… Et avec votre esprit

Alexis Laipsker · Chapitre 16 sur 57

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… Et avec votre esprit

Chapitre 17

– 17 –

 

À peine avaient-ils appris la nouvelle que Simon et Emmanuel s’étaient précipités à l’appartement de Jean-Édouard Haineteaux. En chemin, ils n’avaient pas échangé un seul mot.

D’après le rapport de gendarmerie, le scientifique avait été retrouvé dans l’après-midi, aux environs du village d’Ampuis, au sud-ouest de Vienne, à une quarantaine de kilomètres de Lyon. Il faisait du stop le long de la D386 et, lorsque quelqu’un s’était arrêté, il avait demandé que l’on prévienne sa fille ainsi que la police. Après avoir vérifié son identité, les gendarmes avaient constaté qu’il faisait l’objet d’un avis de recherche. Ils avaient alors contacté la police de Lyon qui centralisait cette affaire.

En arrivant aux abords de l’immeuble du professeur Haineteaux, Simon scruta les alentours. Pas de motard.

Il avait toujours l’échec de sa poursuite en travers de la gorge et comptait bien prendre sa revanche si l’occasion se présentait. Mais la rue était pratiquement déserte. Ils n’avaient plus personne à leurs trousses. En apparence en tout cas, car Simon était bien placé pour savoir que si une filature complexe était déployée, la repérer serait extrêmement difficile.

Probabilité que… Ah ! Peu importe, on a retrouvé Haineteaux.

Au cours de leur enquête, les deux hommes avaient lu et relu son dossier jusqu’à en connaître chaque détail par cœur, et voilà qu’ils s’apprêtaient à rencontrer Haineteaux en personne !

Les deux enquêteurs gravirent les marches quatre à quatre jusqu’au deuxième étage. Emmanuel Anderssen sonna à la porte et… Haineteaux ouvrit. Les circonstances étaient aussi incroyables qu’insensées : l’homme qu’ils cherchaient avec tellement d’ardeur et au sujet duquel ils avaient échafaudé toutes les théories – y compris les plus sombres – se tenait devant eux, simplement, en peignoir de bain, comme si cette histoire n’avait jamais existé, comme s’il n’avait jamais disparu.

Le visage du professeur était très fidèle à la photo du dossier ainsi qu’à celles qu’ils avaient trouvées sur Internet, si ce n’était sa barbe mal taillée, ses cheveux hirsutes et de profonds cernes sous ses yeux. Ce portrait-ci, au lieu de demeurer désespérément muet, s’anima :

– Bonjour. Vous êtes de la police, n’est-ce pas ?

– Bonjour. Effectivement. Voici le brigadier Anderssen et je suis le lieutenant Vairne. Pouvons-nous entrer, professeur ? Nous aurions quelques questions à vous poser.

– Entrez, entrez. Vos collègues m’ont prévenu de votre venue, répondit-il en ouvrant largement la porte et en s’écartant pour les laisser passer, après quoi il verrouilla la porte à double tour derrière lui.

Les deux policiers traversèrent le vestibule, suivis d’Haineteaux qui leur proposa de prendre place dans le canapé du salon.

Une rencontre totalement surréaliste : les deux enquêteurs étaient à nouveau dans cet appartement qu’ils avaient fouillé de fond en comble dans l’espoir de dénicher un indice leur permettant de retrouver l’homme qui, face à eux, s’apprêtait à leur dévoiler les raisons de son absence.

Haineteaux s’assit lourdement dans le fauteuil face aux enquêteurs. Il croisa les jambes, puis les décroisa aussitôt et fronça les sourcils. Mais ce qui attira surtout l’attention de Simon, c’était cette façon bien particulière de joindre les mains en les comprimant l’une contre l’autre avec force. C’était le réflexe des gens qui tentaient de dissimuler un tremblement. Le scientifique était nerveux. Ou inquiet. Les lèvres pincées, le buste en retrait, le cou légèrement enfoncé entre les épaules, tout indiquait un état de stress inhabituel.

– Je… Désolé de vous recevoir dans cette tenue, dit-il en désignant son peignoir. Après ce qui m’est arrivé… c’est stupide, mais j’ai eu envie de prendre une bonne douche. Je pensais que ça me ferait du bien…

– C’est bien normal, ne vous excusez pas.

– Pour être honnête, je pensais finir au poste.

– Au poste ? Pourquoi ? Vous n’avez rien fait, s’étonna Simon.

– Je le sais bien, mais je suppose que ma disparition a dû susciter quelques interrogations.

– On peut dire ça, oui, confirma Emmanuel Anderssen. Et des interrogations, nous en avons toujours.

