… Et avec votre esprit

Alexis Laipsker · Chapitre 31 sur 57

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… Et avec votre esprit

Chapitre 32

– 32 –

 

– C’est un véritable piège à nénettes, ce truc ! s’exclama Marion en posant le pied sur le bateau de Simon.

– Ne me dis pas que tu te sens piégée ?

– Je ne tombe pas dans ce genre de panneau. Il faudra trouver autre chose, Simon Vairne.

– Je ne sais pas pourquoi, mais je m’en doutais ! répondit-il en refermant la porte derrière lui.

– Non, mais sérieusement. Qu’est-ce qui t’a pris d’habiter là ?

– C’est un concours de circonstances. Un pote m’a proposé de me louer sa péniche. J’ai eu un coup de foudre. C’est un peu dur de boucler les fins de mois à cause de l’entretien, mais ça me plaît de vivre comme ça.

– Ah oui ? Ça te revient cher ?

– Disons que ce n’est pas un choix très raisonnable quand on a mon salaire.

Malgré les années, Simon ne s’était pas lassé de ce mode de vie. Il avait même du mal à concevoir que l’on puisse passer son existence encellulé dans un immeuble, avec des voisins tout autour. Lui vivait au ras de l’eau, proche des éléments, sensible aux changements de saison. Les canards – et parfois les cygnes – lui rendaient visite, friands de ses restes de pain. Tout cela en plein centre-ville.

– Je n’étais encore jamais montée sur une péniche. Il y en a beaucoup à Paris ?

– Dans toute l’Île-de-France, environ un millier. Bon, on n’en a pas pour longtemps. Je prends une douche, je me change et on est repartis.

Simon jeta son sac sur le canapé et pénétra dans la salle de bains. Ils continuèrent à discuter à travers la porte fermée, en haussant la voix.

– Allume la télé, si tu veux. Je me dépêche.

– Je préfère découvrir ta bibliothèque. On voit de moins en moins de livres chez les gens.

– Hélas !

– Tu as lu tout ça ?

– Presque.

– Je vais en apprendre beaucoup sur toi en découvrant tes lectures. Tu en es conscient ?

– Je n’ai rien à cacher. Ce que j’ai de plus compromettant, ce doit être Justine ou les infortunes de la vertu.

Simon pénétra dans la douche et fit couler l’eau.

– Tu es drôlement érudit pour un flic.

– Je n’entends pas ce que tu dis. Je suis sous la douche, dit-il dans un bruit d’eau ruisselante.

Marion se promena lentement le long de la bibliothèque, caressant du bout des doigts la tranche des livres.

– Tu habites sur une péniche, tu aimes lire, tu joues au poker, tu as beaucoup de charme… Tu n’es pas un type ordinaire, Simon Vairne.

– Désolé, mais je n’entends rien. Attends que je sois sorti.

– Je me demande si tu fais bien l’amour… Ça me donne envie de vérifier par moi-même.

– D’accord, mais quand on aura bouclé l’enquête.

Marion devint écarlate. Elle porta sa main à sa bouche, comme si ce geste avait pu effacer ses dernières paroles.

– On est sur un bateau, je te rappelle. Il n’y a pas de mur, les parois sont étroites et assez mal insonorisées, lui révéla-t-il alors que l’eau coulait toujours.

– Mais tu m’as dit que tu n’entendais rien !

– J’ai bien peur d’avoir bluffé.

– Tu es vraiment… !

– Je sais.

– Je plaisantais, bien sûr.

– Cela va de soi.

L’eau cessa de couler. Marion était agitée comme une enfant qui a cassé un bibelot et cherchait une excuse. Elle se frotta le front nerveusement. Elle se demandait pourquoi diable elle avait dit une chose pareille.

Simon sortit de la salle de bains torse nu, sans la regarder. Il ouvrit un tiroir de la commode et enfila une chemise puis un pull en laine très épais.

– Ces temps-ci, il est préférable de se couvrir, tu ne crois pas ?

