… Et avec votre esprit
Chapitre 48
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– Lieutenant Vairne ? demanda un policier en uniforme qui avait passé la tête dans l’embrasure de la porte.
– Oui.
– Je dois vous conduire au patron.
– Inutile de m’y conduire, je vois sa sale gueule tous les jours, je sais où c’est. Dites-lui que j’arrive.
– Non, lieutenant, pas le commandant. Le grand patron, précisa-t-il.
– Le… oh la vache ! s’exclama Simon qui se redressa si brusquement que sa chaise manqua de basculer en arrière.
Marion, surprise par cet empressement, le regarda sortir de la pièce alors qu’il remettait de l’ordre dans ses cheveux. Avant de passer la porte, il s’arrêta et se tourna vers elle.
– Excuse-moi. Je ne sais pas ce qu’il me veut. Je te raconterai.
Elle acquiesça d’un signe de tête. Il sortit, puis revint sur ses pas.
– J’ai l’air comment ?
Marion le toisa en esquissant un sourire discret.
– S’il ne te demande pas en mariage, c’est qu’il a très mauvais goût !
Elle le suivit des yeux alors qu’il s’éloignait. Son sourire ne s’effaça pas immédiatement.
Dans le couloir, Simon avançait à grands pas.
– Vous savez ce qu’il me veut ?
Le policier répondit par une moue.
Stéphane Bador était le directeur général de la Sécurité intérieure, l’une des personnalités les plus importantes pour la sûreté de l’État. Depuis qu’il était entré à la DGSI, Simon ne l’avait croisé qu’à quatre reprises, et il n’avait jamais eu l’occasion d’échanger le moindre mot avec lui. Pourtant, Simon aurait été capable de décrire chacune de ces brèves rencontres dans le détail, tant le personnage imposait le respect. Ce qui l’avait le plus marqué, bien sûr, c’était le discours qu’il avait prononcé pour dispenser les principes de l’institution aux jeunes recrues admises à la DGSI, dont Simon faisait partie. Des paroles à son image : sobres au point de sembler austères et n’appelant aucune remarque. De fait, il avait souvent le dernier mot puisqu’il était bien rare que quelqu’un ouvrît la bouche après qu’il eut parlé.
Il avait commencé presque tout en bas, inspecteur de police, et avait gravi un à un les échelons, à force de travail. Sa droiture suscitait l’admiration de l’immense majorité de ses hommes. Avare d’interactions humaines, Bador dégageait une force et une autorité naturelle auxquelles il n’était pas possible de rester indifférent.
Son patronyme, ainsi que le fait qu’il fût toujours vêtu de noir, lui avait valu le surnom de Dark Bador. Un sobriquet qui lui collait à la peau, même si sa taille – il ne dépassait pas le mètre soixante-quinze – ne correspondait guère à celle du personnage de Star Wars.
Bador avait la réputation d’être extrêmement tranchant, ne s’embarrassant pas de formules inutiles et détestant perdre son temps. Son credo était l’efficacité. Conscient que le plus court chemin entre deux points était la ligne droite, il évitait de se perdre en circonvolutions.
Certes, Simon péchait par une certaine forme d’insubordination, cependant il éprouvait pour cet homme un grand respect. Sans se l’avouer – sans même en avoir conscience –, il voyait en lui l’ombre de la figure du père qu’il n’avait jamais eu. Mais Bador était bien plus qu’un père de substitution. Il est vrai qu’ils avaient quelques similitudes. N’avaient-ils pas l’un et l’autre commencé en bas de l’échelle pour progresser à force de travail ? Ne partageaient-ils pas tous deux une farouche détermination ? Et puis, bien sûr, il y avait l’essentiel : comme lui, Bador était un enfant de l’Assistance publique.
Tandis que l’ascenseur le menait au dernier étage, Simon se sentait gagné par le stress. Lorsque la porte s’ouvrit, le policier conduisit Simon jusqu’à une pièce qui servait d’antichambre, puis prit congé.
Derrière un bureau encombré était assise une femme en tailleur gris. Elle s’adressa à lui sans prendre la peine de lever la tête.
– Vous êtes le lieutenant Vairne ?
– Oui.
– Entrez directement. Monsieur le directeur vous attend.
Simon sentit son rythme cardiaque s’accélérer.
