L'année du certif
Chapitre 12
Rédaction. Il ne faut pas se er aux apparences. Imaginez quelques scènes pour prouver la
justesse de ce précepte.
E. Pérochon, À l’ombre des ailes, op. cit.
Plus que trois semaines.
— Aujourd’hui, dit M. Balthazar, nous n’allons pas travailler. Nous
allons seulement ré échir comment progresser encore pour le certi cat et
pour vos études, après le certi cat.
— Moi, je veux être vendeuse, parrain, dit Pascaline. Je ne veux pas
étudier après le certi cat.
— Ma foi, dit M. Balthazar, tu veux donc rester debout derrière un
comptoir toute ta vie ? Et, en prime, te faire engueuler par ton patron pour
un oui ou pour un non ?
Niniko voit Pascaline se fro er les chevilles au sang, sous la table. Elle
est pieds nus, son parrain lui permet d’enlever ses chaussures. Il lui
permet tout. Elle le regarde d’un air de dé , le nez froncé et la bouche
pincée.
— Mon patron n’osera jamais m’engueuler !
— Jamais. Dès qu’il te verra, si pimpante et si rousse, il dira : « C’est la
femme de ma vie. Tant pis si elle est presque ille rée. Je l’épouse ! »
Pascaline rougit et baisse le nez sur son livre. Sous la table, elle se fro e
les pieds sauvagement. Niniko aimerait bien essuyer avec son mouchoir le sang rouge qui perle. Elle va nir par tacher le tapis de son parrain !
— Parrain, dit-elle, vous vous payez ma ole devant les garçons, c’est
très méchant.
M. Balthazar est un homme d’une cinquantaine d’années, grand et fort,
le torse massif et un cou de taureau. On le verrait bien monter au grenier,
un sac de grain sur chaque épaule. Or il a fait fortune aux colonies, il est
revenu vivre dans son mas et il ne travaille pas de ses mains. Il a une jeune
et jolie servante, Anaïs, mais il ne veut pas l’épouser : il dit qu’il épousera
une femme de la ville, avec de beaux atours, des bas de soie, et qui se lave
tous les jours.
Niniko a déjà remarqué que Pascaline et Anaïs se détestaient, en
essayant de ne pas trop le montrer devant M. Balthazar. Il a calculé :
« Elles l’aiment toutes les deux, alors elles sont jalouses, elles s’en
veulent ! » Depuis qu’il vient au mas Gibelin, il a souvent des impressions
de grande personne. M. Balthazar marche dans la grande pièce du mas, les
mains derrière le dos, les épaules un peu voûtées, comme papa. Mais c’est
beaucoup plus impressionnant, vu qu’il a au moins deux fois le volume de
papa. Il se retourne soudain, avec une vivacité extrême pour sa
corpulence. Il relève les pointes de sa moustache en xant Pascaline dans
les yeux.
— Les garçons savent ce qu’ils veulent. Davy sera au moins instituteur
et peut-être inspecteur d’Académie. Niniko sera au moins sergent de la
coloniale et peut-être, un jour, capitaine ou commandant. J’aurai d’ailleurs
quelques bons tuyaux à lui donner s’il persiste dans ce e voie. Mlle Rachel
a raison : une femme doit avoir une autre ambition que d’épouser son
patron !
Pascaline s’arrache la peau des pieds. Elle s’aplatit sur le bord de la table
et regarde son parrain en roulant les yeux.
— Je n’ai pas dit que je voulais épouser mon patron !
M. Balthazar la regarde de haut, poings serrés.
— C’est dommage. Je pourrais raconter que ma lleule est la femme du
patron, au lieu de dire qu’elle est une petite vendeuse de bonneterie ou
n’importe quoi de ce genre !
Pascaline tourne la tête. Niniko voit les larmes briller dans ses yeux.
Elle se met à gri onner sur son cahier de brouillon.
— Parrain, que voulez-vous que je fasse ?
— Je veux que tu prennes exemple sur Davy. e tu vises la mention
très bien au certi cat, à défaut du prix cantonal ! Et d’un. e tu
continues tes études au moins jusqu’au brevet, puisque tu en es capable !
Et de deux.
Davy se tortille sur sa chaise, lève les yeux au plafond.
— A endez, m’sieu Balthazar. Je suis pas encore premier du canton.
Faut pas oublier le Jouanen de Saint-Jean-de-Combas !
