L'année du certif
Chapitre 7
C’est le mois de mai
La jeune année arrive avec l’aurore au front, Remet le temps à neuf, court d’un pas leste et prompt, Lave le ciel, sourit à la terre engourdie,
Et commence gaiement par une mélodie,
Le printemps. Chantez, nids ! Ô eurs, dans les fossés,
Les ravins, les étangs, les bois, les champs, croissez !
Boutons-d’or que j’ai vus aux Feuillantines, Renaissez ! Fourmillez ! liserons, églantines,
Pâquere es, iris, muguets, lilas, jasmins !
Victor Hugo, in L. Dumas,
Livre unique de français, Librairie Hache e.
Moins de deux mois avant le certi cat.
Chacun chez soi : les élèves de Saint-André ne monteront plus à Saint-
Pierre ; ceux de Saint-Pierre ne descendront plus à Saint-André.
Niniko est malheureux de ne plus voir Pascaline. À certains signes, il a
deviné que Davy aussi avait du chagrin. Mais Davy a au moins une
consolation : il est le meilleur et il sera premier du canton. Niniko croit à
la victoire de son frère. Cousin Martin peut bien raconter ses sorne es, le
Jouanen de Saint-Jean ne ba ra pas Davy, parce que Davy est le plus fort
et parce qu’il lit des romans complets sur la vie… Mais si Jouanen en lisait
aussi ? Niniko a suggéré à Tavou Maucloux de poser la question. Davy a
approuvé l’idée, Niniko était très er.
Un lundi matin, avant la morale, Tavou lève la main.
— M’sieu, m’sieu !
Il a mal choisi son moment. Papa n’aime pas être dérangé au moment de
commencer la morale. Une fois débarrassé de la leçon, il sourit gaiement,
se fro e les mains, si ote, on peut parler de n’importe quoi. Il pointe sur
Tavou la bague e de bambou qui servait à la lecture des petits avant
l’école mixte.
— Alors, Maucloux, on a son avis à donner ?
— C’est cousin Martin, m’sieu. Y m’a rapporté au sujet de Jouanen du
certi cat !
— Oui, oui, bien, bien. Nous en parlerons plus tard.
and même, on voit bien que papa est pressé de connaître le rapport
de cousin Martin sur Jouanen du certi cat. Il expédie en deux temps trois
mouvements la maxime du jour : « L’argent est un bon serviteur et un
mauvais maître » (Alexandre Dumas ls). Marie Jau ret demande si c’est
bien ou mal d’acheter à crédit à la Manufacture d’armes et cycles de Saint-
Étienne, comme on fait dans les problèmes. Il l’envoie quasiment au bain.
— On fera une autre leçon de morale sur l’achat à crédit. Maucloux,
nous t’écoutons…
Il se campe les mains sur les hanches et se racle la gorge.
— Cousin Martin a donc appris quelque chose d’important ?
— Oui, m’sieu. C’est sûr qu’il est bon en tout, sauf en gym et en chant.
Cousin Martin y dit : « Il est bien mariolle, d’aquel couquinas de drôle ! »
Mais des fois, Jouanen du certi cat, il a les sangs retournés pour un rien.
Alors il a les bou ets qui viennent tout cou es…
— Les poumons qui en ent, traduit papa, l’air soucieux. Hum, hum, il
me semble que ce jeune homme sou re d’asthme.
Un silence religieux s’est fait dans la grande classe. Même ceux du cours
moyen première année ont senti la gravité de l’a aire. On entend une
petite voix dire une récitation dans la classe de la dame. Tavou Maucloux
poursuit en cherchant ses mots.
— Et quand ça y fait ça, à Jouanen, il vient tout indourmi. Il a le porte-
plume qui lui tombe de la pa e ! Il peut pus lire, pus écrire d’un moment.
Des fois, faut qu’y sorte dehors pour se vider les bou ets !
Papa marche autour de la classe, hoche la tête gravement.
— Mes enfants, c’est une grave faute morale de se réjouir du malheur
d’autrui. Néanmoins…, toutefois… Il semble bien que notre ami Jouanen
ne soit pas taillé pour l’École polytechnique. Cet asthme – si c’est de
l’asthme, comme je le pense, mais je ne suis pas médecin – pourrait le
gêner quelque peu au certi cat. Surtout s’il est fort émotif, ainsi que le
rapport de cousin Martin le laisse entendre, à l’oral, en particulier. ant à
nous, eh bien, nous allons travailler aussi dur que par le passé, sinon plus.