Soudain, le malaise s’accrut chez Haineteaux dont le visage s’était assombri.

– Je… J’ai bien peur de ne pas être en mesure de satisfaire votre curiosité.

– Que voulez-vous dire ? demanda Anderssen, qui avait perçu le changement de ton.

– Eh bien… Je ne sais pas comment vous dire ça… Voilà : je ne me souviens de rien. De rien du tout !

Incrédules, les deux policiers échangèrent un regard. Le professeur écarta les bras en signe d’impuissance.

– C’est très étrange, je ressens… un grand vide dans mon esprit.

– Comment ça ? balbutia Simon.

– Un trou noir. C’est ça… Le vide absolu. Je n’ai aucune idée de ce que j’ai bien pu faire ni de l’endroit où je me trouvais pendant que vous étiez à ma recherche.

– Vous ne vous souvenez vraiment de rien ?

– Non, de rien. De rien du tout. C’est difficile à expliquer… J’ai beau me concentrer, c’est comme si ces derniers jours n’avaient jamais existé. C’est tout juste si j’ai conscience d’avoir été enlevé.

– De quand date votre dernier souvenir ?

– Je suis à mon bureau, dit-il en désignant la pièce voisine, ici même, dans cet appartement. Ça, je m’en souviens très distinctement. Je fais du tri dans mes papiers, je peux même vous dire lesquels, tout est clair. Mais, ensuite, c’est le trou noir.

– Mais enfin, professeur, vous vous souvenez bien de quelque chose ! Un indice, un visage, une voix, un lieu ? Ou même un bruit, une odeur ? Vous ne pouvez pas avoir tout oublié !

– Je regrette. C’est terriblement frustrant ! Je ne comprends pas ce qui m’est arrivé. Plus je cherche, plus je me sens perdu.

Simon dévisageait le professeur avec autant d’ingénuité qu’un enfant devant un tour de prestidigitation. La pièce était dans la main, elle venait de se volatiliser. Mais où était-elle passée ? Était-elle dans l’autre main ? Non, elle avait disparu complètement. Son visage exprimait un mélange de stupeur et de désarroi. Il s’attendait à tout sauf à cela. Il se tourna alors vers Anderssen dans l’espoir que ce dernier puisse prendre la relève, qu’il ait une idée, une piste à suivre ou tout simplement une question. Mais le manque d’expérience pesait de tout son poids sur le jeune brigadier qui regardait Simon avec des yeux ronds emplis de perplexité.

Se levant avec peine, comme si ses épaules étaient soudain accablées d’une charge invisible, Simon se dirigea vers la fenêtre. Était-il possible qu’au moment de s’éclaircir, cette affaire s’assombrisse encore davantage ? Il fixait l’immeuble d’en face sans le voir et se perdit dans les méandres de ses réflexions. Plus il avançait dans son enquête, plus elle se complexifiait. Qu’allait-elle finir par révéler ? Quel étrange secret se cachait derrière cet imbroglio ? Et, tout simplement : quelles questions poser à un homme qui a perdu tout souvenir ?

– Je suis navré, lieutenant, dit Haineteaux en se tournant vers lui. Vous vous doutez bien que si je pouvais vous aider, si je me souvenais de quoi que ce soit, je vous le dirais.

Le comportement du professeur avait changé. Il était passé du stress au désarroi.

– Aidez-moi, lieutenant. Je… J’ai l’impression que… Je ne sais pas comment vous expliquer ça… Quelqu’un a volé une semaine de ma vie. Je ne sais pas… Il faut que vous m’aidiez.

Simon, qui était resté immobile devant la fenêtre, se retourna et regarda le professeur.

– Bon. Concentrons-nous sur ce que nous avons. Dites-nous comment vous êtes réapparu.

– J’ai repris conscience au bord d’une route, près d’un bois, dans un endroit que je ne connaissais pas. J’étais seul, déboussolé. J’ai appris plus tard que je me trouvais non loin d’Ampuis.

– Ce village vous est familier ?

– Pas du tout.

– Vous aviez quelque chose à faire là-bas ?

– Absolument rien ! Je connais mal ce coin. Je n’y ai aucune relation.

– Il n’y a pas un laboratoire ou un institut scientifique ?

– À Ampuis ? On voit que vous n’y êtes jamais allé ! C’est un minuscule village niché au milieu des vignes. J’ai bien dû marcher dix minutes avant de rejoindre une route.

– Comment vous sentiez-vous ?