— Moi, je parie sur toi, Fontanes. Premier du canton : Antoine Fontanes,
de Saint-André-la-Vallée. Second, Jouanen, de Saint-Jean. Troisième,
Marguerite Robert, de Saint-Pierre-du-Mont. Voilà… Si Marguerite est
reçue, elle aura une bicycle e. Bon, c’est gagné d’avance ; elle l’a choisie
dans le catalogue de la Manufacture de Saint-Étienne et je vais la
commander pas plus tard que ce e semaine. Et si elle est dans les trois
premiers, je lui donne en plus mille francs !
Davy regarde Pascaline dans les yeux.
— Tu as quand même de la chance. Mille francs, c’est une somme ! C’est
le prix d’une carabine Rival, à répétition automatique, comme celle qui est
accrochée au mur, là, dit-il avec un geste du pouce par-dessus son épaule.
Pascaline ne peut s’empêcher de rire tout bas.
— Tu as envie d’une carabine à répétition ?
— Pour chasser les fauves…
— Tu as envie de chasser les fauves ?
Davy hausse les épaules. Les lles sont bêtes, songe Niniko . Même
Pascaline, quelquefois. i n’aurait pas envie de chasser les fauves ? Avec
une carabine ou n’importe comment !
— C’est le prix d’un vélo grand sport à quatre vitesses rétro-directes ! Le
prix d’un poste de T.S.F. à cinq lampes…
— Tu sais le prix de tout ! s’exclame Pascaline, admirative.
— Le prix d’une paire de jumelles qui grossissent trente fois…, quarante
fois !
— Tu en as déjà une paire.
— Elles sont à Tavou Maucloux. Et puis elles grossissent rien du tout, six
fois peut-être.
M. Balthazar écoute la discussion, debout près de la table où sont assis
les enfants. Il décroise les bras pour se caresser la moustache.
— La carabine Rival coûtait mille francs quand je l’ai achetée, il y a plus
de dix ans. Elle vaut bien davantage en 1935. Comme vous savez, les prix
augmentent beaucoup depuis la guerre. Disons qu’aujourd’hui on peut
avoir avec mille francs un fusil Robust assez ordinaire… pour chasser le
lapin !
— Je veux m’acheter une motocycle e Gnome & Rhône, quand j’aurai
seize ans ou dix-sept, dit Davy. Il faut que je commence à économiser dès
maintenant.
Pascaline décoche à M. Balthazar un sourire enjôleur.
— Et si je suis première du canton, parrain, combien me donnerez-
vous ?
M. Balthazar enfonce les deux mains dans les poches de sa veste, les
ressort aussitôt pour fourrager dans ses cheveux, rares, pose en n les
poings sur ses hanches.
— Dommage que tu ne parles pas sérieusement.
— Mais si, parrain, je parle sérieusement. Un accident est vite arrivé.
Jouanen, de Saint-Jean, peut s’étou er pendant l’examen, et Davy avoir
une rage de dents ou je ne sais pas quoi. Moi, je me ferai peut-être saigner
les chevilles comme je fais tout le temps, mais ça ne me gênera pas tant. Et
alors, toc ! Du coup, je serai la première ! Combien vous me donnerez ?
— Deux mille francs. Davy va nous dire ce qu’on peut acheter avec deux
mille francs !
— Une T.S.F. superhétérodyne à neuf lampes ! dit Davy.
— Eh bien, voilà. Et maintenant, nous allons laisser les questions de gros
sous et parler un peu d’amour. Je vous lis la suite de Premier Amour, de
Tourgueniev. Où est donc ce livre ? Le voilà. J’ai bien marqué la page ?
Oui. Nous y sommes.
M. Balthazar s’assoit au bout de la table, respire longuement et se met à
lire d’une voix sonore.
— « Écoutez-moi bien, reprit-elle. Vous ne me connaissez pas encore. Je
suis une lunatique. Vous avez seize ans, n’est-ce pas ? Moi, j’en ai vingt et
un… Je suis beaucoup plus vieille que vous. Par conséquent, vous devez
toujours me dire la vérité… et m’obéir, ajouta-t-elle. Allons, regardez-moi
bien en face… Pourquoi baissez-vous tout le temps les yeux ? »
Niniko surveille les pieds de Pascaline sous la table, tout en écoutant la
lecture. Ce e histoire a l’air d’intéresser beaucoup la rouquine. Elle ne
bouge plus du tout les jambes, elle garde ses chevilles croisées, sans les
fro er l’une contre l’autre, mais un let de sang continue de couler et se
perd dans sa chaussure.
M. Balthazar lit toujours…
— Et j’aurais voulu caresser doucement chaque pli de ses vêtements. Je suis
en face d’elle, nous avons fait connaissance… Les bouts de ses petits pieds
dépassaient, espiègles sous la jupe, et j’aurais voulu les adorer à genoux…
Niniko lève un nez rêveur et se demande s’il aimerait caresser les
vêtements de Pascaline. Non, il ne croit pas en avoir envie. Adorer ses
pieds à genoux ? Peut-être.