« Dictée !
À la récréation, les garçons du certi cat, plus Niniko , se rassemblent
autour de Tavou Maucloux. Davy envoie à son copain un coup de poing
fraternel dans les côtes.
— J’ sens que t’as pas tout dit !
Maucloux ricane, la bouche tordue, l’œil malin.
— Sûr, qu’ j’ai pas tout dit. Cousin Martin s’est renseigné, vu qu’y
connaît tout l’ monde, à Saint-Jean. Y pense que Jouanen a jamais lu
d’ romans sur la vie. Il est tout amaïri pour son âge !
— ’est-ce que ça veut dire, amaïri ? demande Niniko .
— C’est du patois, faon de biche, dit Tavou.
— Il traîne dans les jupes de sa mère, quoi, explique Jeannot Constant.
Davy n’a pas l’air convaincu.
— Comment y peut savoir que Jouanen lit pas de romans sur la vie, ton
cousin ?
Tavou Maucloux tord le nez, grimace, roule les yeux.
— Y s’est renseigné, quoi.
César Rouvière hausse les épaules.
— Ça sert à quoi, pour le certif, les romans sur la vie ? J’en lis pas, moi !
Tavou regarde le gros César par en dessous, d’un air rigolard et un peu
méprisant.
— Moi non plus, j’en lis pas. Cousin Martin m’essplique tout, j’ai pas
besoin d’ romans.
— Oka, oka ! dit Davy. Moi, j’en lis, ça m’ servira pas bien pour l’écrit.
Mais à l’oral un peu ! Tiens, si je tombe sur une bonne femme, en lecture
ou en récitation, j’ sais ce qu’elles ont dans la tête, les bonnes femmes.
J’ ferai le maximum, on parie ?
« Dictée », dit papa.
« Je lis la dictée. »
« Dictée ! »
« Relisez la dictée. »
« Voici les notes de la dictée. »
Dictée, dictée, dictée… La moyenne est de deux par jour pour les
candidats au certi cat : une le matin, à l’heure normale, une autre le soir
après la classe. Marie Jau ret a droit, de temps en temps, à une dictée
personnelle de ra rapage, avec le maître derrière son dos ou penché sur
son épaule pendant un quart d’heure ou vingt minutes et pas loin d’une
demi-heure, assis près d’elle sur le banc ou la table, pour une correction
immédiate et détaillée. Elle court à sa maison, la tête pleine de frelons et
de fredons, emportant cinq verbes à conjuguer, trois règles et sept mots à
copier dix fois, un problème sur les intérêts, six dates et quatre
départements. Elle a ni par avoir les yeux secs. Elle ne trouve même plus
de larmes pour les grandes occasions, qui pourtant ne manquent pas.
— Je l’aurai, dit-elle. Je le sens. Et le maître en est sûr, maintenant.
Pourvu que mon papa tienne jusqu’à la date !
Davy n’est pas épargné.
— Puisque la République nous a donné l’électricité, dit papa, il faut
pro ter de nos soirées. Antoine, Niniko , dictée !
Antoine n’en est plus depuis quelque temps aux banales dictées du
certi cat. Papa fouille de vieux numéros du Manuel général, en quête
d’exercices de niveau supérieur.
— J’espère qu’une dictée du brevet ne te fait pas peur, mon ls ?
Niniko , tu t’arrêteras quand tu seras fatigué. Tiens, j’ai là un texte sur les
montagnes Rocheuses d’Amérique qui, entre parenthèses, ressemblent
beaucoup à nos Cévennes… Ha ! ha ! Ça m’étonnerait que Jouanen fasse des dictées du brevet. Et ne parlons pas de la petite rouquine d’en haut,
dont le nom m’échappe. Écoutez !
