… Et avec votre esprit

Alexis Laipsker · Chapitre 9 sur 57

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… Et avec votre esprit

Chapitre 10

– 10 –

 

 

Dans la salle de réunion du commissariat de Strasbourg, les enquêteurs fixaient leur patronne en se demandant ce qu’elle allait leur révéler.

– Écoutez-moi ça : « Stanislas Frelet, né le 21 décembre 1981 à Chaudeney-sur-Moselle »… Inculpé du meurtre de sa mère le 4 septembre 2012, qu’il a frappée au crâne à plus d’une cinquantaine de reprises…

Elle jeta un coup d’œil à ses hommes pour leur signifier que la suite était importante.

– … avant de prélever des morceaux de cerveau… et de les manger !

À ces mots, les réactions des policiers oscillèrent entre le dégoût et l’indignation. Elle poursuivit :

– Jamais déféré devant la cour d’assises car le juge d’instruction a prononcé un non-lieu après expertise et contre-expertise psychiatriques ayant conclu à « des troubles psychotiques, en particulier une schizophrénie dont les symptômes se manifestent chez lui par des hallucinations d’ordre ésotérique… ». Tiens, tiens ! « … Des pulsions meurtrières, des visions mystiques, des pensées morbides, la scarification, la mutilation… »

Pourson hocha la tête avant de reprendre :

– « En 2013, il a été interné en psychiatrie au centre hospitalier de Nancy… » Tu m’étonnes !

Elle s’interrompit de nouveau, leva la tête pour s’adresser à tous et poursuivit sans regarder sa feuille :

– Et vous voulez savoir le meilleur ? Il s’est évadé dans l’après-midi du 6 janvier, la veille du meurtre de Georges Toussant, en frappant un gardien au crâne avec un objet contondant, certainement un marteau ou… un pied-de-biche !

Autour de la table de réunion, une légère clameur se fit entendre.

– Bon, reprit-elle. On laisse tomber l’étude du symbole pour l’instant. J’ai besoin de vous pour centraliser les recherches. Avant toute chose, avertissez le procureur et les gendarmeries alentour que Stanislas Frelet est suspecté d’homicide. Faites-leur comprendre que c’est prioritaire. Ensuite, on se coordonnera avec eux pour bien faire circuler l’information. Thomas, vous vous chargez de ça.

– Bien, patron. On transmet un avis de recherche aux médias ?

– Non, laissez la gendarmerie s’en charger. Si c’est nous qui le faisons, les journalistes vont faire le lien entre Frelet et la mort du professeur Toussant. Ça risquerait de provoquer la panique.

– Entendu.

Puis, pointant du doigt un autre policier :

– Sofiane, je veux que vous contactiez l’asile de dingos de Nancy. Récupérez un maximum d’éléments sur ce Frelet. Je veux tout savoir sur lui. J’aimerais comprendre pourquoi il s’en est pris à Toussant.

– OK, patron.

– Oh, attendez ! se ravisa-t-elle en se remémorant soudain ce que le légiste lui avait dit. Demandez-leur s’il est droitier ou gaucher.

– Entendu.

– Ah ! et demandez aussi quelle est sa pointure.

– OK.

– Allez, au travail ! conclut-elle en claquant dans ses mains.

Tous quittèrent la salle de réunion rapidement, galvanisés par l’annonce de cette nouvelle qui allait mettre un terme rapide à leur affaire.

À contre-courant de l’enthousiasme général, l’un des officiers de police affichait une mine plus sombre. En sortant de la salle avec ses collègues, il interpella le commissaire :

– Patron, je peux vous parler une minute ?

Surprise par l’air taciturne de son collaborateur, Pourson s’éloigna de quelques pas afin qu’ils puissent discuter tranquillement.

– Allez-y, dit-elle, l’air intrigué.

– Voilà, je trouve que ça ne colle pas. Le tueur psychopathe qui s’évade de l’asile et qui tue le professeur Toussant dans la foulée, je suis désolé, mais j’ai du mal à y croire.

– Pour quelles raisons ?