En tout cas, il est bien agréable de travailler avec quelqu’un qui n’est
pas maître d’école. Maman lit quelquefois des histoires aux petits, mais on
ne peut pas imaginer papa faisant la lecture à ses « certi cat ». Niniko
étou e un rire tellement l’idée lui paraît drôle. M. Balthazar lève les yeux
de son livre.
— ’est-ce qui t’amuse tant, jeune Niniko ? Avec un nom comme le
tien, tu devrais adorer les princesses russes !
Et Pascaline éclate de rire. Elle rit tout le temps, comme la princesse.
Pourquoi les lles rient-elles sans cesse ? Tiens, encore des vers, un peu
boiteux mais tant pis.
— Dictée, annonce M. Balthazar. A endez, nous allons la faire à ma
façon. Je vais la lire, puis je lirai chaque phrase, et on discutera de
l’orthographe de tous les mots. Ça vous plaît ?
— Ça nous plaît, dit Pascaline.
Davy grogne un peu.
— Je m’en che. Je fais plus de fautes !
Niniko se demande si Davy et Pénéquet niront par lui prêter L’Atroce
Baiser, comme ils l’ont promis. Ça, c’est un livre sur la vie, un vrai roman
complet.
En a endant, il pré ère Jules Verne à Tourgueniev.
En sortant du mas Gibelin, les trois enfants ont couru vers l’ombre et la
fraîcheur du valat. Ils se sont assis sur des pierres lisses. Ils regardent les
bergeronne es tro er au bord du ruisseau, ce qui est signe d’orage. De
sombres nuées montent au-dessus des collines, du côté de la mer. Le
tonnerre se fait entendre par saccades, loin encore. Les éclats du soleil
couchant jaillissent entre les nuages, dans l’échancrure de la vallée. Les
enfants ont senti tous ensemble la beauté de l’instant. Ils frissonnent d’un
trouble secret, fait d’a ente et de douce peur.
Davy, le premier, secoue la tête, se force à rire.
— ’est-ce qu’on a ? ’est-ce que vous avez ?
— On n’a rien, dit Pascaline. C’est l’orage. Ça me serre là…
Elle porte la main à son cou, puis à sa poitrine, où elle la laisse posée, et
cherche son sou e au fond de ses poumons.
— Comment trouvez-vous mon parrain ?
Niniko ouvre la bouche, mais Davy lui fait signe de se taire.
— Combien il a ?
— Combien il a de quoi ?
— D’argent. De fortune.
Pascaline lâche un rire étou é.
— Beaucoup !
Niniko gue e Pascaline du coin de l’œil. Elle a encore les pieds en
sang. Ses sandales blanches sont même tachées de brun. Plus il la regarde,
plus son nombril se serre, et son ventre ne respire plus du tout. Mais il a
l’habitude, maintenant, ça passe au bout d’un moment, et il ne s’étou e
jamais. Et puis ça le prend surtout quand il regarde Pascaline, et ça c’est
bien étrange. Elle a peut-être un microbe, et alors il le respire et ça lui
descend au ventre. Tant pis, tant mieux, il aime bien la regarder, rester près d’elle sans rien dire, tandis qu’elle parle avec Davy. Il suce une plaie à
son genou pour se donner une contenance.
Si Davy n’était pas là, il aimerait aider Pascaline à se laver les pieds
dans le ruisseau, mais elle n’en a peut-être pas envie… Elle a vu qu’il la
regardait, elle lui sourit, elle a toujours une moue gourmande, on dirait
qu’elle va manger les premières cerises de l’année. Et puis le soleil
couchant en amme ses cheveux, rosit sa peau et donne un brillant cuivré
à ses taches de rousseur. Elle rit, elle a l’air d’une image de réclame en
couleurs.
Elle s’agenouille devant son cartable. Elle en tire le fouet qui lui sert à
chasser grandes oreilles et dents de lapin, elle le fait claquer au-dessus de
sa tête et se met à chanter et à danser La Danse des saisons.
Tourne, tournons, l’été nous gagne,
Un coquelicot dans tes doigts
Tourne la belle quatre fois !
Elle tourne. Sa robe vole haut sur ses jambes musclées de coureuse de
montagne. Niniko n’a plus un sou e d’air dans son ventre noué. Elle
danse pour Davy, pas pour lui. Il a bien de la chance, Davy ! Il rigole, il se
tape sur les cuisses.