Ignorant s’il s’agissait d’une allusion douteuse à la gaffe qu’elle venait de faire, Marion décida de ne pas relever. Elle renonça aux excuses et à donner des explications qui, de toute façon, ne seraient pas convaincantes. Elle assumait. Elle espérait seulement que sa relation avec Simon ne serait pas altérée par cette malheureuse bourde.

– Ah ! Je me sens mieux, dit-il en se tournant enfin vers elle.

Marion haussa les épaules. Elle se sentait prise au dépourvu, vulnérable. Elle tenta de reprendre le dessus en évoquant l’enquête :

– Bon, on va où, maintenant ?

– Il reste une piste à explorer, lui annonça-t-il. Une piste qui a commencé à me travailler dès que j’ai appris que plusieurs scientifiques avaient disparu. C’est ce que j’ai appelé le « projet global ».

– Le projet global ?

– Si tous les scientifiques disparus mettaient en commun leurs connaissances, quels travaux pourraient-ils mener ? Et qui pourrait en tirer profit, à ton avis ?

– Aucune idée.

– Moi non plus. Allons à la DGSI. On a un type calé en sciences, là-bas. Il devrait pouvoir nous aider.

– Très bien.

– Tu n’as pas peur en scooter ?

Elle fit non de la tête.

– Tu es plus courageuse que je pensais, dit-il en tendant un casque et une paire de gants à sa coéquipière. Ça, c’est parce que tu n’as pas encore vu la gueule de l’engin !

Simon enfila son blouson, ses gants et sortit sur le pont. Marion lui emboîta le pas, heureuse de quitter la péniche pour la soulager de son embarras.

Sur le quai, le vieux scooter était attaché à un réverbère.

– Ah ouais ! Tu te déplaces vraiment avec cette épave ?

– I’m a cowboy, on a steel horse I ride. I’m wanted, dead or alive… chantonna-t-il avant de démarrer.

À peine une dizaine de minutes plus tard, Simon garait son vieux Piaggio juste en face de l’entrée de la DGSI, à Levallois-Perret. Il l’attacha à l’aide d’une chaîne, même si les risques de vol de sa poubelle roulante étaient plutôt réduits, surtout devant un quartier général de la police. Il passa devant l’un des agents lourdement armés qui en filtraient l’accès, il s’identifia et invita Marion à en faire autant.

Bien qu’elle fût officier de police judiciaire, il fallait que son admission obtienne l’aval du responsable de la sécurité. Celui-ci demanda la carte de Marion ainsi que son arme, puis disparut dans une autre pièce. Quelques minutes plus tard, il ressortait avec un badge et les conduisit dans une petite salle, en précisant que Marion ne pourrait pas accéder aux autres parties du bâtiment.

– Eh ben ! Je ne pensais pas que c’était aussi sécurisé que ça, lâcha-t-elle.

Elle fut plutôt déçue de ne pas être autorisée à pénétrer dans ce cénacle, mais elle se résigna et prit place sur l’une des chaises.

Simon décrocha le téléphone mis à disposition des visiteurs pour appeler son supérieur hiérarchique et l’informer de leur présence.

– Mon chef de service descend, l’informa Simon en raccrochant. Il veut faire ta connaissance. Je te préviens, il est parfois très con et souvent un peu lourd.

– Tout ce que j’aime.

– Telle que je te connais, il n’y a aucune chance qu’il t’apprécie.

– J’ai bien fait de venir !

– Ne fais pas trop d’humour avec lui. Ce n’est pas le genre. Il peut te renvoyer chez toi en un coup de fil et… ça m’embêterait.

La porte de la salle s’ouvrit et le commandant parut.

– Wow ! fit Simon. Vous avez fait drôlement vite ! On était justement en train de parler de vous.

Le commandant grommela quelque chose d’incompréhensible, qui n’avait rien d’une formule de politesse.

– Commandant, je vous présente le lieutenant Mastereaux qui enquête avec moi, dit Simon en désignant Marion.

– Mmm, bougonna-t-il en la dévisageant. Je comprends pourquoi vous insistiez pour qu’elle fasse équipe avec vous.

– Oh, commandant ! Ne me dites pas que vous avez l’esprit mal placé ?

– Moi, non. Mais vous, oui.

