ce n’était ni du mépris ni de l’impolitesse, plutôt un sentiment d’angoisse qui l’empêchait de gérer les civilités les plus communes.
– Un enquêteur de Paris ? Vous pensez qu’il est arrivé quelque chose de grave à mon père ? demanda-t-elle sur un ton enfantin.
– L’enquête ne fait que commencer. Nous ne devons pas tirer de conclusions hâtives, esquiva Anderssen.
– Je suis très inquiète. Mon père n’est pas quelqu’un de fantasque, au contraire, il a une vie bien réglée. Une absence aussi longue, sans avoir prévenu qui que ce soit, ça ne lui ressemble pas du tout.
– Je comprends, intervint Simon. Êtes-vous proche de votre père ?
– Oui, très. Nous nous appelons plusieurs fois par semaine. Depuis quelques jours, il ne répond plus, je tombe directement sur sa messagerie.
Fouillant avec nervosité dans son sac à main, elle en tira un trousseau de clés, puis poursuivit :
– Comme je l’ai déjà dit à votre collègue, j’ai d’abord appelé le centre de recherches où il travaille, et personne ne l’y a vu depuis plusieurs jours.
– Et ça ne les a pas étonnés ?
– Non, mais je les comprends. Mon père travaille souvent à domicile, répondit-elle en désignant machinalement la façade avec son doigt. Son absence n’avait donc rien d’anormal. En plus, il est le directeur des travaux de recherche, et il est plutôt… autoritaire… Alors, je vois mal l’un de ses subordonnés l’appeler pour lui demander s’il vient au centre ou non.
Elle se retourna, pianota sur le digicode et poussa à deux mains la lourde porte de l’immeuble qui donnait sur un hall sans charme.
– C’est au deuxième. Je monte à pied.
Les deux policiers lui emboîtèrent le pas. Arrivée sur le palier, elle inséra une clé dans la serrure. La porte s’ouvrit en grinçant.
Il s’agissait d’une porte blindée, équipée de renforts métalliques sur les côtés et de cornières. Simon l’examina méticuleusement : il n’y avait aucune trace d’effraction. Même une tentative infructueuse aurait laissé des griffures aux abords du barillet.
Le petit groupe pénétra dans un vestibule encombré de meubles anciens, avant de découvrir un salon beaucoup plus spacieux, mais tout aussi surchargé. Aucune harmonie ne régnait dans cet amoncellement : une commode de style Louis XV en chêne, des fauteuils Louis XVI, une bibliothèque Directoire, un canapé Chesterfield en cuir vert faisant face à deux tables basses dépareillées, l’une en merisier et l’autre en hêtre, un vieux tapis persan tout pelé couvrait le parquet à l’anglaise, un lampadaire en laiton avec un abat-jour à franges montait la garde près de la fenêtre… Aux murs, des copies maladroites de natures mortes du e XVIII siècle côtoyaient une vue d’Étretat de style fauve et une reproduction de papyrus. Partout, des piles de livres et des documents.
Simon fit le tour de ce capharnaüm, ne sachant par où commencer. Les deux autres l’observaient, attendant probablement un éclair de génie de sa part.
Il balaya la pièce des yeux une nouvelle fois, comme pour la photographier, puis pénétra dans la salle à manger presque entièrement occupée par une table massive autour de laquelle étaient disposées huit chaises. Elle était jonchée de piles de livres, tout comme les chaises qui l’entouraient, si bien qu’il ne restait plus qu’une seule place pour s’y asseoir. C’était probablement là qu’Haineteaux prenait ses repas, seul au milieu de ses ouvrages. Par curiosité, Simon en saisit un au-dessus d’une pile : Theory of Electromagnetic Wave Propagation de Charles Herach Papas. Sur la couverture, une énigmatique balle de tennis semblait découpée en tranches de différentes couleurs, avec des flèches désignant les axes d’un plan en trois dimensions.