– J’étais un peu étourdi. Comme si je m’étais réveillé en sursaut au beau milieu de la nuit dans un endroit inconnu. Vous connaissez peut-être ce sentiment : on regarde tout autour de soi et on se demande où on est et ce qu’on fait là. Tout était franchement brumeux.

– Et vous n’aviez mal nulle part ?

– Non. J’étais seulement un peu engourdi. Comme lorsqu’on reste couché trop longtemps dans la même position.

– Rien à la tête ?

– Une légère migraine. Ça m’arrive souvent.

Simon s’approcha du professeur.

– Vous permettez ? demanda-t-il avant d’inspecter le crâne d’Haineteaux. Vous ne sentez rien ? demanda-t-il en lui palpant la tête du bout des doigts.

– Non.

– Je ne vois aucune trace de coup. Pas de plaie, pas de bosse.

– Je n’ai rien remarqué non plus.

– Quelle heure était-il ? demanda Simon en regagnant le canapé.

Machinalement, Haineteaux regarda sa montre en répondant :

– 7 h 05. Je le sais, je portais ma montre, dit-il en tapotant sur le cadran. J’ai regardé l’heure pour… je ne sais pas… avoir un repère. Mais je n’avais aucune idée du jour qu’il était, ni de ce qui m’était arrivé.

– Vous aviez l’impression d’avoir disparu longtemps ?

– Étrangement, oui. Je sentais que plusieurs jours s’étaient écoulés. En revanche, je ne parvenais pas – et je ne parviens toujours pas – à savoir ce qui a bien pu se passer pendant tout ce temps. Je suppose que les gens qui sortent brutalement du coma doivent éprouver à peu près la même chose.

Accroche-toi, Simon. Il y a quelque chose, ici, c’est sûr. Il y a quelque chose sous tes yeux.

– Vous n’aviez plus votre portable ?

– Non. J’ai été obligé de faire de l’auto-stop.

– Vos vêtements, professeur.

– Eh bien quoi, mes vêtements ?

– Je vois que vous avez pris une douche. Où avez-vous mis vos affaires sales ?

– Suivez-moi.

Haineteaux se leva et les conduisit dans la salle de bains. Il ouvrit le lave-linge et en sortit quelques affaires qu’il tendit à Simon.

– Voilà.

– C’est bien ce que vous portiez au moment où vous vous êtes fait kidnapper ?

– Oui.

Simon inspecta scrupuleusement le manteau, le pull, la chemise et le bas du pantalon.

– Aucune trace de sang. Pas de boue, ni de terre non plus. Où sont les chaussures que vous portiez ?

Le scientifique sortit puis revint avec une paire de boots marron.

– Les voici.

– Rien non plus, constata Simon en les examinant sous toutes les coutures. Les semelles sont propres. Le cuir n’est pas abîmé.

– Que cherchez-vous ?

– Si vous vous étiez débattu, ça aurait certainement laissé des traces : des boutons arrachés, une poche déchirée, des taches de sang trahissant une lutte, le cuir de vos chaussures pourrait être rayé à cause des coups de pied que vous auriez donnés pour vous défendre ou lorsque vos ravisseurs vous ont traîné… Mais il n’y a rien de tout cela. Elles sont impeccables.

– Et qu’en concluez-vous ?

– Je suis bien loin de conclure quoi que ce soit dans cette affaire, professeur ! soupira-t-il. Mais on peut supposer que vous n’avez pas été emmené de force. Soit vous connaissiez vos ravisseurs, et vous n’imaginiez pas qu’ils puissent représenter une menace, ce qui leur a permis de vous surprendre ; soit l’enlèvement a été si rapide et si efficace que vous n’avez pas eu le temps de réagir.

Les trois hommes se dirigèrent de nouveau vers le salon où ils reprirent leurs places initiales. Bien que bredouille, Simon était relancé. Il devait s’accrocher au peu qu’il avait sous la main, car il savait qu’il n’obtiendrait rien de plus.

– Votre fille nous a dit que vous aviez un porte-documents, lança Simon.

– C’est exact.

– Vous l’aviez quand on vous a retrouvé ?

– Oui.

– Je peux le voir ?

– Certainement.

Sans se lever, le professeur attrapa en tendant le bras un cartable râpé, sans âge, qu’il posa sur ses genoux, et ouvrit l’attache en laiton. Il en tira trois livres qu’il posa à terre. Simon ne fut pas étonné de voir dépasser de chacun d’eux les petits marque-pages si chers au professeur. Cela l’amusa. Le scientifique ne pouvait pas soupçonner à quel point Emmanuel et lui avaient scruté son intimité. Ils étaient en mesure de citer le titre de ces livres, d’indiquer leur prix, le lieu et l’heure exacte de leur achat, mais pourtant, ils n’avaient pas la moindre idée de ce qui lui était arrivé au cours des six derniers jours ! Ils pouvaient inventorier le contenu de chacun de ses placards, savaient où étaient rangés ses slips, ils connaissaient le nom et la posologie de ses médicaments, mais ils n’avaient aucun indice sur l’endroit où il s’était trouvé une semaine durant. La situation ne manquait pas de piquant.

