L'année du certif
Chapitre 9
Rédaction. 1. Louise e va voir ses grands-parents. Le train entre en gare, elle s’installe dans son compartiment… Le train repart ; par la vitre,
elle voit… Le train s’arrête… Ce fut un charmant voyage (le sujet peut être traité sous forme de le re : Louise e, arrivée chez ses grands-parents, écrit à sa mère pour lui raconter son charmant voyage).
A. Souché,
La Lecture expressive et le français, op. cit.
2. Les vaches regardent passer le petit train : elles décrivent à leur façon ce long animal noir
dont l’aspect et les habitudes leur paraissent étranges. (Faites-les parler.)
A. Souché,
La Lecture li éraire et le français, op. cit.
On peut aller à Alès par le car ou par le train. Le car a l’avantage de
passer par Saint-André : il s’arrête pour ainsi dire devant la porte de
l’école. Le train, on est obligé d’aller le prendre à Générargues ou à
Corbès, mais c’est plus amusant, surtout que la machine à vapeur est
maintenant remplacée, le plus souvent, par une superbe autorail. Niniko
espérait prendre le vélo de papa et de Davy pour aller à la gare et même,
peut-être, l’emporter à Alès pour rouler aux abords de la ville. Papa n’a
pas voulu. « J’en ai besoin pour aller voir Mlle Rachel. – Mais ça monte
trop pour y aller à vélo, papa. – On ne répond pas à son père. Tu me feras
dix lignes ! »
Les dix lignes faites, Niniko pro te un matin de la carriole d’ Avenant
Constant, le père de Jeannot. Il s’est muni de sa malle e en carton et de
son sac bleu. Il a emporté son Mironneau, sa Langue française, son
arithmétique et sa géographie. Aucun « livre de bibliothèque » : grand-
père l’inspecteur en a à se cacher derrière. Mais il a pris dans un vieux tas
de son frère des Gustave Aimard dépareillés, à vingt centimes (presque le
même prix que les « livres sur la vie ») : Les Rôdeurs de frontières, Les
Chercheurs de pistes…
Il sait bien pourquoi le partage familial se fait désormais ainsi, l’aîné et
la benjamine chez les grands-parents maternels, et lui chez grand-père
l’inspecteur. Tout simplement, Davy avait pris l’habitude de se servir au
grenier de grand-père l’inspecteur, et peut-être pas rien qu’au grenier. Par
exemple, il a chipé une statue e et du linge pour les vendre au chi onnier,
et quelques cartes postales de la guerre, qui représentaient des dames en
train de se déshabiller… Surtout, il a mis sous sa chemise un cahier où
grand-père préparait sa classe, avant d’être inspecteur, au début du siècle.
Entre les dictées, les problèmes et les récitations, le jeune instituteur
écrivait ses vers à lui, pour la classe (c’était ce qu’il appelait « l’école de
Jules Verne ») ou pour sa ancée, Mlle Rachel. Et quelquefois, même, il
recopiait des chansons sales… En n, c’est Suzon, sa gouvernante, qui le
dit, Niniko ne voit pas très bien comment une chanson pourrait être
propre ou sale. Mais beaucoup de choses lui échappent encore dans la
façon de penser des grandes personnes. Tavou Maucloux le moque plus
souvent qu’à son tour. « Toi, t’es pas précoce, faon de biche. Tu feras
Pâques à la Trinité, à moins que tu soyes tombé dans un pipi de chien pour
la Pentecôte ! » N’empêche qu’il est maintenant le seul des trois enfants
Fontanes à être invité au pavillon du faubourg du Soleil. Le seul à trouver
grâce à la fois auprès de grand-père l’inspecteur et de la gouvernante
Suzon… Un jour, peut-être, il héritera des cahiers, des albums et des
secrets de grand-père l’inspecteur.
Pour un peu, il se rengorgerait en sautant sur le quai de la gare d’Alès,
son sac bleu à l’épaule, sa valise à la main, bien à l’aise dans ses
sandale es neuves. Seul point noir, la culo e que sa mère a taillée un peu
long, qui lui bat les genoux et remonte sur son ventre. Mais il se console en rigolant d’un garçon, à peine plus jeune que lui, a ublé d’un costume
marin et d’une mère gesticulante, à la poitrine trop forte et au chapeau
immense. elle chance d’avoir une maman jolie et douce, toujours vêtue
avec goût, la poitrine menue, et presque jamais maquillée !