Je parie que ce n’est pas une balle de tennis…
En feuilletant le livre, Simon constata qu’il contenait davantage de courbes, de graphiques et d’équations que de texte qui, d’ailleurs, était pour l’essentiel constitué de formules mathématiques incompréhensibles bien que parfois étonnamment brèves. Plusieurs pages étaient marquées par des Post-it qui renvoyaient à des annotations en français dans la marge. L’un d’eux se décolla et tomba sur le sol en virevoltant. Simon le ramassa, mais il fut bien embarrassé pour le remettre à sa place. Il opta pour un bon vieux coup de bluff en le collant sur une page au hasard, avec assurance, jugeant que nul autre que lui n’avait prêté attention à cette maladresse.
– Mon père prend des notes sur tout, intervint la fille du savant. Même lorsqu’il consulte un guide de voyage ou un livre de cuisine. Il surligne ce qu’il trouve intéressant, griffonne des commentaires…
Simon constata effectivement que de chaque livre dépassaient des petits bouts de papier de différentes couleurs. Il avait devant les yeux des centaines de livres annotés.
Après avoir reposé l’ouvrage sur sa pile, il poursuivit sa visite, suivi par Anderssen et la fille d’Haineteaux.
Dans la cuisine, il inspecta le contenu de la poubelle : quelques épluchures, des emballages, des coquilles d’œuf, des queues de champignons de Paris noircies… Tout indiquait que les déchets étaient là depuis plusieurs jours. Il ouvrit le réfrigérateur et demeura perplexe.
– Quelque chose ne va pas ? demanda Mlle Haineteaux.
– Si votre père savait qu’il allait s’absenter, pourquoi avoir ouvert du lait et acheté du jambon ?
Simon passa rapidement dans la salle de bains, le temps de remarquer que la brosse à dents du professeur était bien là, dans un verre, à côté d’un tube de dentifrice. Sa trousse de toilette aussi. Il fit glisser ses doigts sur les contours du lavabo et de la baignoire pour constater que l’un et l’autre étaient secs. Le rideau de douche était toujours en place ; personne ne s’en était servi pour se débarrasser d’un corps…
Il sortit, puis revint sur ses pas, comme s’il avait omis un détail. Il ouvrit l’armoire à pharmacie qui se trouvait juste au-dessus du lavabo, et y découvrit des boîtes de médicaments empilées sans ordre apparent.
– Est-ce qu’il suit un traitement médical ?
– Oui, il prend des médicaments pour la tension.
– Savez-vous ce qu’on lui a prescrit ?
– Non.
N’y connaissant rien, Simon prit plusieurs boîtes, les ouvrit une à une et lu la notice. Il tomba sur un médicament, l’Aldactone, recommandé contre l’hypertension et délivré uniquement sur ordonnance.
La boîte blanc et bleu en main, Simon se mit à réfléchir : si Haineteaux était parti sans les prendre, il courait un risque. Ce n’était pas une preuve formelle, car il pouvait avoir une ou plusieurs boîtes d’avance, disposer d’une autre ordonnance ou encore avoir des troubles suffisamment bénins pour pouvoir s’en passer pendant un certain temps, mais il s’agissait d’un indice supplémentaire laissant supposer qu’il n’avait pas prévu son départ.
Il entra ensuite dans la chambre. Elle était aussi spacieuse que la salle à manger. Ses deux fenêtres aux voilages plus gris que blancs donnaient sur une cour étroite. Le lit était recouvert d’une parure moirée vert amande soigneusement tendue. Au-dessus du lit, un christ en bronze était cloué sur une croix de bois surmontée d’un rameau d’olivier desséché et poussiéreux.
Simon s’approcha de l’unique chevet et inspecta le petit tiroir. Il contenait une boîte de somnifères entamée, un réveil électronique dont les piles avaient rendu l’âme, un Nouveau Testament – seul livre dans l’appartement à ne comporter aucune note de lecture – et quelques papiers sans importance.
