… Et avec votre esprit

Alexis Laipsker · Chapitre 10 sur 57

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… Et avec votre esprit

Chapitre 11

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Quelques gouttes de sang tombèrent dans l’évier. Elle porta aussitôt son doigt à ses lèvres pour sucer la plaie. La coupure était légère, mais la douleur vive. Elle posa le couteau dont elle s’était servie pour découper les légumes et fit couler un filet d’eau froide sur son doigt entaillé afin de stopper le saignement.

Ève Vastine était nerveuse. D’habitude plutôt adroite de ses mains, elle était, depuis quelques heures, bien malhabile.

Elle alla dans la salle de bains et désinfecta la plaie avant de la recouvrir d’un sparadrap.

Elle voulut regagner la cuisine, achever de préparer le plat qu’elle réservait à son mari pour le dîner. Mais cela lui parut bien futile, tout à coup.

Son téléphone portable était posé sur la table de la salle à manger et elle alla vérifier, pour la centième fois, si elle avait reçu un message. On captait mal dans cette maison isolée, et elle avait remarqué que c’était l’endroit précis où l’on avait le plus de réseau. Au fond, ce coin de table n’était certainement pas mieux disposé que le reste de la maison pour recevoir les ondes, mais elle avait fini par s’en persuader, et c’était devenu une manie comme certaines personnes âgées en ont parfois. Elle avait donc pris l’habitude d’y déposer son téléphone lorsqu’elle attendait un appel important. À présent, elle l’observait comme s’il pouvait receler un secret susceptible de la délivrer de ses obsessions. Ce n’était pas le cas. Alors elle glissa encore davantage vers le désespoir. Et la peur.

Désemparée, elle laissa son regard se perdre au loin, à travers les carreaux de la fenêtre. La vue sur les hauteurs du petit village de Lacoste, perché sur la colline d’en face, surplombé par les vestiges de son château, jadis demeure du marquis de Sade, perdu dans la végétation, était aussi splendide qu’apaisante. Le soleil de ce milieu d’après-midi donnait au paysage des reflets rose orangé qui contrastaient avec le vert sombre des résineux épargnés par l’hiver.

Son mari et elle avaient immédiatement eu un coup de cœur pour le charme sobre de cette maison ancienne. Trop vaste pour être entretenu comme il convenait, le jardin était un terrain de jeu idéal pour leurs petits-enfants, lorsqu’ils en avaient la garde pendant une partie des vacances d’été. Les deux grandes bories, aménagées en abris de jardin, étaient pour eux des lieux emplis de mystère et offraient de merveilleuses opportunités pour se cacher ou s’inventer un monde. Afin d’éviter les accidents, les Vastine avaient imaginé l’histoire du Tiregorge : un monstre vivant au fond du puits, qui happait les enfants imprudents qui s’en approchaient de trop près. Ils l’avaient fait obstruer depuis, et le Tiregorge avait pris une retraite soudaine. Il ne manquait qu’une piscine pour combler toute la famille. Un investissement onéreux qui allait devoir attendre quelques années. Achetée deux ans plus tôt, cette maison était déjà emplie de souvenirs heureux.

Ève était originaire de la région. Pourtant, c’était son mari qui avait eu l’idée et surtout l’envie de venir s’installer ici. Ils avaient visité les alentours, et leur choix s’était porté sur Bonnieux, ce village minuscule à la beauté simple, niché sur une côte sévère surmontée d’une belle église romane.

Son mari venait de prendre sa retraite. Éprouvant depuis longtemps le besoin de s’écarter du tumulte parisien, il avait trouvé ici la plénitude qu’il cherchait. Et puis, il souhaitait écrire un livre, pour transmettre. Et quel meilleur endroit que ce lieu où régnait la paix ?

À regret, il était obligé de monter régulièrement à la capitale pour y tenir des conférences ou rencontrer des confrères, mais Henri Vastine s’y sentait dorénavant comme un étranger, pressé de retrouver cette terre d’adoption. Cependant, il n’était pas facile de couper définitivement les ponts lorsqu’on était le plus grand cosmologue de France – et peut-être même d’Europe.

En cet après-midi d’hiver, Ève Vastine était seule. Son mari n’était pas rentré déjeuner. Il n’avait pas prévenu. Pour la première fois en quarante et un ans. Pour la première fois tout court.

Elle avait essayé de le joindre, mais était tombée sur sa messagerie. À plusieurs reprises. Elle avait appelé tous ses amis, leurs relations au village et même le petit café sur la place du marché où pourtant il s’arrêtait bien rarement. Personne ne l’avait vu.

Il lui était arrivé malheur, elle le sentait. Elle savait que cette absence était annonciatrice d’un drame.

Ève Vastine traversa lentement la salle à manger, saisit le téléphone, hésita un instant, puis se résolut à composer le numéro de la gendarmerie.

Une larme coulait sur sa joue.

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