— C’est l’orage qui te met dans cet état ?
— C’est l’orage.
Elle danse, elle chante, elle fait claquer son fouet. Elle se cogne les
chevilles, s’arrache une croûte, et le sang se remet à couler sur ses pieds
agiles.
— Arrête un peu, dit Davy, et écoute-moi. C’est sérieux, tu crois, la
proposition de ton parrain ? Les deux mille francs si tu étais première du
canton ? Je sais qu’il est riche, mais quand même, deux mille francs, ça fait
un gros mois de salaire. On pourrait trouver une moto d’occase, à ce prix.
Il y va pas avec le dos de la cuillère, le père Balthazar !
Pascaline se met à tourner au ralenti, en tenant son fouet par les deux
bouts. Elle bâille la bouche grande ouverte, parce qu’elle a les deux mains
occupées.
— Il a un million. Deux mille francs, c’est rien pour lui. Et puis il sait
que je serai pas la première du canton. Si tu veux…
Elle sautille par entrechats, en se servant de son fouet comme corde. Le
tonnerre rythme son jeu à petits coups de tambour. Elle regarde Davy, se
mord la lèvre et rit en dedans.
— Si tu veux, t’as qu’à faire un problème faux exprès, ou plein de fautes
à la dictée, ou rater le calcul mental, ou tout ça à la fois. Et si le pauvre
Jouanen a le si et coupé par son bobo, je serai la première du canton. Et
on partagera les deux fa ots !
Elle rit très fort pour montrer que c’est une blague, puis elle fait
tournoyer son fouet à toute vitesse, saute à pieds joints, perd une sandale,
je e l’autre, continue. Davy se lève.
— Ouais, et puis y en a peut-être plein d’autres qu’on connaît pas, qui
peuvent nous ba re.
Pascaline lâche son fouet, reprend son sou e, la bouche ouverte, une
main sur la poitrine, les yeux humides.
— Tu as raison. Je voulais rire.
Davy hoche la tête, regarde le ciel du coin de l’œil. Niniko est sûr qu’il
pense aux mille francs qu’il pourrait gagner sans se fatiguer. Mais, bien
sûr, c’est une niche que Pascaline a voulu lui faire. Il donne un coup de
pied à une pierre et l’envoie sans coup férir dans la cascade du ruisseau.
— Dommage. C’est la faute à la fée Gogote ! Niniko !
Il toise son frère comme s’il découvrait juste sa présence.
— ’est-ce que tu fous là ? Cours vite à la maison. Dis à papa et
maman que M. Balthazar nous a donné un devoir de plus et que j’arrive
dans une demi-heure. Tu as compris ?
Niniko se lève. « Oka ! » Il je e sur son épaule le sac bleu qu’il a pris à
la place de son cartable et part en tro inant. Mais il s’arrête à cinquante
pas et se poste derrière une haie de roseaux pour gue er son frère et
Pascaline.
C’est mal, il a honte. Il le fait quand même, la curiosité, qui lui pince le
cœur, est plus forte que la honte. N’est-ce rien que la curiosité ?
D’habitude, ça ressemble à un chatouillement, et ce qu’il ressent
maintenant est presque une douleur, au profond de la poitrine, comme une
petite bête qui mord.
Il les gue e. ’est-ce qu’ils vont faire maintenant qu’ils sont tout
seuls ? Se tenir la main ? S’embrasser ? Ils sont assis au milieu d’une tou e
de plantes d’eau, et il les voit mal. Ils se sont rapprochés, ils sont presque
épaule contre épaule. Davy se penche en avant. On dirait qu’il suce une
herbe. Pascaline a l’air de nouer les bras autour de ses jambes, elle baisse
la tête comme si elle posait le menton sur ses genoux.
Davy se penche vers elle. Niniko est maintenant presque sûr que leurs
têtes se touchent. Il renonce à gue er et s’éloigne à reculons. Le tonnerre
gronde par-dessus les collines. Les abeilles bourdonnent sur les eurs
sauvages. Le ciel prend une teinte gorge-de-pigeon, les nuages volent vers
le nord, le dos gon é, en rangs serrés. Un éclair immense balaie le valat,
les faïsses, les vergers, le mas Gibelin, le ciel tout entier.
Niniko bute en reculant contre un gros mûrier. Il se retourne, appuie
les mains aux branches et se cogne la gure, de toutes ses forces, contre
l’écorce rugueuse, une fois, deux, trois, jusqu’à ce que son nez se me e à
pisser. Le tonnerre sonne sous son crâne. Le sang coule sur sa main
ouverte.
Il s’enfuit en courant.
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