… Et avec votre esprit
Chapitre 50
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Être assis en face de Stéphane Bador, dans son propre bureau, n’était pas ce qu’il y avait de plus propice à la détente. La présence de Marion à ses côtés ne lui était d’aucun réconfort.
– Où en êtes-vous ?
– Il y a trop de détails pour que ce soit une arnaque, monsieur de directeur, répondit Simon.
– S’il a mis sur pied une escroquerie, alors il a forcément eu le souci du détail. Vu les montants en jeu, il n’aura rien négligé. Alors, vous non plus, ne négligez rien.
– Bien, monsieur.
– Vous savez où il se cache ?
– Non, je regrette. Nous ne sommes pas encore parvenus à le localiser.
– Laissez tomber. De toute façon nous ne pouvons rien contre lui. C’est lui qui dicte les règles, dorénavant. Il va prendre contact avec nous dans les heures qui viennent pour organiser une rencontre et nous donner ses conditions. En attendant, ne tentez rien, cela risquerait de tout faire capoter.
– Entendu. Comment communiquez-vous avec lui ?
– Via un service de messagerie. Il a acheté un téléphone avec une carte prépayée et il ne l’allume que pour envoyer et recevoir des messages. Cela ne dure jamais plus que quelques secondes. Aucun moyen de le localiser.
Bador se tourna alors vers Marion qu’il dévisagea en silence. Pour une fois, elle montra des signes de gêne. Elle se dandinait avec nervosité sur son siège.
– Et vous, qu’en pensez-vous ? lâcha-t-il finalement.
– Je pense que notre plan est bon. Si Natrin a menti, il n’aura aucune chance de nous tromper.
– Comment comptez-vous vous y prendre ?
– Comme convenu, alors que Natrin s’attend à ce qu’on négocie, il tombera nez à nez avec les scientifiques qu’il a enlevés. On verra tout de suite si ses connaissances scientifiques tiennent la route.
– Pour compliquer les choses, compléta Simon, nous leur demanderons de lui poser des questions à tour de rôle. Nous passerons ainsi constamment d’une discipline à une autre.
– Les questions seront complexes, reprit Marion, impossible de répondre par « oui » ou par « non ». Il faudra, je ne sais pas… décrire une expérience, communiquer les conclusions de travaux très poussés, reproduire une formule particulièrement complexe. Uniquement des choses de très haut niveau, dont personne ne peut se procurer le résultat et encore moins le connaître.
– Pourquoi ne pas lui poser des questions personnelles sur les scientifiques eux-mêmes ?
– Parce qu’elles n’ont aucune valeur probante, dit Simon. La race du premier chien, le nom de jeune fille de la mère, ou même un code de carte de crédit… N’importe qui peut connaître les détails de la vie de chacun des savants.
– Très bien, fit Bador. Dans ce cas je veux que les questions et les réponses soient écrites à l’avance et dévoilées au dernier moment. Personne ne devra les voir, pas même moi. C’est compris ?
– Parfaitement, monsieur.
– Faites venir les quatre savants à Paris demain. Ne leur expliquez pas pourquoi, ordonna Bador.
– Bien.
– Vous enquêtez sur ces hommes depuis longtemps. Pensez-vous qu’il puisse y avoir une collusion entre eux ?
– Non, monsieur, répondit Simon, de nombreux indices tendent à prouver qu’ils ne se connaissent pas ou très peu.
– Assurez-vous quand même qu’ils ne pourront pas échanger pendant la démonstration.
– Bien. Ce n’est pas tout, ajouta Simon. Nous avons également prévu d’apporter un brouilleur d’ondes radio ainsi qu’un brouilleur de réseau GSM. De cette façon, nous avons la certitude que personne ne sera en mesure de communiquer avec Natrin.
– Parfait. Je veux qu’au terme de cette intervention, nous n’ayons plus aucun doute sur ce Natrin. C’est entendu ?
– Oui, monsieur, répondirent-ils à l’unisson.
– Nous n’avons droit qu’à un seul essai. Alors ne laissez rien au hasard.
– Quand la rencontre aura-t-elle lieu ? demanda Marion
– Demain, à 16 heures. Natrin attend que nous lui fixions un point de rendez-vous.
– C’est nous qui décidons de l’endroit ? s’étonna Marion.
– Oui, j’avoue que je préfère ça. Son unique exigence est qu’il s’agisse d’un lieu public. Il veut pouvoir partir librement une fois que la rencontre aura pris fin. Si nous tentons quoi que ce soit d’imprévu, il partira. Si nous le retenons, si nous procédons à son arrestation, l’un de ses amis contactera directement les Russes pour négocier à sa place et nous aurons perdu la partie.
– Je propose que nous lui indiquions un endroit et que nous en changions une heure avant.
– Si vous voulez. Vous avez un lieu en tête ?
– Que diriez-vous du jardin du Luxembourg ?
– En plein air ? Par ce froid ? s’étonna Bador.
– Nous n’avons pas trop le choix. S’il veut un lieu public, nous ne pouvons pas nous installer dans un musée, ni dans le métro.
– Bon, d’accord. Pourquoi le jardin du Luxembourg ?