Il se retourna pour ouvrir les deux battants d’une immense armoire rustique qui se trouvait face au lit et dans laquelle pendaient des costumes et des chemises. Les sous-vêtements du savant étaient soigneusement pliés et rangés dans des tiroirs. Sur le dessus de l’armoire, il trouva deux Samsonite bordeaux.
– Est-ce que votre père a d’autres bagages que ces valises ?
– Oui, il a aussi un porte-documents. Mais, pour voyager, ce sont ces valises qu’il utilise.
– Il n’est donc pas parti en voyage. Et son porte-documents, vous l’avez vu ?
– Euh… non, je ne crois pas.
– Pouvez-vous vérifier qu’il n’est pas ici, s’il vous plaît ?
Elle tourna les talons et entama des recherches dans tout l’appartement.
Simon profita du fait qu’il était de nouveau seul avec Emmanuel pour l’interpeller :
– Et elle ?
– Elle ? Je crois qu’elle est sur les nerfs. Elle a du mal à gérer la situation. Et puis elle a peur qu’on ne soit pas à la hauteur ou qu’on ne fasse pas le maximum.
Comme Simon regardait fixement son jeune collègue sans rien dire, ce dernier eut un déclic :
– Ah ! Vous voulez dire… Oui, j’ai consulté son casier. Rien. Rien du tout.
Simon fit la grimace. À quoi s’attendait-il ? Qu’elle ait été arrêtée à plusieurs reprises pour enlèvement, séquestration et chantage ?
– Et sinon, vous n’avez rien remarqué de particulier lors de votre première visite ?
– Comme vous, répondit Anderssen, j’ai constaté que la porte n’avait pas été fracturée. Pas d’entrée de service, impossible de passer par la fenêtre… Non, tout est normal.
– Tout est normal, sauf que l’occupant de cet appartement a disparu…
Simon se dirigea vers la dernière pièce qui restait à inspecter : le bureau. Autant dire qu’en comparaison, les autres étaient des modèles de dépouillement et de sobriété. Le très large plan de travail rectangulaire était à ce point envahi de piles de documents et de livres montant jusqu’au plafond que l’ensemble finissait par ressembler à une maquette de Manhattan. Il y avait là une quantité étourdissante de papier noirci de formules incompréhensibles, tantôt imprimées, tantôt manuscrites.
Tous ces livres ! Tellement de livres ! Même par terre. Chacun comportait la signature du professeur : des petits morceaux de papier saillants dont Simon connaissait maintenant l’utilité.
Un détail le frappa : l’ordinateur portable d’Haineteaux était posé sur le plan de travail. Or, si le professeur détenait des données sensibles, elles figuraient très certainement sur son disque dur. Par conséquent, le vol d’informations ne semblait pas être un mobile. C’était à n’y rien comprendre.
Simon alluma l’ordinateur qui afficha aussitôt un écran bleu sur lequel était inscrit « Full Disk Encryption ». Une fenêtre l’invitait à saisir un identifiant ainsi qu’un mot de passe. Il connaissait ce système de sécurité, lui-même en utilisait un semblable pour préserver les données confidentielles contenues dans son portable professionnel. Il n’y avait rien à en tirer. Confier l’appareil au service informatique de la DGSI prendrait plusieurs jours, sans garantie de résultat. Et Simon avait l’intuition qu’il n’y découvrirait rien d’intéressant.
Il ouvrit un à un les tiroirs du bureau, mais il n’y avait là que des fournitures habituelles, sauf… le passeport du savant. En le feuilletant, il distingua les tampons des douanes de plusieurs pays, dont le visa O-1 pour les États-Unis. Un sésame extrêmement difficile à obtenir qui était réservé à l’élite dans des domaines très pointus, et encore, sous réserve de bénéficier de lettres de recommandation de ses pairs et d’avoir été gratifié de récompenses internationalement reconnues. Autant de conditions drastiques qu’Haineteaux remplissait aisément.