Les deux battants de la porte étaient ouverts sur un vaste bureau à la décoration très masculine. Les murs, lambrissés de panneaux de bois exotiques, s’harmonisaient avec le mobilier Art déco. Sur une desserte, un fauve en régule se repaissait d’une proie. Les spirales noires du motif de la moquette répondaient à une lithographie de Venet.
– Mes respects, monsieur le directeur.
Stéphane Bador était de dos, en train de ranger des dossiers dans un cartable. En entendant Simon, il se tourna et lui serra la main avec une poigne ferme avant de le dévisager avec insistance.
– Votre supérieur m’a dit que vous n’étiez pas quelqu’un de facile, lieutenant.
Pris de court, Simon demeura muet. Bador poursuivit :
– Mais il m’a aussi soutenu que, malgré des méthodes très personnelles, vous étiez un bon flic. Alors laissez votre sale caractère au vestiaire !
– Certainement, monsieur le directeur. En quoi puis-je être utile au service ?
– Vous n’avez que ça ? dit-il en montrant le blouson de Simon. Pas de costume ?
– Je peux repasser chez moi en chercher un. Je n’habite pas très loin.
– Non, tant pis, on n’a pas le temps. Je vous embarque.
– Où allons-nous, monsieur le directeur ?
– Au ministère.
– Au ministère ? Puis-je savoir à quel sujet ? demanda Simon, stupéfait.
– L’enquête sur les scientifiques enlevés vient de prendre une ampleur inattendue. Je crois que vous avez beaucoup avancé et je n’ai pas le temps d’attendre votre rapport pour prendre les décisions qui s’imposent. Nous devons être informés au plus vite, et vous êtes le seul à tout savoir de ce dossier.
– Pardonnez-moi, monsieur, mais dans ce cas ma partenaire doit également nous accompagner.
– Comment ? demanda Bador comme si son autorité venait d’être discutée.
Sans faiblir, Simon poursuivit :
– J’ai fait équipe avec le lieutenant Mastereaux tout au long de cette enquête. Non seulement elle a une parfaite connaissance de l’affaire, mais elle a pris des initiatives qui se sont révélées décisives.
De nouveau, Bador regarda fixement Simon pendant ce qui sembla durer un siècle. Puis, il lui saisit le bras pour l’entraîner avec lui en dehors de son bureau.
– Ma voiture est prête, Jacqueline ?
– Naturellement, monsieur.
– Dites au lieutenant Mastereaux de nous y rejoindre toutes affaires cessantes. Venez, Vairne.
La foulée de Bador était difficile à suivre, forçant Simon à trotter, un pas en retrait. Il tint ce rythme jusque dans le parking où son chauffeur attendait devant une luxueuse et rutilante berline, portes ouvertes et moteur allumé. Simon et Bador s’installèrent sur la banquette arrière, tandis que Marion les rejoignit et monta devant. Les épaisses portes blindées firent un bruit sourd en se fermant.
Durant le trajet, Bador ne prononça pas un mot. Il était plongé dans l’étude des documents qui devaient l’aider à préparer l’entrevue. Ni Marion ni Simon n’osèrent rompre le silence.
Grillant quelques feux, se faufilant entre les véhicules, empruntant les voies de bus, la berline filait à vive allure dans les rues de Paris.
Marion se retourna à plusieurs reprises vers Simon. Elle lut sur son visage un curieux mélange de trac, d’incompréhension et d’excitation.
Une fois place Beauvau, le petit groupe fut accompagné sans tarder à travers une enfilade de salons typiques des palais nationaux. L’huissier en livrée qui les précédait se dirigeait d’un pas rapide vers une double porte blanche ornée de moulures, dont il ouvrit l’un des battants pour les laisser entrer.
Ils découvrirent un bureau vaste et opulent dont les murs parés de dorures à l’or fin étaient agrémentés de miroirs qui reflétaient le faste de ce lieu historique. Un grand tapis persan écarlate couvrait presque entièrement le parquet à chevrons. Au fond, derrière un imposant bureau Empire, le ministre de l’Intérieur les regarda entrer. Un homme en costume rayé avait pris place dans l’un des fauteuils disposés face à lui.
– Mademoiselle, messieurs, approchez, approchez, dit le ministre, en leur faisant signe de la main. Je vous présente François Valbert, responsable des affaires scientifiques de mon ministère, qui collabore également avec la Défense. Valbert, le mieux est que vous nous fassiez un rapide compte rendu de la situation.
