… Et avec votre esprit

Alexis Laipsker · Chapitre 48 sur 57

Pages du PDF

… Et avec votre esprit

Chapitre 49

– 49 –

 

– Marion Mastereaux, par les pouvoirs qui me sont conférés, j’ai l’honneur de te remettre ce badge.

Simon tendit à sa partenaire un insigne qu’il venait d’obtenir du bureau de la sécurité de la DGSI. Travailler directement pour Stéphane Bador avait ses avantages.

– Wow, merci Simon. Je ne sais pas quoi dire. Quelle émotion !

– Eh oui ! Tu peux désormais circuler comme bon te semble dans les bureaux de la DGSI, tu n’es plus une lépreuse. Et tout ça, sans avoir eu besoin de coucher !

– Tu plaisantes ? Je me suis tapé la moitié des effectifs !

– Ah ? Je devais être en congés.

Elle disposait à présent d’un bureau contigu à celui de Simon, dans l’un des grands espaces de travail de la DGSI. L’endroit était moderne et les installations confortables. Pourtant, comme chaque fois qu’elle se trouvait dans un lieu étranger, rempli d’hommes, elle éprouvait une certaine gêne, consciente d’être jaugée, évaluée. En ce moment même, quelqu’un devait certainement être en train de donner une note à son cul, de parier sur la taille des bonnets de son soutien-gorge, de faire une allusion lourde suivie d’un rire gras, de se demander si Simon lui était déjà « passé dessus », d’échafauder une technique de drague ou, pire, de l’imaginer dans une position obscène.

Simon perçut son malaise, mais ne put en déterminer la cause, persuadé que sa partenaire était encore affectée par le fait de s’être fait tirer dessus la veille, par le rendez-vous avec le ministre, les nouvelles responsabilités qui leur incombaient et l’excitation qu’elle devait éprouver de se voir missionner pour le compte du Renseignement français.

En premier lieu, Bador leur avait demandé d’éplucher les opérations financières du docteur Natrin. Il fallait déterminer comment il avait pu financer ses recherches. S’il était bien l’inventeur de génie qu’il prétendait, il avait forcément investi en conséquence. Marion n’ayant pas accès aux données du système informatique, elle se concentra sur le personnel de la fondation qu’elle interrogea par téléphone, tandis que Simon se focalisait sur la comptabilité.

– La fondation Philomena est un véritable gouffre financier ! lui annonça-t-il. Écoute bien : depuis quatre ans, 35 % des dépenses sont engagées en recherche et développement. À cela s’ajoute environ 15 % d’achat de matériel. On parle de sommes vraiment importantes. En tout, Natrin a dépensé plusieurs millions d’euros. On peut se construire une belle machine, avec ça, non ?

– Apparemment, ça n’a pas suffi ! Tu te souviens du tableau qui a été décroché dans l’entrée de la fondation ?

– Oui.

– Eh bien, je l’ai retrouvé. Regarde, dit-elle en montrant l’écran de son ordinateur.

Simon s’approcha et lut tout haut :

– Sonia Delaunay. Adjugé 753 000 euros, chez Cornette de Saint-Cyr.

– Ah, quand même !

– Oui, et j’imagine que le tableau qu’il avait dans son bureau n’était pas un poster de Matt Pokora. Il a donc vendu deux tableaux en peu de temps, pour des montants élevés.

– Attends, je regarde s’ils apparaissent dans la comptabilité de Philomena.

Simon parcourut sur l’écran les relevés de compte.

– Oui, je les ai ! 707 820 euros. Et là 233 120 euros le même jour. Ce doit être l’autre tableau.

– Bah, les montants ne collent pas ! récusa Marion.

– Si. Il doit falloir retrancher… grosso modo 5 %, qui doivent correspondre à la commission de la maison de ventes ou à une taxe quelconque. Les dates correspondent.

Simon s’enfonça dans son fauteuil à roulettes en poussant un long soupir.

– Je n’y comprends rien ! finit-il par lâcher en joignant les mains derrière sa tête.

– Qu’est-ce que tu ne comprends pas ?

– J’avais imaginé qu’il avait vendu les tableaux pour se mettre le fric dans la poche. Au lieu de cela, il les a confiés à une maison de ventes très connue et a déposé le chèque sur le compte de sa fondation.

– Étonnant, en effet.

– Ça prouve qu’il n’est pas si malhonnête qu’il en a l’air.

– Peut-être, mais ça ne prouve pas non plus qu’il a inventé une machine révolutionnaire.

– Très juste, admit Simon. Mais alors pourquoi vendre des tableaux si c’est pour déposer l’argent sur un compte auquel il n’a pas accès et assujetti à d’éventuels contrôles du Trésor public ?

– Pour financer ses recherches ! C’est assez cohérent.

– Depuis très exactement quatre ans, les dépenses de matériel se sont envolées. Tiens, regarde, dit-il en posant son doigt sur l’écran, ici, achat d’une machine à IRM pour 385 000 euros, et là, d’un supercalculateur pour 1 650 000 euros.