– Mes respects, commandant, intervint Marion, d’un ton solennel. C’est moi qui suis à l’origine de cette enquête. Avec trois disparitions à mon actif, je suis l’officier le plus compétent et le plus légitime pour la résoudre.

– Vous avez surtout l’air d’être une belle emmerdeuse, si j’en crois vos supérieurs à Aix. Pas étonnant que Vairne vous ait choisie.

Bien qu’habituée des joutes verbales, Marion demeura bouche bée.

– Mastereaux, laissez-nous un moment, aboya-t-il sèchement en lui indiquant la porte.

Marion accusa le coup, puis quitta la pièce sans un mot. Son regard s’assombrit de colère.

– Vairne, parlons sérieusement. D’après ce que vous m’avez rapporté, il s’agit d’une affaire importante. J’avoue que je n’y croyais pas quand je vous ai envoyé enquêter, mais les choses ont changé ! Alors, je vais vous poser la question de manière directe : êtes-vous sûr que cette fille soit la personne idéale pour vous assister ?

– Commandant, je vous assure qu’elle est efficace et vraiment déterminée. Elle connaît ses dossiers par cœur, c’est très impressionnant.

– J’ai regardé ses états de service. C’est une flic des affaires courantes, c’est la première fois qu’une enquête aussi lourde lui est confiée.

– Justement, elle n’est pas blasée. Elle a envie d’aller jusqu’au bout, et elle est loin d’être idiote. Elle a de bonnes intuitions, ainsi qu’un raisonnement logique très mature.

– Pour la dernière fois : je peux mettre à votre disposition trois hommes, si vous le souhaitez.

– Puisque vous me proposez de l’aide, j’aimerais que nous mettions en place une surveillance discrète de chacun des savants.

– Pour quelle raison ?

– Mon instinct me dit qu’il va se passer quelque chose dans les prochains jours. Les ravisseurs n’en ont pas terminé avec eux.

– Impossible de déployer un dispositif de filature complet. Je n’ai pas assez d’effectifs pour couvrir les quatre coins de l’Hexagone !

– Il y a six coins dans un hexagone, commandant.

– Vous me faites chier, Vairne.

– Alors, surveillons au moins Jean-Édouard Haineteaux. Après tout, c’est lui qui nous intéresse.

– Si cette enquête foire, Vairne, je vous en tiendrai personnellement responsable, le menaça-t-il.

Simon opina.

– D’accord pour Haineteaux, consentit le commandant. Mais pas plus de huit jours.

– Je vous remercie de votre confiance.

– Ma confiance ? Si j’avais confiance en vous, vous croyez que je vous ferais ce sermon ?

– Je crois discerner, derrière ce côté bourru, une forme de confiance, oui.

– Vous la baisez, au moins ?

– Je… non, bredouilla Simon qui ne s’attendait pas à une telle réflexion.

– Eh bien vous devriez ! Vous avez vu son cul ?

Cette question n’appelant aucune réponse, il quitta la pièce, laissant Simon seul, pantois. Dans le couloir, il se planta devant Marion, qui patientait toujours.

– Le lieutenant Vairne vous fait confiance. Moi pas. Je vous préviens : si vous merdez, c’est lui qui portera le chapeau. Ses couilles sont entre vos mains.

– Remarquez, avec le froid qu’il fait, ça va le réchauffer.

Le commandant la regarda, interloqué. Quelques secondes lui furent nécessaires pour se remettre de sa stupeur.

– Je ne pensais pas qu’il puisse exister deux emmerdeurs de la même espèce, finit-il par grogner en tournant les talons.

Marion le regarda partir, puis rejoignit Simon dans la salle qu’elle venait de quitter.

– Il a l’air sympa. Je me demande si je ne vais pas demander ma mutation ici.

– C’est un gros con, je t’avais prévenue. Mais il nous laisse l’affaire, c’est l’essentiel.

Quelqu’un frappa à la porte et ouvrit sans attendre de réponse. Un homme passa la tête dans l’entrebâillement pour s’assurer qu’il ne s’était pas trompé de pièce. En apercevant Simon, il sembla rassuré et entra.

