L'année du certif

Michel Jeury · Chapitre 8 sur 49

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L'année du certif

Chapitre 8

 

 

Deux fois par semaine, les « certi cats » de Saint-André et de Saint-

Pierre se réunissent à l’une ou l’autre école, au complet ou non, pour une

séance d’entraînement. Il reste bien assez de temps aux enfants pour

baguenauder dans la campagne ou au bord de la rivière : tel est, du moins,

l’avis des maîtres, pas toujours partagé par les élèves, surtout les garçons.

En fait, ni César Rouvière ni Jeannot Constant, qui aident leurs parents, le

premier dans les terres, le second à l’atelier de forge et ferronnage, ne se

montrent beaucoup à l’école. Les mères voient avec faveur les e orts de

l’instituteur pour pousser aux études leurs ls et leurs lles, mais les pères,

qui songent à leur succession, trouvent que « monsieur Paul » exagère à

vouloir faire de tous les gars des escrivaïres. On veut bien le certi cat pour

son Jeannot, son Martial ou son César, un diplôme dans la famille, on a

beau dire, ça vous pose. À condition de pas leur donner à tous, et surtout

aux aînés, l’idée de s’en aller fonctionnaires à la ville… Pour les lles, les

avis sont partagés. i n’a pas rêvé de voir sa « drôle » épouser un

pasteur ? Mais les femmes savantes ne sont pas toujours appréciées des

garçons et il n’y a pas assez de pasteurs pour toutes. ant à tenir un

emploi, le seul jugé digne d’une lle des Cévennes, c’est celui de maîtresse

d’école, de « régente », qui n’est pas à la portée de la première venue,

même munie de son certi cat.

À Saint-André, l’adjoint François Javols, qui s’occupe de l’école – et

même un peu trop, de l’avis de Paul Fontanes –, se pose bien des questions sur l’avenir de ses quatre lles. L’aînée, Sarah, est du certi cat ; Noémi, la

deuxième, suit de près ; les deux dernières sont encore dans la petite

classe, où elles apprennent à lire sans ardeur. L’adjoint s’est opposé à

l’idée de l’école mixte, qui avait de son point de vue un grave

inconvénient : séparer ses deux grandes de ses deux petites. Or il était

convenu avec la dame que Sarah et Noémi pourraient aider leurs petites

sœurs dès qu’elles auraient le temps…

L’école mixte est maintenant autorisée dans les communes à plusieurs

classes par la loi du 12 février 1933, complétée par la circulaire

ministérielle du 26 mai de la même année. Le maire s’est renseigné à la

sous-préfecture : Saint-André répond aux conditions xées par les

circulaires du ministre, le maître est dans son droit. Le conseil

départemental de l’enseignement primaire a donné un avis favorable et le

conseil municipal n’a pas osé aller contre monsieur Paul, qui est le ls de

l’inspecteur. Mais l’adjoint Javols ne se leurre pas, les gens du pays

n’apprécient guère l’école mixte. Non pour des raisons de moralité mal

comprise, comme chez les catholiques de Génolhac et de la Cèze, ou ceux

de la plaine de Nîmes, mais pour une simple question d’honneur

communal. C’est le privilège d’une commune bien peuplée d’avoir son

école des lles et son école des garçons, comme le chef-lieu de canton. Les

petites communes, du genre de Saint-Pierre, qui sont à peine plus que des

hameaux, n’ont pas assez de gosses pour s’o rir deux écoles et sont bien

obligées d’entasser leurs gamins dans une classe unique, lles et garçons

mêlés.

L’adjoint Javols n’est même plus sûr que le progrès aille toujours dans le

bon sens. Mais, avec quatre lles sur les bras, il lui faut subir en silence. En

silence, ou presque. Il a quand même pris son courage à deux mains et il a

dit deux mots à monsieur Paul au sujet de ce e association pour le

certi cat avec Mlle Rachel, la maîtresse de Saint-Pierre.

— Il se cause pas mal de ce e a aire. M’est avis qu’elle ne plaît pas à

tout le monde.