– Soyons pragmatiques. Il s’évade du centre hospitalier de Nancy et la première chose qu’il fait, c’est assassiner Toussant ? Il se tape cent soixante bornes pour venir jusqu’ici. D’ailleurs, on ne sait pas comment il est venu, n’est-ce pas ? Vous croyez qu’il a fait du stop à la sortie de l’asile, un pied-de-biche à la main ? Moi je n’y crois pas trop. Ensuite, une fois à Strasbourg, en plein milieu de la nuit, il pénètre dans la faculté de chimie, monte cinq étages, fracture une porte et, coup de bol, il y a quelqu’un !

– Ce n’était pas un hasard, il devait connaître Toussant. Il savait qu’il le trouverait dans son labo à cette heure-ci. D’après ses collègues, il travaillait tard le soir depuis des années. Tout le monde était au courant.

– Admettons. Pourquoi portait-il des gants, si c’est un dingue ? On n’a pas trouvé d’ADN, non plus. Pas une seule trace ! Il a fallu qu’il prémédite consciencieusement son coup, et pour un taré évadé de la veille, c’est plutôt incroyable, non ?

– Il peut être « taré », comme vous dites, et avoir prémédité son acte. Ce n’est pas incompatible.

– Et puis, il est sorti de la fac de chimie, avec ses vêtements couverts de sang, sans un euro en poche, et personne ne l’aurait signalé ?

– Je sais très bien tout ça. Mais une enquête, ce n’est pas comme un puzzle. Parfois, la pièce rentre mal, pourtant c’est la bonne et il faut forcer un peu. Voyez les choses comme ceci : un homme est frappé à mort à la tête avec une extrême sauvagerie ; un étrange dessin, peut-être un symbole ésotérique, est retrouvé sur les lieux du crime. Or, la veille, un psychopathe s’évade de chez les fous alors qu’il a déjà commis le même type de crime et qu’il est manifestement habité par des voix divines. Avouez de votre côté que c’est une sacrée coïncidence, non ?

– Oui, je le reconnais.

– J’ai demandé à ce que le lien soit établi entre Toussant et Frelet. Je ne serais pas surprise d’apprendre qu’ils se connaissaient et qu’il y a une sombre histoire derrière tout ça.

Le commissaire Pourson omettait de dire qu’elle avait un rendez-vous téléphonique à 18 heures avec le procureur de la République et qu’elle avait l’intention de lui faire état de l’avancement de l’enquête. Elle tenait à lui prouver qu’il avait bien fait de la lui confier et, pour cela, elle devait lui livrer du concret. Quand on est fonctionnaire de police, plus on grimpe dans la hiérarchie, plus le mot « fonctionnaire » prend de l’importance. Et quand on est fonctionnaire, il faut que les choses rentrent dans des cases. Un cinglé qui se faisait la belle, c’était pratique, tout le monde comprenait ça, le procureur serait content, ça rentrait dans une case.

– Écoutez, j’apprécie vraiment beaucoup votre analyse, vos arguments sont très pertinents, mais je persiste à penser qu’il s’agit d’une piste extrêmement sérieuse.

Au moment où elle achevait sa phrase, l’adjoint mandaté pour contacter l’institut psychiatrique raccrocha son téléphone et s’approcha d’eux.

– Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle.

– Je viens d’avoir l’asile. Devinez quoi ?

– Je ne sais pas, dites-moi.

– On va commencer en douceur : Frelet est droitier, comme l’agresseur de Toussant. Bon, en revanche, ils ne connaissent pas sa pointure. Mais le plus beau : roulements de tambour… notre client aime faire des dessins ! Mais pas du Degas, non, lui, il trace d’étranges signes cabalistiques dont il noircit les murs de sa cellule et des feuilles de papier dès qu’il en a l’occasion. Les médecins ont tenté de comprendre la signification de ces croquis, il leur a répondu que c’était Dieu qui lui demandait de dessiner pour chasser les démons. Gratiné, non ? Je crois qu’on a notre gagnant !

Le flic dubitatif hocha la tête en signe de capitulation.

Pourson parut étonnée.

Ce serait aussi simple que ça ?

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