– Si c’est pour jouer au solitaire, c’est un peu cher, effectivement.

– Et tu te souviens d’avoir vu un gros ordinateur dans les locaux de Philomena, toi ?

– Non.

– Le seul que j’ai vu était dans le camion.

– Comment a-t-il financé de tels investissements ?

– Je crois qu’il a été obligé de licencier du personnel.

– Il se serre la ceinture depuis pas mal de temps. Simon, si c’était un escroc, pourquoi est-ce qu’il ferait ça ?

– Oui, pas très logique.

– Et pourquoi investir plusieurs millions d’euros dans du matériel ?

– C’est la preuve que son projet ambitieux ne date pas d’hier.

– Ça recoupe mes informations, dit-elle en posant la main sur le cahier où elle avait consigné le relevé des entretiens téléphoniques qu’elle venait de mener. De mon côté, j’ai contacté plus des deux tiers des membres du personnel de Philomena. Bon, il n’a dit à personne où il se trouvait en ce moment, ça, ce n’est pas étonnant. Mais tu vas rire…

– Je me tiens déjà les côtes.

– Ils sont unanimes : leur patron est obsédé par ses recherches. Depuis environ quatre ans, il a délaissé les activités classiques de la fondation. Il s’est régulièrement fait livrer du matériel médical et informatique et… personne n’a jamais su à quoi ça servait, ni où c’était entreposé.

– Mouais, je m’attendais à mieux.

– Un peu de patience. Deux employés m’ont apporté un témoignage étrange : Natrin passerait un temps considérable dans une pièce dont il a formellement interdit l’accès à qui que ce soit…

– La salle déserte au sous-sol !

– … mais, un beau jour, il a décidé de vider entièrement les lieux. Un camion est venu tout débarrasser et certains employés ont aperçu, je te le donne en mille, une mystérieuse machine avec des bras articulés.

– Il leur a fait croire qu’il la déménageait tandis qu’en réalité elle restait dans le camion.

– Puisqu’on parle du camion, figure-toi que Natrin est parti avec aux dates qui correspondent aux enlèvements.

– Tout se tient.

– Attends la suite. Lorsque j’ai demandé s’ils avaient remarqué des changements de comportement chez leur patron, tous, j’ai bien dit tous, ont répondu par l’affirmative.

– Je ne vois pas ce que ça prouve.

– Mais attends ! Qu’est-ce que tu peux être impatient pour un joueur de poker, bon sang ! Pendant près de quatre ans, Natrin est très préoccupé, presque absent, rien ne l’intéresse vraiment et il délègue toutes les tâches administratives. Soudain, il y a quelques mois, changement complet d’attitude. Le bonhomme devient tout joyeux, souriant, complimente ses employés, se fend de petits mots gentils. Et puis, le mois dernier, le voilà de nouveau stressé, tendu et à fleur de peau.

– Si je suis ton raisonnement : pendant quatre ans, il galère, car ses recherches n’avancent pas ; ensuite, il exulte parce que sa machine fonctionne et, dernièrement, il est stressé parce qu’il doit gérer une série d’enlèvements et une négociation difficile avec les Russes, c’est bien ça ?

– Qu’est-ce que tu en penses ?

– J’aime beaucoup ta façon de voir les choses, Marion. Ça tient debout. Natrin n’a pas pu préméditer son coup aussi longtemps à l’avance, surtout avec une telle minutie.

– Et puis, il aurait fallu qu’il joue la comédie pendant quatre ans ! Tu y crois, toi ?

– Peu probable, en effet.

– Si on réfléchit bien, la seule chose qui nous fait douter que la machine fonctionne, c’est l’avis d’un « spécialiste ». Ce Valbert, un scientifique qui n’a certainement pas le quart du talent de Natrin, qui le juge sans le connaître, sous prétexte que quelques revues scientifiques ont décrété qu’il sera impossible de décrypter le cerveau avant une quinzaine d’années.

– Il est conseiller auprès du ministère de l’Intérieur, ce n’est pas n’importe qui quand même. Et puis, notre spécialiste de l’informatique, Philippe Eisen, nous a confirmé qu’une telle machine n’existait pas.

– Je sais bien. Mais au fond, qu’est-ce qu’ils en savent ? Parce que face à leurs prétendues certitudes, nous avons tout de même de sacrées preuves.

– Je crois ce que je vois, Marion.

– La machine, tu l’as vue !

– Oui, mais rien ne prouve qu’elle fonctionne. Tout dépendra de la démonstration qu’Axel Natrin nous fera lorsqu’il tombera dans notre traquenard.

– Justement, travaillons là-dessus.

– Oui, on doit voir Dark Bador à 17 heures pour lui proposer quelque chose. Et je ne veux laisser aucune chance à Natrin.

OceanofPDF.com