— Mon bon, répond l’instituteur d’un ton suave, vous savez comme moi

que pour plaire à tout le monde il faut se lever avant le soleil et se coucher

après la lune !

— Me baladez pas avec les astres, monsieur Paul. Comprenez que je suis

bien embêté, en tant que d’adjoint.

— Dites-moi, mon bon, qu’est-ce qui vous ennuie ? Je compte sur votre

Sarah pour la prochaine préparation. Vous savez qu’elle a besoin de

travailler pour être prête l’an prochain.

François Javols répète en bafouillant :

— Voilà, ce qui m’ennuie au juste, je vais vous dire…

— Parlez, n’hésitez pas, racontez-moi ce qui vous chagrine. En tant

qu’adjoint au maire, mon cher, vous êtes ici le représentant de la

République. C’est aussi pourquoi je suis bien décidé à aider votre Sarah

tant que je pourrai.

— C’est rapport aux gens de Saint-Pierre, qui…

— N’ayez aucun scrupule à parler franchement. Nul n’est au-dessus de

la critique. Mon père – monsieur l’inspecteur – m’a rmait encore le jour

du certi cat à Anduze…

En n de compte, le pauvre adjoint n’a pu exprimer ses doléances, à

savoir que les gens de Saint-André redoutaient d’être berlurés une fois de

plus par les malicieux montagnards de Saint-Pierre. Et qu’ils rendraient le

conseil municipal tout entier responsable si le fait s’avérait ! Fidèle à sa

manière, le maître d’école l’a encouragé à parler sincèrement, mais ne l’a

pas laissé ouvrir la bouche. Et l’adjoint a dû s’engager à envoyer Sarah aux

préparations communes du certi cat !

Heureusement, sa grande n’a pas une très bonne santé. Il pourra

toujours prétexter un bobo pour la garder à la maison.

Paul Fontanes a eu moins de chance avec sa femme. Claire a décidé

d’aller se reposer (et se « remplumer », dit-elle) deux semaines à Sète,

dans sa famille. Elle emmènera Antoine et Fofe e. Un peu plus tard, René

ira passer quelques jours à Alès, chez son grand-père l’inspecteur… « Ah

non ! » Paul n’est pas d’accord pour se laisser enlever son ls aîné, son

meilleur sujet. Et les préparations de vacances ? Mlle Rachel rirait bien !

— Ma chérie, je te rappelle que l’année du certi cat est commencée pour

Antoine.

— Justement, elle n’est pas commencée. Et ses grands-parents ne l’ont

pas vu depuis six mois.

— J’accepte qu’il parte trois ou quatre jours, mais pas plus. Tu pourras

rester et garder ta gamine. Mais j’irai chercher Antoine au train, à Alès,

pas plus tard que dimanche.

— Antoine sait très bien faire le voyage tout seul. Et comment iras-tu le

chercher, puisque tu n’as pas d’auto ?

— Est-ce que tu me reprocherais par hasard de n’avoir pas d’auto ? Dis-

le franchement. Je me réjouissais à l’idée que M. Laporte, le directeur de

l’école de Saint-Jean, en avait acheté une et qu’il allait passer désormais

toutes ses vacances, et ses jeudis et ses dimanches, en excursions et

villégiatures au lieu de travailler avec ses candidats. N’est-ce pas une

bonne nouvelle ?

Claire sourit. Son regard brille de malice derrière ses lune es. Elle fait

tourner son alliance autour de son doigt.

— Une très bonne nouvelle. Pour sa femme et ses enfants ! Moi, je ne

tiens pas à avoir une auto, et il ne me semble pas que notre budget le

perme ra avant longtemps. Je te dis que notre Antoine passera quinze

jours chez ses grands-parents, au bord de la mer, comme tous les ans !

Paul Fontanes se fro e longuement le menton.

— Certes, certes. Eh bien, eh bien…

Claire lui pose un baiser rapide au coin de la bouche.

— Tu te débrouilleras, n’est-ce pas, mon chéri ?

 

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