Et voilà la Suzon qui lui fait signe, la main levée, au-dessus des têtes. Il
se retient de courir la rejoindre, promène un regard distrait vers les
collines qui surplombent la gare. Il aime bien la Suzon de grand-père
l’inspecteur, seulement il ne voudrait pas que les gens la prennent pour sa
mère.
Devant Suzon, il se raidit de toutes ses forces. Il ne veut pas qu’elle le
soulève dans ses bras. Il n’est plus un petit et il espère à cœur perdu
qu’elle s’en rendra compte elle-même.
Suzon Bonnet est une grande femme, à la fois osseuse de la gure et des
membres et bien en chair partout ailleurs. Fraîche et avenante malgré son
âge, elle a un beau nez, bien dessiné, un peu long comme toute sa
personne, de la tête aux pieds, et une bouche magni que, large, épaisse,
rieuse et rouge. Le boucher la traite de « belle jument ». Ce n’est pas le
genre de comparaison que Niniko oserait employer dans une rédaction –
comparer une dame gouvernante à une femelle de cheval, quelle
impolitesse ! – mais, en y songeant, il y a du vrai dans l’idée.
Ils sont face à face, se regardent, se sourient. Suzon le salue d’une moue
d’admiration.
— Dis donc, comme tu as grandi ! Te voilà un petit homme, mon René…
Et moi ? Tu ne me trouves pas en beauté ?
Elle se pavane un peu mais ne le soulève ni ne le serre, c’est l’essentiel.
— Je me suis mise sur mon trente et un pour venir te chercher au train,
petit bougre, tu en as de la chance. M. l’inspecteur n’est pas ici
aujourd’hui, nous serons obligés de nous débrouiller seuls, mais on
s’entend bien tous les deux, pas vrai ? Et puis M. l’inspecteur rentre
demain, rassure-toi.
Niniko scrute la gouvernante le nez froncé. Par chance, elle fait
toujours la demande et la réponse. Son trente et un ? ’est-ce qu’elle
veut dire ? ’elle a trente et un ans ? Elle ment, elle est plus vieille !
Elle continue à barjiquer sans reprendre son sou e.
— J’étrenne ma nouvelle robe et un chapeau quasi neuf pour mon petit
René. Mon petit René ne me croit pas ? Je vais te dire un secret. C’est
demain l’anniversaire de M. l’inspecteur. Nous allons lui faire une petite
fête, je me suis acheté une robe, mais j’ai voulu l’essayer aujourd’hui pour
voir s’il n’y avait pas de retouches à faire. Et puis tu me donneras ton avis,
pas vrai ?
Niniko n’a pas d’avis sur la robe de Suzon, mais il a remarqué la
dentelle d’un jupon qui dépasse sous l’ourlet.
— Y a ton jupon qui dépasse, dit-il sur un ton insouciant.
Suzon rougit, part de rire, serre la main de Niniko .
— Chut ! C’est pour la fête de M. l’inspecteur, il aime bien que mon
jupon dépasse. Cet après-midi, nous irons lui acheter une pipe tous les
deux…
— Une pipe ? Je savais pas qu’il fumait.
— Il va essayer, c’est promis.
Suzon et Niniko sortent sur la place, au grand soleil, mêlés à la foule
descendue de l’autorail. Un car, trois ou quatre autos et plusieurs carrioles
à cheval, cabriolets ou jardinières, dispersés sur la longue place,
accueillent les voyageurs et leurs bagages. Niniko observe une grosse
Voisin au mu e épais. Le rebord du toit abaissé lui donne l’air de froncer
les sourcils. Le pare-brise est si étroit que le chau eur pourrait jouer à être
dans un tank de guerre !
La voiture la plus laide que connaisse Niniko est la Renault de grand-
père l’inspecteur. Toutes les Renault sont laides, à cause de leur nez écrasé.
and même, il serait bien content de la voir là, arrêtée sur la place ou
devant le café d’en face : le faubourg n’est pas la porte à côté.
Mais Suzon se dirige à grands pas vers une Mathis rutilante, lourde,
carrée, portant sur le toit la pancarte « Taxi ». Elle se retourne avec un
sourire de erté sur sa large bouche.
— Je nous paie un taxi avec mes économies, pour fêter l’anniversaire de
M. l’inspecteur !
Niniko devrait sauter de joie, il n’est jamais monté dans un taxi. Mais,
à l’instant, il est pris d’un étourdissement. C’est de famille, ça vient du côté de maman… Il a tout juste le temps de sortir son mouchoir pour se
tamponner les narines.
— Je saigne, Suzon, et la tête me tourne !
Le chau eur de taxi relève son béret sur son front, crache son mégot et
xe la cliente et son gamin d’un œil furibond.