L’homme se racla la gorge tandis que Bador, Marion et Simon prenaient place à ses côtés, dans les fauteuils assortis au mobilier.
– Tôt ce matin, nous avons été contactés par un certain Axel Natrin. Il s’agit d’un docteur en neurologie très réputé qui mène depuis quelques années des recherches d’avant-garde sur la mémoire et la circulation des informations dans le cerveau. Il assure être à l’origine d’une découverte inouïe. Selon lui, grâce à une machine de son invention, il serait en mesure d’absorber le savoir d’un individu et de le transférer à un autre, aussi simplement que l’on décante une bouteille de vin. Nous n’avons évidemment pas pris son affirmation au sérieux, considérant qu’il s’agissait au mieux d’un canular, au pire d’une escroquerie.
– Il vous a expliqué comment fonctionnait cette machine, j’imagine ? demanda Bador.
– Oui, naturellement. En théorie, il n’y a rien à redire, les procédés qu’il décrit sont crédibles. Même s’il n’entre pas trop dans le détail pour ne pas en dévoiler les secrets, il est clair qu’il maîtrise son sujet. En conséquence, rien ne s’oppose à ce que cette machine fonctionne bel et bien. Mais en théorie seulement. Car, en réalité, tous les spécialistes que j’ai interrogés sont formels, nos connaissances sur le cerveau et son fonctionnement sont encore trop imprécises pour qu’une machine soit actuellement capable d’arriver à un tel prodige.
Bador se tourna vers le ministre.
– Je ne comprends pas bien, monsieur le ministre. Puisque tout le monde est d’accord pour dire que ce Natrin est un charlatan, l’affaire est close, non ?
– Hmmm, c’est plus compliqué que cela, répondit le ministre en dodelinant de la tête.
Il se leva en prenant appui sur les larges bras de son fauteuil, puis fit les cent pas derrière son bureau.
– Il y a manifestement certaines choses qui nous échappent. Et, avant d’être jetée aux orties, cette affaire mérite que l’on y prête un minimum d’attention. Que pouvez-vous me dire sur Axel Natrin, monsieur le directeur ?
– Lorsque vous m’avez contacté, j’ai immédiatement commandé un rapport sur lui. Le voici, dit Bador en tendant un dossier au ministre.
– Je vous en prie, allons à l’essentiel, répondit-il en déclinant le document d’un revers de la main.
– Axel Natrin a un casier judiciaire vierge, il n’a aucun antécédent avec nos services. Toutefois, très récemment, il est entré en contact avec… une puissance étrangère. Nous avons identifié plusieurs contacts répétés.
– Voilà ! coupa le ministre, qui pointait Bador du doigt. Le problème se situe ici. Si des agents étrangers sont en contact avec Natrin, c’est qu’ils le prennent un minimum au sérieux. Et cela vient contrarier les avis de nos experts, ajouta-t-il en se tournant vers Valbert.
– Monsieur le ministre, riposta Valbert, qui se sentait personnellement attaqué, je n’ai pas dit que ce n’était pas possible. Je prétends simplement qu’en l’état actuel des choses, nous pouvons soutenir qu’une telle machine n’existe pas. Je ne dis pas que dans dix ou quinze ans…
Valbert laissa sa phrase en suspens en l’accompagnant d’un geste vague.
– Le docteur Natrin, reprit le ministre, affirme avoir… je ne sais comment dire… « avalé » les connaissances de certains de nos plus grands scientifiques : Vincent Boissard, Otis Levine, Henri Vastine et Jean-Édouard Haineteaux. Or nous n’avons pas eu à chercher bien longtemps pour découvrir que tous les quatre avaient été enlevés dernièrement. C’est la raison de votre présence ici, monsieur Bador.
– Je comprends. Monsieur le ministre, je suis justement venu accompagné des lieutenants Mastereaux et Vairne, qui ont mené l’enquête sur ces disparitions.
– Très bonne initiative. Avez-vous des choses à nous apprendre ? demanda-t-il en se tournant vers eux.
Simon et Marion se consultèrent du regard. Ce fut Simon qui se lança :
– Monsieur le ministre, commença-t-il en se redressant sur son siège, nous pouvons effectivement vous confirmer que chacun des scientifiques que vous avez cités a bien été kidnappé. Et la meilleure piste que nous ayons à ce jour conduit à Axel Natrin.
