… Et avec votre esprit

Alexis Laipsker · Chapitre 3 sur 57

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… Et avec votre esprit

Chapitre 4

– 4 –

 

 

Tout ce sang !

Cannelle Pourson avait beau être présente sur la scène du crime depuis le matin, elle demeurait impressionnée par la sauvagerie avec laquelle ce meurtre avait été commis. Impressionnée et terriblement perplexe. Qui pouvait en vouloir à ce point au professeur Toussant ? Qui pouvait frapper un homme avec autant de cruauté, se livrer à un acte aussi barbare ? Lui ôter le cerveau !

Dans la pièce, les unités scientifiques semblaient évoluer au ralenti, comme si leurs mouvements étaient rendus plus pénibles par une quelconque force surnaturelle. Chacun de leurs gestes était minutieux, précis et lent.

– Commissaire ? l’interpella un policier depuis l’entrée du laboratoire.

– Oui ? fit-elle en se tournant vers lui.

– On a relevé des indices. Si vous voulez bien me suivre.

Pourson sortit de la pièce où gisait Georges Toussant, emboîtant le pas du policier qui emprunta le couloir principal jusqu’à une porte métallique.

– Vous voyez, ici… là… et là.

Le policier désigna des rayures très distinctes au niveau de la gâche.

– Les traces d’effraction sont évidentes, commissaire. On a fait pression sur le pêne avec un objet rudimentaire. Vraisemblablement un gros tournevis ou un pied-de-biche.

– C’est la seule porte qui permet d’accéder à cet étage ?

– Non, il y a les issues de secours à l’autre bout du couloir. Mais on les a inspectées et il n’y a rien de suspect.

– Comment ouvre-t-on cette porte habituellement ?

– Avec un badge magnétique, répondit-il en posant son doigt sur une excroissance en plastique noir fixée dans le mur. Seuls les chercheurs et les membres de leurs équipes sont habilités à en posséder un. Pareil pour les ascenseurs : sans badge, impossible de monter à cet étage.

– Je vois. Et les empreintes ?

– Oui, c’est bien le problème ! On a identifié vingt et une empreintes différentes autour de la porte. Ça va faire un sacré boulot !

– Et ça ne mènera nulle part. Je mettrais ma main au feu que le tueur portait des gants. Il n’y a pas une seule empreinte autour du corps.

– Effectivement, c’est probable. Mais on doit tout de même vérifier.

– Oui, bien sûr. Quoi d’autre ?

– L’équipe qui travaille en bas est arrivée aux mêmes conclusions que moi : la porte d’entrée de la fac a été fracturée de manière identique.

– Avec un outil similaire ?

– Oui.

– Mais on entre ici comme dans un moulin !

– C’est une fac, pas une banque, commissaire. Il s’est introduit dans le bâtiment en forçant une issue de secours, au rez-de-chaussée. Ce sont des portes coupe-feu faciles à ouvrir depuis l’extérieur.

– Et en bas, on a trouvé des empreintes ?

– Pffff, soupira le policier avec un air exaspéré. Des empreintes, on n’a que ça !

– Et l’ADN ?

– Là, c’est le contraire, on n’a pas de quoi faire de prélèvements. Dans un laboratoire aussi propre, s’il y avait eu quelque chose, on l’aurait remarqué tout de suite. Le criminel s’est montré sacrément précautionneux.

– Vous avez quoi que ce soit qui pourrait faire un peu avancer l’enquête ? demanda Pourson sur un ton qui trahissait une certaine impatience.

– Pas vraiment, non. Ce que je peux vous dire, c’est que c’est un travail d’amateur. Pénétrer ici est un jeu d’enfant. Un professionnel aurait laissé très peu de traces, voire aucune. Tandis que là, les effractions sont grossières, les outils utilisés peu appropriés. Il n’avait probablement jamais fait ça auparavant. Je le répète : on a affaire à un amateur.

– Ou bien c’est ce qu’il veut nous faire croire… dit-elle en réfléchissant tout haut.

Son équipe d’enquêteurs avait passé la matinée à interroger le personnel, les chercheurs et les étudiants qui travaillaient avec Toussant. Des milliers de détails restaient à éclaircir, les emplois du temps devaient être vérifiés, quantité d’indices pouvaient se révéler trompeurs. Mais ce n’était pas ici que se trouvait la solution, elle en avait la conviction. Et c’était ce qui la déstabilisait. Depuis qu’elle était sur les lieux, elle éprouvait un malaise indescriptible, pas seulement causé par la scène de crime, ni par des circonstances particulièrement atroces. C’était plus obscur, presque irrationnel.

– Commissaire !

Elle tourna la tête vers la voix qui l’appelait depuis la salle du crime. Pourson revint sur ses pas, là où gisait le savant.

– Pointure 43, dit l’homme en combinaison blanche agenouillé sur le carrelage à côté du corps.

Il désignait une empreinte de pas dans le sang. En multipliant ses coups et surtout en extrayant le cerveau de sa victime, le meurtrier avait laissé plusieurs traces de pas écarlates, certaines se chevauchant, dont la netteté décroissait en s’éloignant du corps.

– L’empreinte est belle. Je ferai des analyses plus poussées au labo. Mais ce que je peux déjà vous dire, c’est que ce sont des chaussures de sport. Vu le dessin de la semelle, il s’agit d’un modèle courant, j’en ai peur.

– Il n’y avait qu’un seul individu ?

– Oui, je suis catégorique. Le tueur était seul.

– Quoi d’autre ?

– L’empreinte du pied gauche est plus marquée que celle du pied droit. Il s’agit par conséquent de son pied d’appui et on peut en conclure que l’assassin est très certainement droitier. C’est confirmé par l’angle avec lequel ont été portés les coups. Autre chose : si l’on observe attentivement la trace de sang formée par les contours de la semelle, on constate que la répartition du poids du meurtrier est égale sur l’ensemble de l’empreinte. Cela signifie donc que ce n’est pas un type chaussant du 41, par exemple, qui aurait mis des chaussures plus grandes pour nous induire en erreur.

– Un droitier qui chausse du 43, ça me fait dans les… trois millions de suspects ? Génial.

Le médecin légiste, également accroupi près du corps, leva la tête :

– Il y a autre chose, commissaire. C’est à peine visible, et à cause de la rigidité cadavérique je préfère qu’on ne fasse rien avant l’autopsie, mais… la victime a quelque chose dans la bouche.

Pourson fronça les sourcils en s’approchant lentement du corps. Elle s’accroupit et se pencha vers le visage supplicié du mort.

D’un geste peu assuré, elle approcha sa main gantée de la bouche de la victime, écarta délicatement ses lèvres.

Entre les dents serrées dépassait un minuscule morceau de papier.

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