Haineteaux sortit également une épaisse chemise bleue.

– Qu’est-ce que c’est ? s’enquit Simon.

– Ce sont les comptes rendus des dernières réunions que nous avons eues au CRSDI. Je me souviens de les avoir emportés pour les lire, mais… cela remonte à plusieurs jours.

– Sur papier ? C’est étrange. Vous ne les aviez pas dans votre ordinateur ?

– Si, bien sûr que si. Seulement, je préfère éviter de trimbaler mon ordinateur partout. Ce n’est pas pratique. Et puis, je trouve qu’on a une perception différente quand on lit des documents imprimés plutôt que sur un écran. Vous allez me trouver dingue, mais je suis comme ça : plein de petites manies.

– Tout est dingue dans cette histoire, coupa Anderssen.

– Ces documents sont confidentiels ? reprit Simon.

– Naturellement.

– Est-ce qu’ils pourraient avoir un intérêt pour… disons des gens mal intentionnés qui voudraient mettre leur nez dans les recherches menées par le CRSDI ?

– Oui, ces papiers contiennent des informations sensibles qui ne doivent pas être divulguées, c’est évident. Toutefois, il aurait été plus simple de voler mon ordinateur. Il contient beaucoup plus de documents importants que ce simple dossier. Et, sous la menace d’une arme, je vous l’avoue, je n’aurais sans doute pas joué les héros et aurais livré mes codes d’accès. Or il n’a pas bougé d’ici.

Haineteaux arrivait donc à la même conclusion que Simon. Les connaissances techniques du professeur et les travaux du CRSDI n’étaient probablement pas la cible des ravisseurs.

– Aviez-vous des rendez-vous importants cette semaine ? Ou bien une échéance à ne pas manquer ?

– Rien de particulier, non. J’avais des réunions de travail. Nombreuses et importantes, mais pas au point de vouloir m’empêcher d’y participer. Le pire, c’est qu’il nous arrive d’avoir des séminaires stratégiques vraiment décisifs, avec des officiers supérieurs de la Défense nationale, des gens du ministère, des cadres de grands groupes industriels, d’autres scientifiques, et l’on peut imaginer qu’empêcher ou même retarder la tenue de tels séminaires soit dans l’intérêt de certaines personnes. Mais cette semaine et dans les jours à venir, aucun n’est programmé.

– Nous avons rendu visite au professeur Aillet, votre bras droit. Il estime que l’espionnage industriel est une fausse piste. Vous partagez cette opinion ?

Haineteaux se mit à réfléchir. Machinalement il se frotta le front avec son index, avant de répondre :

– On ne peut rien exclure. Mais je suis d’accord avec Michel. J’imagine mal un consortium concurrent employer de telles méthodes. Et même si quelqu’un en était capable, pourquoi me faire disparaître puis réapparaître ? Pourquoi ne pas cambrioler le CRSDI ? Bien qu’il soit très sécurisé, je suppose que c’est faisable. Si quelqu’un a pris tant de soin pour m’enlever, me retenir pendant plusieurs jours et trouver une façon de me faire perdre la mémoire, c’est qu’il dispose de moyens considérables et d’une sacrée organisation. Il aurait eu plus vite fait de cambrioler le centre.

En quelques phrases, le chercheur venait de résumer tout le problème qui se posait à Simon.

– Vous avez des ennemis, professeur ?

– J’ai la prétention de ne pas en mériter.

– Ce n’était pas ma question.

– Non, je n’ai pas d’ennemi. Au cours de ma carrière, il m’est arrivé de me fâcher avec des confrères, de me brouiller avec des amis, mais, à ma connaissance, personne d’assez déséquilibré pour fomenter un enlèvement et me rendre partiellement amnésique.

– Avez-vous remarqué quelque chose d’anormal dans cet appartement depuis que vous êtes rentré ?

– Je m’en serais rendu compte très vite. Je sais que tout semble en désordre, mais chaque objet a une place bien définie et je m’y retrouve parfaitement.

– Une dernière question : connaissez-vous Georges Toussant ?

– Le chimiste ?

– Oui.

– Je ne le connais pas personnellement, mais, oui, c’est une sommité dans son domaine. J’ai lu plusieurs de ses articles dans des revues scientifiques. Et il a reçu le Nobel.