Regagnant le vestibule, Simon ouvrit le tiroir de la desserte. Il contenait des boîtes de différentes tailles, recelant tout un fatras de piles, de stylos, de trombones, un relevé bancaire, de clés orphelines et de petits objets dont il aurait été bien incapable de déterminer l’usage. Il y avait aussi un peu d’argent liquide. Il compta 65 euros en billets, plus quelques pièces. C’était peu, mais cela discréditait encore davantage la thèse d’un cambriolage qui aurait mal tourné. De toute façon, il n’y avait jamais cru.
Il trouva enfin quelque chose d’intéressant : d’abord une facture pour des livres. Encore ! Le ticket de caisse de la Fnac Bellecour datait du 3 janvier. La veille de sa disparition, il avait acheté un roman policier, la biographie d’un nageur olympique et un essai politique. Les goûts du professeur étaient pour le moins éclectiques. Simon compara les numéros qui figuraient sur le ticket de la carte de crédit avec ceux du relevé bancaire, ce qui confirma qu’il s’agissait bien du compte courant usuel du professeur.
Simon saisit son téléphone portable, composa un numéro et, après s’être identifié, fut mis en relation avec un opérateur :
– Bonjour, j’ai besoin de suivre les mouvements du porteur d’une carte de crédit.
Il communiqua le nom du savant, celui de sa banque et les numéros de compte, puis raccrocha.
– Nous aurons les résultats d’ici demain, annonça-t-il à Anderssen.
À cet instant, la fille du professeur entra dans le bureau.
– Le porte-documents n’est pas là, dit-elle. J’ai fouillé partout.
– Il devait l’avoir avec lui au moment de sa disparition. Vous pensez qu’il pourrait contenir des documents importants ?
– Non, je ne crois pas. Mon père était plutôt prudent et il privilégiait son ordinateur qui est très sécurisé.
– Vous connaissez son identifiant et son mot de passe ?
– Non.
– Je vais vous demander un effort de concentration : est-ce que quelque chose dans cet appartement vous semble anormal, différent de d’habitude ? Je ne sais pas moi, un bibelot ou un meuble qui ne serait pas à sa place ? Un objet qui aurait disparu ou, à l’inverse, que vous n’aviez pas remarqué auparavant ?
La femme balaya la pièce du regard.
– Prenez votre temps, lui dit Simon d’un ton apaisant. N’hésitez pas à refaire le tour de l’appartement.
La jeune femme s’exécuta. Elle examina chaque pièce, une à une, consciencieusement et en silence, à la manière d’un promeneur dans une brocante. Tantôt elle ouvrait un tiroir, tantôt elle s’immobilisait plus longuement devant une pile de livres ou un bibelot. Les deux enquêteurs la suivaient pas à pas, scrutant chacun de ses gestes dans l’attente d’une illumination.
Après qu’elle eut terminé son inspection, elle se tourna vers les deux hommes :
– Non, je ne vois rien d’inhabituel.
– Bon. Votre père possède-t-il des objets de valeur ?
– Hormis sa montre, je ne vois rien de particulier. Cela dit, bien qu’elle soit en or, son importance est surtout sentimentale : il la tient de mon grand-père.
Simon avait inspecté les tiroirs de la table de chevet et du bureau, il n’avait pas trouvé de montre dans l’appartement. À moins qu’on la lui ait arrachée, Haineteaux la portait encore.
– A-t-il des ennemis ?
– Je ne lui en connais aucun.
À cette dernière réponse, Simon s’impatienta un peu et enchaîna sur un ton plus incisif :
– Je vous en prie ! Il a bien des inimitiés, des rivaux ; il a bien dû émettre des théories qui contredisent certains de ses confrères, non ?
Bousculée par Simon, la femme prit le temps de réfléchir avant d’insister :
– Je vous assure, je ne lui connais pas d’ennemi. Personne ne le déteste, au contraire, il est très respecté.
– Les gens ne disparaissent pas comme ça ! Que votre père ait été enlevé ou qu’il ait décidé de fuir, il doit y avoir une raison ! Une sacrée bonne raison, non ?