— Vous allez pas me tacher mes coussins neufs avec votre sangue e !
Niniko reni e, s’étou e, éternue un caillot. Suzon se rebi e.
— Mon vieux, vos coussins, vous pouvez vous les me re sous le
derrière. Viens, mon René, allons au café te soigner !
Niniko saigne beaucoup en traversant l’avenue de la gare.
L’hémorragie s’arrête à la porte du café, une limonade achève de le
reme re d’aplomb. Un voisin qui passait par là les ramène au faubourg
une demi-heure plus tard, dans sa carriole à cheval.
Suzon, toujours furieuse, marmonne des injures à l’adresse du chau eur
de taxi. Niniko n’a pas faim, il demande à aller se coucher. Suzon lui
touche le front, le force à ouvrir grande la bouche pour examiner ses
amygdales.
— Tu serais pas malade, toi, par e et d’hasard ?
— Non, non, répond Niniko . C’est juste de famille.
— Mais quoi donc ?
— Ça vient de ma mère qui maigrit tout le temps.
— Ah donc ? Ta mère maigrit tout le temps ? Et sait-on bien pourquoi ?
Sait-on bien pourquoi ? Papa se pose de temps en temps la question à
haute voix. Il ne semble pas connaître la réponse. Mais Niniko a entendu
maman discuter de son état avec Augustin Vignes, l’étudiant médecin, qui
vient lui parler des nouvelles découvertes de la science. « Il y en a qui
grossissent, vous, vous maigrissez, c’est la même chose… » Et maman a ri
très fort, comme jamais elle ne rit en famille. « Vous voulez dire que je me
dessèche à force d’ennui ? » Niniko a eu le sou e coupé. elle
révélation, maman s’ennuie, c’est qu’elle n’est pas heureuse avec nous !
Mais elle ne parlait peut-être pas pour de bon, puisqu’elle continuait de
rire très fort, si fort même qu’elle était obligée de tenir à deux mains sa
poitrine pourtant menue. Alors Augustin a baissé la voix. « Je connais un
remède, vous savez… » Le cœur de Niniko s’est mis à ba re. « On est sauvés, Augustin qui est presque médecin connaît un remède pour
empêcher maman de maigrir encore plus ! » Mais Augustin se taisait. Il
s’est approché de maman comme pour lui dire le remède à l’oreille. Mais
non, ils se sont regardés dans les yeux, en silence, un long moment.
Niniko a donné sa langue au chat. Mais maman, Dieu sait comment, a
compris le nom du remède. Elle a reculé d’un pas et a dit gravement : « Ce
remède n’est plus de mon âge, Augustin… » Niniko a pensé : « Pas de
chance. En n, espérons qu’Augustin, qui est très savant, trouvera un autre
remède pour maman. »
— C’est que maman s’ennuie, Augustin l’a dit.
Suzon secoue son chignon, frappe du poing dans sa paume.
— Une maîtresse d’école qui s’ennuie, avec trois enfants, en plus de
plus ? Eh bien, on en voit de jolies, de nos jours !
Après avoir dormi, Niniko se sent mieux. Suzon l’emmène en ville
pour acheter les cadeaux de grand-père l’inspecteur.
— Une maison qui ne sent jamais le tabac, quelle tristesse pour moi ! Tu
comprendras quand tu seras grand, mon petit René. C’est presque comme
si je n’avais pas d’homme près de moi. Tu me trouves peut-être vieille,
mais je… je n’ai que trente-six ans… en n, trente-sept, bientôt trente-huit,
je ne vois pas le temps passer. M. l’inspecteur est un homme bien vert
pour son âge, et si gai, toujours le mot pour rire, et la dent dure pour les
vilaines gens. Sans parler des poésies qu’il écrit pour moi… et aussi, je dois
dire, pour des drôlesses ! Avant la guerre, il fumait comme la cheminée de
la manufacture. Puis il a été gazé et il a dû arrêter, mais ses poumons sont
guéris, à présent, et j’aimerais tant qu’il se reme e à la pipe. Voilà
pourquoi !
Après avoir visité plusieurs magasins et délibéré entre eux, Suzon et
Niniko se décident pour une pipe droite en bruyère, « spéciale chasse et
auto », avec un couvercle en bruyère, perforé de petits trous pour
perme re la combustion. « Modèle pouvant sans danger se me re allumé
dans la poche… » Suzon sort trente francs de son porte-monnaie, sourit à
Niniko et au marchand.
— M. l’inspecteur est si distrait.
Trente francs de plus au magasin d’en face : M. l’inspecteur aura aussi,
pour son anniversaire, une casque e d’automobiliste, à bord de cuir et
jugulaire.