’ on se gure un chaos de précipices presque perpendiculaires,
d’anfractuosités, de crevasses lézardées, çà et là tapissées de tou es
d’arbustes, de pics superposés les uns aux autres. En suivant le sentier étroit
qui rampe entre l’abîme et les parois formées par les pierres, si vos nerfs vous
perme ent de vous pencher au-dessus du bord…
Tout à fait les Cévennes, songe Niniko . Et les nerfs de maman ne
supportent pas qu’elle passe au bord des ravins. « Tu ne seras jamais
cévenole ! » dit papa en rigolant. Maman en est très malheureuse. Elle dit :
« C’est vrai, chez moi, quand on tombe dans un trou, on risque de perdre
sa chaussure et de mouiller son bas. Ici, on vient ramasser tes os cent
mètres plus bas, cent ans après ! » N’empêche qu’elle se porte maintenant
comme un charme, grâce au docteur de Nîmes. Elle a pris le train avec son
vélo pour le faire réparer à Alès, elle est revenue en pédalant. Papa en est
resté comme deux ronds de an… Tiens, ça, c’est un vers de douze pieds,
ç’a même un nom, mais il a oublié. Il va le noter pour Pascaline.
Maman est revenue d’ Alès en pédalant.
Papa en est resté comme deux ronds de an !
C’est de beaux vers, et il ne les a pas chipés dans le cahier de grand-père
l’inspecteur, lui ! Il va écrire à Pascaline, puisqu’il ne la voit plus,
maintenant. Il lui fera une le re tout en vers pour lui donner de ses
nouvelles. Douze pieds, huit, dix, il mélangera un peu, ça sera plus vivant.
Il se met tout de suite à chercher le troisième. Maintenant, elle se promène
tous les jours… C’est de maman qu’il parle. Dès la classe nie, elle prend
son vélo et part sur la route de Saint-Jean, qui est assez plate jusqu’au
pont de… De temps en temps, elle lâche le guidon d’une main et la pose
sur son genou pour retenir sa jupe. and elle est assez loin du village,
elle reprend le guidon à deux mains et laisse sa jupe s’envoler. Ça, c’est
Davy et Tavou Maucloux qui l’ont vu avec les jumelles de Pénéquet. Ils ne
devraient pas regarder maman quand elle croit que personne ne la voit, au
lieu de gue er les amants et les femmes fatales !
Niniko se fait du mauvais sang pour son copain Télémaque Farinier. Le
pauvre croit que les sbires lui ont volé ses jumelles.
Il tire sa casque e sur ses yeux et se pince le double menton.
— Faut que je t’explique. Tout le monde a dit que l’ancien sultan s’était
coupé le kiki avec une paire de ciseaux, histoire de se brûler la cervelle,
quoi. Blague à part ! On savait bien que les hommes du grand vizir
l’avaient saigné comme un mouton ! L’a fallu qu’on s’esbigne au diable.
S’ils nous auraient a rapés, y nous auraient grillés à petit feu pour nous
faire causer ou un autre supplice. Ils en connaissent au moins cent !
— Au moins cent !
— Pourquoi tu crois que je me fais passer pour le ston d’un gargotier
de trou perdu ? Ha ! ha ! ha ! Je me cache des sbires !
— Tu crois qu’ils te cherchent toujours ?
— Les sbires ? Y lâchent jamais leur proie, mon petit. Et ça y est, ils
m’ont retrouvé et y m’ont volé mes jumelles ! Y me tournent autour pour
me me re sur les dents et que j’ me mange les sangs. Y vont essayer de me
faire cracher tout le secret !
Niniko se sent en faute et il a le cœur serré. Il sait la vérité : Tavou et
Davy ont chopé ses jumelles à Pénéquet pendant qu’il faisait un somme.
Niniko voudrait bien rassurer son copain, lui prouver que les sbires ne
sont pour rien dans la disparition des jumelles. C’est donc qu’ils ne l’ont
pas encore retrouvé.
« Tu peux dormir sur tes deux oreilles, Pénéquet… » Mais ça serait
vendre la mèche, trahir son frère et Tavou. Pendant ce temps, le pauvre
Télémaque se fait un sang d’encre.
— Je m’ demande bien c’ qu’y vont m’inventer comme supplice. Y sont
foutus de m’a acher avec une bonne femme !
— Une femme fatale ?
— Ouais, p’tit gars, tu l’as dit. Une femme fatale !
Rien que de penser à ce terrible supplice, Niniko en a le ventre tout
remué.
La dictée est aussi loin que les montagnes Rocheuses.
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