– Vous avez demandé le spécialiste des sciences ? Le type qui parvient à trouver des réponses à vos questions les plus folles ? Le Mac Lesggy de la police ? Tadaaaam !

C’était un homme d’une cinquantaine d’années aux cheveux longs et bouclés, avec un bel embonpoint et des lunettes aux verres si sales qu’ils semblaient avoir été nettoyés avec du gras de jambon. L’homme était manifestement de bonne humeur.

– On vous a mis en quarantaine ou quoi ? demanda-t-il en regardant autour de lui.

– Philippe, je te présente Marion Mastereaux, dit Simon. On travaille ensemble et elle n’a pas accès à tout le bâtiment.

– Chère pestiférée, soyez la bienvenue.

Elle lui sourit et serra la main qu’il lui tendait.

– Marion, voici Philippe Eisen. Philippe est enquêteur, comme nous, mais son parcours est beaucoup plus atypique puisqu’il est passé par la fac de sciences de Jussieu. C’est à lui qu’on fait généralement appel quand on ne comprend rien.

– À l’école, tout le monde était copain avec moi. Surtout la veille d’un devoir de maths !

– J’aurais été votre meilleure copine, plaisanta Marion.

– Oh, j’en doute ! dit-il en se laissant tomber sur une chaise. J’étais encore plus gros qu’aujourd’hui et couvert d’acné, j’avais des auréoles sous les bras et je ne parlais que de jeux de rôles. Alors, vous savez, les filles étaient pour moi aussi théoriques que le boson de Higgs.

– Bon, Philippe, on ne t’a pas fait venir pour que tu nous fasses le récit de ton dépucelage au lycée, intervint Simon.

– Ah, si seulement je m’étais fait dépuceler au lycée !

Marion se mit à rire, à la grande satisfaction d’Eisen qui se dandina imperceptiblement sur son siège avant de reprendre :

– Racontez-moi tout !

Marion et Simon s’assirent en face de lui.

– Tu as entendu parler de Vincent Boissard, Otis Levine, Henri Vastine et Jean-Édouard Haineteaux ? demanda Simon.

– Tu te moques de moi ?

– Non, répondit-il, un peu surpris que sa question suscite une telle réaction.

– C’est comme si je te demandais si tu connaissais, Picasso, Chagall, Manet et Van Gogh !

– Ils sont si connus que ça ?

– Mais oui ! Uniquement dans le milieu scientifique, évidemment. En dehors, j’imagine qu’ils doivent signer moins d’autographes que Lady Gaga !

– Bien. Est-ce qu’ils se connaissent, d’après toi ?

– S’ils se connaissent personnellement ?

– Oui.

– Je n’en ai aucune idée.

Marion intervint :

– Et professionnellement ? Vu les domaines dans lesquels ils exercent, est-ce que vous pensez qu’ils ont pu être en relation ?

– Professionnellement, je ne vois pas pourquoi ils se connaîtraient. Si je ne me trompe pas, ils n’enseignent pas dans les mêmes régions, je crois que Boissard est de Marseille…

– D’Aix, rectifia Marion.

– OK, d’Aix. Levine est directeur de la fac de Montpellier et Vastine faisait récemment une conférence à Paris.

– Mis à part ça, tu ne trouves pas étonnant qu’ils ne se connaissent pas personnellement ?

– Non, je ne vois pas ce que ça a d’étonnant.

– Ce que Marion veut dire, c’est qu’on trouve curieux que des savants de ce niveau n’entretiennent aucune relation entre eux.

– Mais pourquoi en auraient-ils nécessairement ? Quand on achève ses études de sciences, on ne signe pas une charte qui nous oblige à fréquenter les autres scientifiques !

– Philippe, je vais être transparent avec toi, poursuivit Simon, ils nous ont soutenu ne pas se connaître. On veut ton avis.

– Levine et Vastine ont déclaré s’être déjà rencontrés, précisa Marion.