– Oui, je suppose, balbutia la jeune femme. Mais je n’en vois aucune.
Simon soupira puis reprit un ton neutre :
– Votre père vous semblait-il nerveux, tendu ces derniers temps ?
– Non, pas du tout. Nous avons passé Noël en famille, et il se disait soulagé que ses travaux arrivent à leur terme. Au contraire, je l’ai trouvé plutôt reposé et serein.
– A-t-il effectué un voyage à l’étranger récemment ?
– Il a participé à un colloque en Allemagne. À Fribourg, je crois.
– Il y a combien de temps ?
– Je ne sais pas exactement… Je dirais six ou sept mois. Peut-être un peu plus. Ah oui, c’était en juin, c’est ça.
– Rien de plus récent ?
– Il va à Paris tous les deux mois, environ. Mais rien à l’étranger dernièrement, non.
– Je peux vous poser une question assez personnelle, mademoiselle ?
– Allez-y, répondit-elle sans dissimuler une certaine surprise.
– Votre père occupe un poste important, il a aussi été professeur d’université… Je me serais attendu à ce qu’il vive dans un appartement plus luxueux.
– D’abord, mon père n’a jamais très bien gagné sa vie. Enfin, pas si bien que ça. Il est fonctionnaire et… bref, vous voyez ce que je veux dire, lieutenant ? Ensuite, il a dépensé énormément d’argent quand ma mère était malade. Il a fait venir de l’étranger des traitements onéreux et qui n’étaient pas remboursés par la Sécurité sociale. Par la suite, elle a dû se faire hospitaliser en Suisse et les soins coûtaient une fortune. Je sais qu’il a vidé plusieurs comptes d’épargne pour payer tout ça. Et…
Comme la jeune femme s’interrompit, Simon la relança :
– Et ?
– Plus récemment, il m’a aidée à ouvrir un commerce. Je tiens une boutique de prêt-à-porter féminin près de la place Bellecour et les affaires ont du mal à décoller. Mon père m’a soutenue à plusieurs reprises.
– Je vois.
– Il n’avait pas droit à un appartement de fonction ? intervint Anderssen.
– Si, mais ma mère n’a jamais voulu. Elle disait qu’elle ne souhaitait pas habiter « chez quelqu’un d’autre ». Elle voulait se sentir chez elle. Mon père a donc acheté cet appartement peu après leur mariage. Lorsque je suis partie, il a transformé ma chambre en bureau, mais en dehors de ça, il n’a jamais touché à rien.
– Vous savez s’il y a un coffre ? demanda Simon.
– Non, je ne crois pas.
– Une cave ?
La jeune femme parut étonnée ; on ne lui avait pas encore posé la question. Emmanuel Anderssen grimaça. Il avait omis ce détail.
– Oui, mon père a une cave. Mais je n’ai pas la clé.
Simon retourna dans le vestibule, ouvrit le tiroir de la desserte, prit toutes les clés qu’il trouva et les fourra dans la poche de son blouson.
Quelques instants plus tard, ils étaient tous les trois au sous-sol, plantés devant une porte en bois cadenassée. Après plusieurs tentatives infructueuses, Simon parvint à repérer la bonne clé.
Sitôt la porte ouverte, la cave exhala une odeur d’humidité. Simon tâtonna de chaque côté du mur et trouva un interrupteur. La cave, basse de plafond, ne faisait pas plus de quatre mètres carrés. Elle était équipée d’étagères métalliques chargées de cartons couverts d’une fine couche de poussière. Simon entra, tira un des cartons et l’ouvrit. Il contenait des albums photo datant des années 1970, à en juger par leurs couleurs passées et les vêtements des personnes qui y figuraient. Il tenta sa chance avec plusieurs autres cartons, mais n’y trouva que des livres annotés.
Toujours rien.