– Donc, Natrin est bien lié à ces scientifiques.
– Oui, monsieur, ainsi qu’aux Russes.
En prononçant ce mot, Simon provoqua un malaise aussi profond que s’il avait crié « Gloire à Satan » à la messe de Noël.
– Aux Russes ? demanda Bador.
– Oui, monsieur. Je n’ai pas eu le temps de le consigner dans mon compte rendu, car nous l’avons découvert cette nuit. Mais le lieutenant Mastereaux et moi-même avons identifié un agent russe qui projetait probablement de nous éliminer.
– Comment pouvez-vous être sûrs qu’il s’agissait d’un espion russe ? demanda le ministre.
– Le logiciel de reconnaissance faciale couplé au fichier central nous a permis de déterminer son identité. Il s’appelle, enfin… il s’appelait Fedor Firov, officier du SVR. Il s’est fait abattre cette nuit par un tireur que nous n’avons pas pu identifier.
Bador et le ministre échangèrent un regard. La « puissance étrangère » qu’ils avaient mentionnée était précisément la Russie. C’était la confirmation que leur information était juste.
– Bon, reprit le ministre. Nous avons donc acquis la certitude que les Russes sont en contact avec Natrin. Mais pour autant rien ne prouve que Natrin ne nous mène pas en bateau ! Il est tout à fait possible que les Russes nous jouent un petit tour dont ils ont la spécialité.
– Impossible, monsieur, coupa Bador, qui n’eut pas besoin de réfléchir pour faire claquer sa réponse empreinte de conviction.
– Vous semblez catégorique.
– Je le suis. Nos relations avec les Russes sont assez compliquées, surtout en ce moment. Jouer à ce petit jeu-là, mettre en danger un officier du SVR, menacer la vie de deux de nos éléments, s’impliquer dans l’enlèvement de plusieurs personnalités sur notre territoire… Ils ne font pas tout ça juste pour nous taquiner.
– Bien, bien, bien, bien, bien. Donc, les Russes s’intéressent aux travaux de Natrin. Et s’ils s’y intéressent, c’est qu’ils sont intéressants, comme aurait dit M. de La Palice.
– Qu’est-ce que Natrin attend pour finaliser la transaction avec eux ? Pourquoi nous avoir contactés ? s’enquit Bador.
– Il nous a dit qu’il préférait en faire bénéficier la France, que c’était son pays natal, qu’il avait soudain été rattrapé par la fibre patriotique, etc. Balivernes. Natrin s’est cru malin, mais il a fini par prendre conscience qu’il jouait une partie très risquée avec un partenaire qui n’hésiterait pas à enfreindre les règles. Négocier avec les Russes est un sport périlleux.
– Alors, dans ce cas, pourquoi ne pas avoir déposé un brevet et monté une société, en toute légalité ? Avec une invention comme celle-là, je suis sûr qu’il aurait fait fortune très facilement, relança Bador.
– Ce n’est pas certain, rétorqua le ministre. S’il commercialise une machine qui peut, comme il l’affirme, transférer le savoir d’un être humain à un autre, il va se heurter à une horde d’associations de protection des droits de l’homme, à des comités d’éthique, bref, Natrin n’est pas près de toucher son argent. Et dans vingt ans, son joli brevet basculera dans le domaine public. Tandis qu’en traitant en sous-main avec un État peu regardant, il peut exiger d’être payé rubis sur l’ongle, net d’impôts. Et inutile de vous dire que le montant qu’il demande est élevé.
– Il est inimaginable de payer sans avoir vu sa machine ! s’exclama Valbert.
– Nous l’avons vue, intervint Simon à la stupéfaction générale.
– Vous… vous l’avez vue ? s’étrangla Valbert.
– Oui, hier soir, ma collègue et moi-même avons… visité la clinique de Natrin. Sa machine est dissimulée dans un camion.
– Est-ce possible !
– Et où est-il, ce camion ? demanda Bador, pragmatique.
– Il a disparu. Juste après l’avoir découvert, nous avons été pris pour cibles et avons dû quitter les lieux au plus vite. Le temps de revenir avec des renforts, le camion s’était envolé. Natrin sera parti avec.