– J’y ai passé pas mal de temps quand j’étais étudiant et je connais bien ce parc. C’est assez calme à cette période. En ce qui concerne Natrin, c’est un endroit rassurant : il y a plusieurs sorties, de nombreuses stations de taxis, le RER est juste à côté, il ne se sentira pas piégé.
– Parfait, dit Bador en hochant la tête. Nous lui demanderons de venir… disons… au Jardin des Plantes, et une heure avant nous changerons d’endroit.
– Dans ce cas, j’aimerais avoir l’autorisation de faire surveiller le Jardin des Plantes. S’il organise quelque chose avec un ou plusieurs complices, ces derniers devront partir en catastrophe pour le Luxembourg.
– Accordé. Je tiens à être très clair : si vous avez le moindre doute, la plus petite suspicion, faites-le-moi savoir. Et si vous avez besoin de moyens ou d’hommes, ce ne sera pas un problème.
– C’est compris.
– Autre chose ?
– Eh bien… oui, monsieur. Une dernière chose. Natrin est soupçonné de l’assassinat du professeur Georges Toussant, à Strasbourg. Nous aimerions l’entendre à ce sujet.
Stéphane Bador planta son regard dans celui de Simon, comme on enfonce un poignard.
– Vous avez des preuves ?
– Euh… Non, pas de preuves. Pas pour le moment. Mais nous pensons que…
– Si Axel Natrin est capable d’accomplir ce qu’il prétend, il ne sera pas poursuivi pour ce dont il est accusé. C’est bien clair ?
– Ça signifie qu’il échappera à la justice ? demanda Simon sans baisser les yeux.
– Nous défendons les intérêts de notre pays. Ce type est peut-être à l’origine de l’invention du siècle, vous croyez vraiment qu’on va le foutre en prison ?
Simon demeura muet, Bador poursuivit :
– Non, on va lui donner beaucoup d’argent, on va lui serrer la main, on va lui dire merci, on va lui décerner la Légion d’honneur, l’inviter dans des dîners officiels, et on va aussi se féliciter qu’il n’ait pas vendu son procédé aux Russes ou à je ne sais qui. Bienvenue dans la cour des grands, lieutenant Vairne. Je vous rassure, on va grassement indemniser vos savants pour qu’ils se taisent. Autre chose ? Encore des états d’âme ?
– Non, monsieur, je ne vois pas ce qu’on pourrait ajouter à ça.
Marion et Simon avaient rejoint leur poste de travail à vive allure, un peu sonnés d’apprendre qu’Axel Natrin échapperait à une enquête pour meurtre.
– Tu crois que Natrin prépare un sale coup ? demanda Marion.
– Pas un seul instant.
– Sérieusement ?
– Absolument. Son impunité ne vaut que s’il a réellement inventé une machine géniale. Sinon, on a suffisamment de preuves pour l’envoyer en prison. Bon, entre parenthèses, on aura du mal à prouver qu’il a tué Toussant. Mais, si on en croit le ministre de l’Intérieur lui-même, il risque d’en prendre pour deux ans. C’est peu s’il sait qu’il va toucher le gros lot, mais c’est beaucoup pour un type qui n’aurait qu’une invention bancale, tu ne trouves pas ?
– C’est vrai, acquiesça Marion.
– Or est-ce qu’il fuit ? Non, il accepte de nous rencontrer, tranquillement, comme s’il n’avait rien à craindre !
– Ça prouve qu’il sait qu’il nous tient. Il a conscience d’avoir une monnaie d’échange si importante que toutes les charges contre lui seront immédiatement levées.
– Ou alors, il est fou à lier, ironisa Simon.
– Il a l’air tellement sûr de lui.
– Natrin sait qu’on va le fouiller, qu’on va vérifier plein de choses, il n’a aucune exigence, il accepte de se soumettre à tous nos caprices et en plus il nous laisse le choix du lieu. Il n’y a pas de place pour une entourloupe.
– Dans ce cas, nous péchons par excès de prudence…
– Ça devient politique. Chacun veut se couvrir. Comme l’a dit le ministre, il n’a aucune envie qu’un scandale éclabousse son cabinet.
– Mais, en même temps, il veut que le mérite de la découverte de la machine à lire dans les pensées lui revienne.
– Évidemment.
– C’est pas le moment où tu me sors des probas ?
– Ça te manque ?
– Disons que je m’habitue.
– Alors… probabilité que Natrin soit un mythomane persuadé d’avoir inventé un truc et que la démonstration de demain tourne au gag… 55 %.
– Tant que ça ? Il faut quand même justifier le fait qu’il leur a fait perdre la mémoire.
– Mouais, c’est vrai. Alors, disons 50 %. Ensuite, probabilité que ça marche réellement et qu’il ait inventé un procédé révolutionnaire, 35 %. Probabilité qu’il ne vienne pas demain, 14 %.
– Tu penses qu’il ne viendra pas ?
– Juste 14 %. Il se fait tuer par les Russes, ou il se rend soudain compte qu’il est complètement dingue, ou encore il réalise qu’on est en train de lui tendre un piège. Demain, c’est très loin, en fait.
– Cela ne fait que 99 %.
– Il faut toujours garder 1 % pour les retournements de situation !
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