– Oui, voilà, répondit Philippe. Levine et Vastine se sont probablement déjà parlé, ils sont physiciens tous les deux. Pour autant, je ne serais pas surpris d’apprendre qu’ils ne se connaissent pas plus que ça, car leurs disciplines respectives sont très différentes. Quant à Boissard, je ne sais même pas s’ils ont eu l’occasion de le rencontrer. Qu’est-ce qui vous fait croire qu’ils se connaissent ?

– Rien du tout. Ils avaient plutôt l’air sincères. Mais on doit tout vérifier.

– Ils ont des points communs ? demanda Marion.

– Oui, si vous leur demandez d’expliquer la nature de leurs recherches à un auditoire de néophytes, ils parviendront à endormir tout le monde en moins de dix minutes.

– Sinon ?

– Chacun est au top dans son domaine. Si tu m’avais demandé de te désigner les meilleurs dans chaque discipline, j’aurais cité leurs noms. Sans hésiter.

– La vache ! J’ai l’impression qu’on parle des Beatles ! lâcha Simon.

– Ce sont vraiment des pointures, confirma Eisen.

– D’accord. Nouvelle question : si on les faisait travailler tous ensemble sur un projet global, qu’est-ce que ça donnerait ?

Philippe Eisen sembla surpris par la question.

– Rien, répondit-il en haussant les épaules.

– Comment ça ? Tu viens de me dire que ce sont des génies !

– Absolument. Chacun dans sa spécialité. Mais ils n’ont rien en commun.

– Attends, on peut bien imaginer qu’ils puissent travailler sur un projet où la spécialité de chacun serait utile, non ? Ça a beau avoir l’air tiré par les cheveux, c’est quand même envisageable.

Philippe prit une profonde inspiration. En contemplant le plafond, il réfléchit à la meilleure façon de répondre.

– Imaginons… Imaginons que l’on remplace tes savants par… Van Gogh, Jimi Hendrix, Roger Federer et Victor Hugo. Bon. Tu les mets dans la même pièce, je suis sûr qu’ils vont avoir plein de trucs à se raconter, ça va être passionnant, mais tu vas en tirer quoi ? Sur quoi tu vas les faire bosser ? Qu’est-ce qui va sortir de concret ?

– Je vois ce que tu veux dire.

– Je ne veux pas trop rentrer dans les détails, Simon, parce que tu vas décrocher. Mais rien que Levine et Vastine, qui sont pourtant tous deux physiciens, n’ont absolument rien en commun. L’un est cosmologue, c’est l’un des meilleurs experts de l’accélération de l’expansion cosmique, son domaine c’est l’infiniment grand. L’autre est spécialisé en mécanique quantique, autrement dit l’infiniment petit. Rien à voir. Pour tout dire, ils travaillent sur des modèles qui ne sont même pas compatibles. Depuis des décennies, des milliers de scientifiques à travers le monde tentent de trouver comment unifier la relativité générale et la physique quantique, et ce n’est pas en une semaine que la solution va être trouvée.

– Je ne savais pas qu’ils étaient aussi spécialisés que ça.

– Tu sais, de nos jours, si tu es compétent dans un domaine, je veux dire, vraiment à fond, eh bien, tu ne peux rien faire d’autre. Jadis, oui, c’était possible, tu pouvais être très fort à la fois en algèbre, en chimie, en physique et avoir pour marotte l’alchimie. Mais, aujourd’hui, avec les connaissances qu’on a, si tu veux avoir un niveau correct, il te faut suivre dix ans d’études dans chaque discipline !

Simon grimaça avant d’intervenir :

– Tout compte fait, je trouve ça encore plus étrange.

– Qu’est-ce qui est étrange ? lui demanda Philippe Eisen.

– Ça part dans la direction opposée à celle que j’imaginais.

– C’est-à-dire ?

– Je pensais qu’ils étaient complémentaires et que quelqu’un aurait intérêt à les réunir pour aboutir à un grand projet. Et, en réalité, c’est tout le contraire. On dirait… que les ravisseurs cherchent à se constituer une sorte de… « collection ». Bon, je sais que le terme est mal choisi, mais vous voyez l’idée ?