– Bien, reprit Bador en s’adressant au ministre, la solution est simple : il suffit de lui demander de nous faire une démonstration.
– On n’a pas le temps ! trancha le ministre. Certes, il préférerait traiter avec nous, mais pas au risque que tout échoue ! Je vous rappelle qu’il y a beaucoup d’argent en jeu et il ne va pas éconduire les Russes alors que nous ne lui avons fait aucune offre ferme. La transaction avec les Russes doit intervenir dans soixante-douze heures. Or, selon Natrin, il faut entre cinq et sept jours pour faire une démonstration. Il a déjà fourni aux Russes des preuves du bon fonctionnement de son appareil. Et, vu leur engagement dans cette affaire, j’imagine que ces preuves étaient concluantes. Nous n’avons pas le temps d’obtenir les mêmes garanties. Nous devons court-circuiter les Russes, sinon nous perdons la partie.
– Mais, monsieur le ministre, objecta Valbert sur un ton presque suppliant, nous n’allons tout de même pas acheter cette machine alors que nous n’avons aucune certitude qu’elle fonctionne !
Le ministre fit quelques pas pour regagner son fauteuil puis, une fois installé, répondit :
– Laissez-moi vous raconter une histoire. Nous sommes en 1976, la France traverse la plus grande crise énergétique qu’elle ait jamais connue. Sans pétrole, le pays voit ses coûts de production flamber, le chômage atteint des taux inédits, l’industrie s’effondre. Dans ce contexte, deux hommes providentiels parviennent à convaincre un ancien président du Conseil, le patron d’Elf, le patron d’une banque suisse et le gouvernement de Raymond Barre qu’ils ont inventé un avion capable de détecter les nappes pétrolifères grâce à un radar relié à un écran. Je vous passe les détails, mais sachez que l’escroquerie des « avions renifleurs » a duré des mois et que les deux escrocs sont parvenus à empocher un milliard de francs de l’époque ! Plus de quarante ans après, on se demande toujours comment ils ont bien pu berner autant de monde ! Alors, dites-vous bien qu’une telle histoire, je n’ai pas envie qu’elle m’arrive à moi. Ou, mieux, s’il y a des risques qu’elle se répète, je veux être celui qui démasque la supercherie.
Bien que le ministre se fût tu, chacun remarqua à sa posture qu’il n’avait pas terminé de parler.
– Mais… reprit-il en dressant l’index, d’un autre côté, je ne veux pas non plus être tourné en ridicule. Si le docteur Natrin a bien créé une machine révolutionnaire, il s’agit d’une avancée considérable. Cela veut dire qu’au lieu d’avoir en France dix ou quinze savants de cette envergure, nous pourrions en avoir cent, et à terme mille ! Alors, voyez-vous… Si l’on apprend que j’ai laissé filer cette machine inestimable vers une autre nation alors que j’étais au courant de tout et que j’avais les preuves sous le nez…
– Si je peux me permettre, dit Bador, résumons la situation. Premièrement, Natrin affirme qu’il a inventé une machine et deux de nos agents peuvent attester que c’est bien le cas. Ça ne prouve pas qu’elle fonctionne, mais au moins elle existe. Deuxièmement, il confesse avoir kidnappé quatre scientifiques et nous arrivons, nous aussi, à cette conclusion. Troisièmement, il déclare qu’il est en contact avec les Russes, et nous venons d’en obtenir confirmation, par deux sources différentes. J’ajouterais que le degré d’implication des Russes semble, là encore, démontrer leur forte motivation. Ce n’est pas une preuve, mais c’est tout de même un joli faisceau d’indices. Car, connaissant bien leur mode de fonctionnement, ils s’agitent rarement sans raison. J’aimerais donc vous faire remarquer que, jusque-là, ce que Natrin a dit s’est avéré juste en tous points.
Il acheva son propos en jetant un bref regard à chacune des personnes présentes, puis il poursuivit :
– Désormais, il ne reste plus qu’une étape : prouver que sa machine fonctionne bel et bien.
– J’ai vraiment du mal à croire qu’une telle chose puisse être réalisable, enchaîna Valbert en haussant les épaules.
La nuance n’échappa à personne. Le temps de la conversation, et après avoir d’abord affirmé que cela était « absolument impossible », Valbert était passé à « ce sera peut-être possible dans dix ans », et maintenant il avait seulement « du mal à y croire ». C’était typique des conseillers ministériels qui, sentant le vent tourner, changeaient progressivement d’opinion.