Simon eut du mal à masquer sa perplexité, et la fille d’Haineteaux le remarqua :
– Vous n’avez rien, n’est-ce pas ? demanda-t-elle, alors que son visage trahissait un profond désespoir
– Pas grand-chose, non, je dois l’avouer.
– Parlez-moi franchement, lieutenant. Vous pensez qu’il est arrivé quelque chose de grave à mon père ?
– Navré, mais je ne suis pas encore en mesure de vous répondre. Nous sommes en attente d’éléments importants qui pourront sans doute nous éclairer et nous permettre de déduire où se trouve votre père, ainsi que les raisons de sa disparition. On devrait en savoir plus cet après-midi.
En terminant sa phrase, il se tourna vers Anderssen pour obtenir son appui. Celui-ci comprit le message :
– Le lieutenant Vairne a raison, mademoiselle. Il nous reste des informations déterminantes à exploiter. Je vous tiendrai informée de l’évolution de notre enquête.
Le visage de la femme s’assombrit davantage. Elle venait de comprendre qu’elle n’obtiendrait aucune parole réconfortante. Tout simplement parce qu’il n’y avait rien de rassurant. Son père avait disparu et personne ne savait pourquoi ni où il se trouvait. La police, d’où qu’elle vienne – de Lyon, de Paris ou d’ailleurs – n’avait aucune piste.
Du bout des lèvres, elle parvint à prononcer un timide remerciement avant de prendre congé.
Sur le chemin du commissariat, Simon fit le vide dans son esprit. Il avait besoin de mettre le problème à plat. Il n’y avait que cinq causes de disparition. Il les égrena une à une à haute voix, pour qu’Anderssen participe à sa réflexion :
– Haineteaux est parti sans son passeport, sans valise, sans médicaments, sans affaires de toilette, sans ordinateur… Une fugue paraît peu crédible.
– D’autant qu’il a un peu passé l’âge… Il n’a pas l’air d’être du genre à aller acheter des cigarettes et à ne jamais revenir. Et puis on ne lui connaît pas de liaison sentimentale.
Probabilité qu’il s’agisse d’une fugue : moins de 1 %.
– Ce n’est pas non plus un suicide, enchaîna Simon. Il a acheté des livres la veille de sa disparition. Je ne vois pas pourquoi un type qui souhaiterait mettre fin à ses jours achèterait des bouquins qu’il ne lira pas.
– S’il était en pleine déprime, sa fille nous l’aurait signalé.
– Et je n’ai pas trouvé d’antidépresseur dans son armoire à pharmacie. Par ailleurs, il n’a pas laissé de lettre d’adieu qui accréditerait cette thèse.
– Surtout que, depuis cinq jours, on l’aurait retrouvé. L’agglomération lyonnaise est trop dense pour qu’un cadavre passe inaperçu si longtemps.
Probabilité qu’il s’agisse d’un suicide : moins de 3 %.
– Pour la même raison, ajouta Simon, nous pouvons écarter la thèse de l’accident. Les hôpitaux et les services d’urgence de la région ont été avertis, ils ont reçu un avis de recherche avec la photo d’Haineteaux. S’il lui était arrivé quelque chose, vous auriez été prévenus.
Probabilité qu’Haineteaux ait eu un accident : moins de 5 %.
– Il n’a pas non plus été enlevé pour de l’argent, puisqu’il ne semble pas avoir de fortune personnelle. Et puis sa fille n’a reçu aucune demande de rançon.
– Il aurait pu se faire kidnapper pour son savoir ? C’est la thèse que je privilégiais en quittant Paris. Mais ça n’est pas logique vu que son ordinateur est chez lui. Quelle que soit l’étendue des connaissances d’Haineteaux, il est évident que son PC renferme de précieuses informations que beaucoup de gens doivent convoiter. Un ravisseur n’aurait pas commis une telle négligence.
Probabilité de kidnapping : difficile à dire. Autour de 35 %.
– Il faut le reconnaître, hélas, l’hypothèse la plus plausible, c’est…
– Le meurtre.
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