– C’est exact. Vous ne l’avez jamais rencontré ?

– Non, jamais. Pourquoi me demandez-vous ça ?

– Il a été assassiné il y a trois jours.

À ces mots, Jean-Édouard Haineteaux devint livide. Les mâchoires crispées, le savant était manifestement troublé.

– Ça ne va pas, professeur ?

– Si, si, ça va.

– Je vois bien que non. Qu’y a-t-il ? Vous êtes certain que vous ne connaissez pas Georges Toussant ?

– Mais puisque je vous le dis ! s’emporta-t-il avec une virulence aussi inattendue que disproportionnée qui trahissait une nervosité excessive.

Simon ainsi qu’Emmanuel, qui lui aussi avait remarqué le changement de comportement du scientifique, regardèrent fixement Haineteaux sans dire un mot. Il fallait l’inciter à continuer. Ils savaient l’un et l’autre qu’en le fixant du regard, sans rien ajouter, il se sentirait obligé de parler. Le silence est si pesant quand on a quelque chose à cacher.

– Je… Écoutez, je vous jure que je ne connais pas cet homme, d’accord ? dit-il d’un ton plus calme. Je ne l’ai jamais vu de ma vie. Je vous le jure sur la tête de ma fille. Sur la tombe de ma femme, ça vous va ?

Probabilité qu’il dise la vérité : 95 %.

Son langage corporel, son intonation, le choix de ses mots indiquaient un désir de convaincre plutôt que de tromper. Conformément à ce qu’il affirmait, il ne connaissait certainement pas Toussant.

– C’est juste que… rétrospectivement, je me dis que j’ai peut-être échappé à un meurtre. À l’évidence, j’ai frôlé la mort, alors ça m’a mis un coup. J’ai pris peur, voilà tout.

L’intonation avait changé. Ses paroles manquaient de conviction et donnaient le sentiment qu’il s’était accroché à la première justification qui lui était venue à l’esprit.

Probabilité que, sur ce point-là, il mente : 50…

Haineteaux se gratta nerveusement la main.

Plutôt 55 %.

Simon tenait enfin quelque chose. Un petit fil dépassait de cet écheveau de mystères et il allait tirer dessus, patiemment, jusqu’à le dérouler en entier. Cela prendrait sans doute des jours, des semaines, peut-être davantage, mais il irait jusqu’au bout.

– Je ne comprends pas, professeur : je ne vous ai jamais dit qu’il y avait un lien entre ce meurtre et votre disparition.

– S’il n’y avait aucun lien, vous ne m’en auriez pas parlé, lieutenant.

Touché ! songea Simon. Effectivement, le traquenard était grossier et bancal, mais il fallait le tenter.

– Pardonnez-moi d’insister, professeur. Vous avez semblé affecté par l’annonce du décès de Georges Toussant, pourquoi cette réaction si vous ne le connaissez pas ?

Haineteaux se montra rasséréné. Il reprit le ton qu’il avait au début de la conversation et sembla plus sincère.

– Je ne saurais vous le dire exactement. Quelque chose en moi a pris peur. Quelque chose de profondément enfoui.

Simon fouilla dans sa poche pour sortir son portable, sur lequel il afficha une photo, puis tendit l’appareil au savant.

– Est-ce que ceci vous évoque quelque chose ?

Haineteaux plissa les yeux en découvrant le dessin étrange que Simon lui montrait. Un mystérieux symbole où trois cercles se mêlaient au chiffre 7. Pendant que le savant regardait, Simon l’observait attentivement pour guetter sa réaction. Mais il ne décela rien de suspect.

– Non, je ne vois pas, dit Haineteaux. C’est assez curieux. Qu’est-ce que c’est ?

– Si je le savais…

– Ça ressemble vaguement à la rosace d’une église, vous ne trouvez pas ?

– Possible, répondit-il sans conviction.

Simon rangea son smartphone dans sa poche.

– Merci, professeur. Nous n’allons pas abuser de votre temps. Voici ma carte. Inutile de vous demander de m’appeler si la mémoire vous revenait.

– Je le ferais, ne vous inquiétez pas, répondit Haineteaux.

Le savant se leva, raccompagna les deux policiers jusqu’à la porte et leur tendit la main. Simon lui rendit sa poignée de main puis s’immobilisa soudain. Le regard rivé sur le poignet droit d’Haineteaux dont la manche s’était légèrement relevée lorsqu’il avait tendu le bras. Il distingua dans le prolongement de sa main un très léger hématome, et surtout une fine croûte de sang.

La trace d’un cathéter.

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