– Pardonnez-moi, messieurs, intervint timidement Simon. Mais il me semble qu’il y a une solution.
– Laquelle, demanda Bador ?
– Eh bien, Natrin reconnaît lui-même avoir enlevé quatre personnes, il est donc passible des assises. Nous pouvons lui faire peur et lui intimer l’ordre de nous livrer sa machine et de nous en expliquer le fonctionnement sans quoi nous le mettrons sous les verrous pour vingt ans.
Le ministre fit non de la tête avant d’intervenir :
– Le droit pénal français contient quelques curiosités. L’article 224-1 stipule que si l’enlèvement est inférieur à sept jours avérés, la peine encourue est quatre fois moins sévère !
Simon et Marion échangèrent un regard. Natrin avait divinement bien prémédité son coup.
Le ministre poursuivit :
– Étant donné que Natrin n’a fait aucun mal aux victimes, qu’il n’a réclamé aucune rançon…, qu’il prendra un excellent avocat, qu’il a un casier judiciaire vierge… Quoi d’autre ? Qu’il plaidera qu’il œuvrait pour la science, il écopera de cinq ou six ans, dont la moitié avec sursis. Avec les remises de peine, il ne fera que dix-huit mois, peut-être deux ans, et, à sa sortie, il empochera le jackpot de la part des Russes. Et encore, si nous l’attrapons à temps ! Car, avant que nous lui mettions le grappin dessus, il n’est pas exclu qu’il parvienne à fuir en Russie avec la complicité du SVR !
La prescience d’Axel Natrin forçait le respect. Il avait systématiquement un coup d’avance – mieux, c’était lui qui distribuait les cartes. Dans le pire des scénarios, il risquait quelques mois de prison en échange d’un véritable pactole.
L’impuissance face aux conditions imposées par Natrin, ainsi que l’urgence de trouver une solution avaient provoqué un silence de mort dans le bureau ministériel.
– On n’a qu’à lui tendre un piège ! dit soudain Marion.
Tout le monde se tourna vers elle.
– Je vous demande pardon ? fit le ministre, surpris.
– Natrin prétend avoir absorbé les connaissances des quatre scientifiques qu’il a enlevés, c’est bien cela ?
– Effectivement, c’est ce qu’il affirme.
– Eh bien, on va le piéger ! Faisons-lui passer un grand oral. Nous allons le convoquer sous prétexte de discuter des modalités du versement de l’argent qu’il réclame et nous le confronterons à des scientifiques chargés de lui poser des questions. Nous verrons bien s’il est capable d’y répondre !
Le ministre observa la jeune femme avant de se tourner vers Valbert.
– Qu’en pensez-vous ?
– Eh bien, oui, c’est une bonne idée.
– On peut faire encore mieux, renchérit Bador. Quitte à convoquer des scientifiques, autant faire appel à ceux-là mêmes qu’il a kidnappés. J’ai cru comprendre qu’ils étaient particulièrement calés. Et puis, après tout, ce sont leurs propres connaissances que nous voulons contrôler.
– Très bien, approuva Valbert.
– Attendez une seconde, intervint le ministre. Natrin peut nous jouer un vilain tour de passe-passe. Imaginons qu’il ait lu des livres scientifiques pendant des années, qu’il ait… je ne sais pas… assisté à un tas de conférences. Il sera en mesure de répondre et cela ne prouvera rien !
– Non, monsieur le ministre, répliqua catégoriquement Valbert, je connais chacun de ces scientifiques et leur niveau de connaissances est tel que personne ne pourrait réussir à faire illusion.
– En êtes-vous bien sûr ?
– Je suis formel. Une vie entière ne suffirait pas à acquérir le niveau que chacun d’eux a atteint dans sa discipline. Par ailleurs, ils sont quatre ! Dès lors que l’on pénètre sur leur territoire, personne ne peut se faire passer pour eux, c’est rigoureusement impossible.
Le ministre hocha la tête, se leva, fit le tour de son bureau et serra la main à chacun des intervenants, en terminant par Bador.
– Monsieur le directeur, vous mènerez cette opération. Je compte sur vous pour que le piège se referme sur Natrin de manière implacable.
– Bien, monsieur le ministre, j’y veillerai.
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