Comme ses deux interlocuteurs le regardaient sans répondre, il poursuivit sa réflexion :

– C’est lorsque tu as fait la comparaison avec des personnages célèbres, Van Gogh et les autres, que j’ai eu le déclic. On dirait que quelqu’un tente de rassembler des pièces maîtresses dans le domaine scientifique, comme un collectionneur le ferait avec des tableaux.

– Bon, dit Philippe Eisen. Admettons. Mais à quoi ça servirait ?

– Faisons un petit exercice, tu veux bien ?

– D’accord.

– Mets-toi à la place d’un ravisseur.

– OK.

– Tu enlèves ces savants, un par un. Tu disposes, pour chacun d’eux, d’une semaine complète. Qu’est-ce que tu peux en tirer ?

– Une rançon !

– Il n’y a pas eu de demande de rançon. Quoi d’autre ?

– Désolé, mais ça ne mène nulle part.

– Explique-nous pourquoi.

– Eh bien, parce qu’ils ont des connaissances tellement vastes et poussées qu’en une semaine, je ne pourrais rien en faire.

– Et si… reprit Marion, et si vous étiez presque à leur niveau. Si vous étiez très fort, mais pas aussi génial qu’eux. En les enlevant, vous pourriez rattraper vos lacunes, non ?

– En une semaine ? Vous voulez rire ?

– Une semaine à plein temps, ils peuvent quand même fournir des informations, bon sang ! insista Simon.

– Oui, bien sûr, concéda Philippe en s’impatientant un peu. Ces types sont des mines d’or ! Donc, tu vas combler quelques lacunes, et ensuite ? Tout reste à faire ! Tu ne peux pas t’approprier leurs connaissances comme si tu avais un aspirateur ! Ce serait bien pratique, mais ça ne fonctionne pas. Je sais bien qu’un ou deux hurluberlus ont affirmé que ce serait un jour possible mais, en attendant, ce n’est pas le cas. Et puis, tu sais, on parle de « connaissances », c’est un mot abstrait, qui ne veut pas dire grand-chose et qui t’induit en erreur. Ce n’est pas comme si, après leur avoir demandé d’apprendre l’annuaire par cœur, on était épaté qu’ils aient réussi à le retenir. Si c’était juste ça, alors oui, on pourrait imaginer qu’ils aient été enlevés par quelqu’un qui a besoin de se procurer des coordonnées parce que son annuaire à lui est incomplet. En réalité, ce qui fait qu’ils sont à ce niveau, c’est leur talent, leur instinct, leur sens de l’initiative. Ce sont les meilleurs parce qu’en se fondant sur un savoir considérable, ils parviennent à créer des choses merveilleuses et à repousser les limites de leur science.

Philippe s’interrompit, puis poursuivit en hochant la tête :

– Cette idée de « collection de savants » est marrante, mais elle n’a aucun sens. Non, vraiment, les enlever et les relâcher au bout de si peu de temps, ça ne sert à rien du tout.

– Ça a le mérite d’être clair, conclut Marion.

– Si ça ne sert à rien, insista Simon, pourquoi l’avoir fait ?

– Mes chers amis, je crois que vous êtes confrontés à une énigme des plus coriaces.

– Tu l’as dit !

– Vous avez encore besoin de moi ?

– Non, Philippe. Merci d’être venu nous voir.

– De rien, répondit-il en se levant.

Alors qu’il atteignait la porte, il s’immobilisa soudain, puis se tourna vers eux.

– Il faudrait quand même vérifier s’ils ne sont pas tous membres de Ravenloft.

– Qu’est-ce que c’est que ça ? s’inquiéta Simon.

– Une sorte de société secrète dont les membres sont tous issus du milieu scientifique. À ce qu’on raconte, ils suivent des rites étranges. Leur but serait de prouver que Dieu n’existe pas. Ils se réunissent régulièrement dans des endroits isolés et portent des masques et des toges lors de cérémonies occultes…

Interloqués, Simon et Marion l’observaient avec des yeux ronds. Le visage de Philippe Eisen se déforma peu à peu, puis il éclata de rire.

– Ahaha ! Si vous voyiez vos têtes !

– Oh, c’est malin ! Tu sais que j’y ai cru ?

Quand Philippe Eisen quitta la pièce, il riait encore.

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