— M. l’inspecteur fait beaucoup d’auto, ce e casque e lui sera bien
utile, dit Suzon.
Mais Niniko secoue la tête.
— Je vois pas comment, puisque son auto est pas décapotable !
Suzon se fâche tout rouge.
— Tu ne pouvais pas me le dire avant que je dépense mes sous, petit
galopin ? Ah, tu croyais que je le savais ! Je n’ai pas fait a ention, je ne
connais rien aux automobiles, moi, pauvre femme.
Niniko ne se sent de goût à rien. La chaleur est terrible. Son
étourdissement lui revient. Suzon lui permet de prendre des livres de
bibliothèque sur les rayonnages du bureau de grand-père. Il choisit Robur
le conquérant, qu’il a déjà lu, et Un capitaine de quinze ans, qu’il a
commencé l’an dernier. elquefois, il voudrait bien avoir quinze ans et
être capitaine. C’est pour le coup que la rouquine arrêterait de regarder
Davy avec des yeux de truite sautée !
Mais il n’a pas envie de lire. Il n’a même pas envie d’être capitaine pour
que la rouquine le regarde comme Davy.
Il n’a pas faim, il aimerait être très maigre. Et, soudain, il se voit tourner
de l’œil, comme s’il planait au-dessus de lui-même. Il se retrouve au lit,
tout nu, et la Suzon lui masse la poitrine et le ventre. Il a un peu honte
d’être nu et, en même temps, il éprouve un trouble joyeux et s’abandonne.
Il se met à parler. Suzon l’écoute gravement puis elle rit, d’un rire
complice. Niniko laisse un ot de mots jaillir de sa bouche. Voudrait-il les
retenir qu’il ne le pourrait pas. Les aveux se poussent hors de lui, éclatent
sur ses lèvres. Il s’entend raconter ainsi, de très loin, tout ce qui lui vient :
Davy, Fofe e, les parents, Augustin l’étudiant médecin, l’école de Jules
Verne et celle de papa, les livres « sur la vie » et l’atroce baiser, les vers
volés de Davy, Mlle Rachel et la rouquine aux pieds nus, son envie de
s’évanouir ou de mourir parce que tout le monde aime Davy et personne ne l’aime, lui… « C’est pas vrai qu’il fait des vers, il les copie dans le cahier
de grand-père l’inspecteur ! » Niniko s’aperçoit qu’il a commencé à
trahir tous ses secrets et ceux de sa famille. Un remords lui pince le cœur.
Mais il ne peut pas s’arrêter, les mots lui échappent, il boit ses larmes tout
en parlant. Il se croyait digne de con ance et il a dégoisé, cafardé,
mouchardé, cancané comme une vieille épicière. Il voudrait au moins se
repentir et il ne peut pas. Il avait besoin de lâcher toutes ces choses qui
bouillonnaient dans sa tête, dans son cœur, comme la bile qu’on doit
vomir. Il se sent mieux, quoique faible et un peu évreux.
Suzon le regarde en souriant, lui caresse le front. Il a parlé si bas et si
vite qu’elle l’a peut-être mal entendu quand il a cafardé Davy !
Niniko a été brûlant de èvre pendant deux jours et il a dû garder la
chambre, couvé et dorloté et câliné par Suzon. Elle lui a demandé s’il
voulait qu’on prévienne son père, puisque sa mère est à Sète. « Il y a sans
doute une cabine de téléphone à Saint-André… » Il l’a suppliée, d’une voix
tremblante.
— Soigne-moi ici, Suzon, et ne dis rien au téléphone. Je ne veux pas
retourner avec mon père !
Il s’endort quelques minutes. Un cauchemar le réveille. Il se cache la tête
dans l’oreiller et somnole un moment. Il est si fatigué. Le même
cauchemar revient aussitôt, c’est Le Roi des Aulnes, dans le livre de lecture
du cours moyen, le fameux Mironneau.
« Je t’aime, ta douce gure me plaît ; et si tu résistes, je t’entraîne de force.
– Père, père ! Voilà qu’il me saisit. Le roi des Aulnes m’a fait bien mal ! »
Il rêve qu’il lit ce e histoire dans le Mironneau et qu’il la vit en même
temps. Il voudrait s’arrêter, mais une force le pousse, il doit aller jusqu’au
bout de la lecture.
« Le père frissonne, il presse sur son cheval et serre sur sa poitrine l’enfant
qui gémit. Il arrive chez lui à grand-peine : l’enfant était mort dans ses
bras. »
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