L'année du certif

Michel Jeury · Chapitre 34 sur 49

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L'année du certif

Chapitre 12

 

 

Rédaction. Il ne faut pas se er aux apparences. Imaginez quelques scènes pour prouver la

justesse de ce précepte.

E. Pérochon, À l’ombre des ailes, op. cit.

 

Plus que trois semaines.

— Aujourd’hui, dit M. Balthazar, nous n’allons pas travailler. Nous

allons seulement ré échir comment progresser encore pour le certi cat et

pour vos études, après le certi cat.

— Moi, je veux être vendeuse, parrain, dit Pascaline. Je ne veux pas

étudier après le certi cat.

— Ma foi, dit M. Balthazar, tu veux donc rester debout derrière un

comptoir toute ta vie ? Et, en prime, te faire engueuler par ton patron pour

un oui ou pour un non ?

Niniko voit Pascaline se fro er les chevilles au sang, sous la table. Elle

est pieds nus, son parrain lui permet d’enlever ses chaussures. Il lui

permet tout. Elle le regarde d’un air de dé , le nez froncé et la bouche

pincée.

— Mon patron n’osera jamais m’engueuler !

— Jamais. Dès qu’il te verra, si pimpante et si rousse, il dira : « C’est la

femme de ma vie. Tant pis si elle est presque ille rée. Je l’épouse ! »

Pascaline rougit et baisse le nez sur son livre. Sous la table, elle se fro e

les pieds sauvagement. Niniko aimerait bien essuyer avec son mouchoir le sang rouge qui perle. Elle va nir par tacher le tapis de son parrain !

— Parrain, dit-elle, vous vous payez ma ole devant les garçons, c’est

très méchant.

M. Balthazar est un homme d’une cinquantaine d’années, grand et fort,

le torse massif et un cou de taureau. On le verrait bien monter au grenier,

un sac de grain sur chaque épaule. Or il a fait fortune aux colonies, il est

revenu vivre dans son mas et il ne travaille pas de ses mains. Il a une jeune

et jolie servante, Anaïs, mais il ne veut pas l’épouser : il dit qu’il épousera

une femme de la ville, avec de beaux atours, des bas de soie, et qui se lave

tous les jours.

Niniko a déjà remarqué que Pascaline et Anaïs se détestaient, en

essayant de ne pas trop le montrer devant M. Balthazar. Il a calculé :

« Elles l’aiment toutes les deux, alors elles sont jalouses, elles s’en

veulent ! » Depuis qu’il vient au mas Gibelin, il a souvent des impressions

de grande personne. M. Balthazar marche dans la grande pièce du mas, les

mains derrière le dos, les épaules un peu voûtées, comme papa. Mais c’est

beaucoup plus impressionnant, vu qu’il a au moins deux fois le volume de

papa. Il se retourne soudain, avec une vivacité extrême pour sa

corpulence. Il relève les pointes de sa moustache en xant Pascaline dans

les yeux.

— Les garçons savent ce qu’ils veulent. Davy sera au moins instituteur

et peut-être inspecteur d’Académie. Niniko sera au moins sergent de la

coloniale et peut-être, un jour, capitaine ou commandant. J’aurai d’ailleurs

quelques bons tuyaux à lui donner s’il persiste dans ce e voie. Mlle Rachel

a raison : une femme doit avoir une autre ambition que d’épouser son

patron !

Pascaline s’arrache la peau des pieds. Elle s’aplatit sur le bord de la table

et regarde son parrain en roulant les yeux.

— Je n’ai pas dit que je voulais épouser mon patron !

M. Balthazar la regarde de haut, poings serrés.

— C’est dommage. Je pourrais raconter que ma lleule est la femme du

patron, au lieu de dire qu’elle est une petite vendeuse de bonneterie ou

n’importe quoi de ce genre !

Pascaline tourne la tête. Niniko voit les larmes briller dans ses yeux.

Elle se met à gri onner sur son cahier de brouillon.

— Parrain, que voulez-vous que je fasse ?

— Je veux que tu prennes exemple sur Davy. e tu vises la mention

très bien au certi cat, à défaut du prix cantonal ! Et d’un. e tu

continues tes études au moins jusqu’au brevet, puisque tu en es capable !

Et de deux.

Davy se tortille sur sa chaise, lève les yeux au plafond.

— A endez, m’sieu Balthazar. Je suis pas encore premier du canton.

Faut pas oublier le Jouanen de Saint-Jean-de-Combas !

— Moi, je parie sur toi, Fontanes. Premier du canton : Antoine Fontanes,

de Saint-André-la-Vallée. Second, Jouanen, de Saint-Jean. Troisième,

Marguerite Robert, de Saint-Pierre-du-Mont. Voilà… Si Marguerite est

reçue, elle aura une bicycle e. Bon, c’est gagné d’avance ; elle l’a choisie

dans le catalogue de la Manufacture de Saint-Étienne et je vais la

commander pas plus tard que ce e semaine. Et si elle est dans les trois

premiers, je lui donne en plus mille francs !

Davy regarde Pascaline dans les yeux.

— Tu as quand même de la chance. Mille francs, c’est une somme ! C’est

le prix d’une carabine Rival, à répétition automatique, comme celle qui est

accrochée au mur, là, dit-il avec un geste du pouce par-dessus son épaule.

Pascaline ne peut s’empêcher de rire tout bas.

— Tu as envie d’une carabine à répétition ?

— Pour chasser les fauves…

— Tu as envie de chasser les fauves ?

Davy hausse les épaules. Les lles sont bêtes, songe Niniko . Même

Pascaline, quelquefois. i n’aurait pas envie de chasser les fauves ? Avec

une carabine ou n’importe comment !

— C’est le prix d’un vélo grand sport à quatre vitesses rétro-directes ! Le

prix d’un poste de T.S.F. à cinq lampes…

— Tu sais le prix de tout ! s’exclame Pascaline, admirative.

— Le prix d’une paire de jumelles qui grossissent trente fois…, quarante

fois !

— Tu en as déjà une paire.

— Elles sont à Tavou Maucloux. Et puis elles grossissent rien du tout, six

fois peut-être.

M. Balthazar écoute la discussion, debout près de la table où sont assis

les enfants. Il décroise les bras pour se caresser la moustache.

— La carabine Rival coûtait mille francs quand je l’ai achetée, il y a plus

de dix ans. Elle vaut bien davantage en 1935. Comme vous savez, les prix

augmentent beaucoup depuis la guerre. Disons qu’aujourd’hui on peut

avoir avec mille francs un fusil Robust assez ordinaire… pour chasser le

lapin !

— Je veux m’acheter une motocycle e Gnome & Rhône, quand j’aurai

seize ans ou dix-sept, dit Davy. Il faut que je commence à économiser dès

maintenant.

Pascaline décoche à M. Balthazar un sourire enjôleur.

— Et si je suis première du canton, parrain, combien me donnerez-

vous ?

M. Balthazar enfonce les deux mains dans les poches de sa veste, les

ressort aussitôt pour fourrager dans ses cheveux, rares, pose en n les

poings sur ses hanches.

— Dommage que tu ne parles pas sérieusement.

— Mais si, parrain, je parle sérieusement. Un accident est vite arrivé.

Jouanen, de Saint-Jean, peut s’étou er pendant l’examen, et Davy avoir

une rage de dents ou je ne sais pas quoi. Moi, je me ferai peut-être saigner

les chevilles comme je fais tout le temps, mais ça ne me gênera pas tant. Et

alors, toc ! Du coup, je serai la première ! Combien vous me donnerez ?

— Deux mille francs. Davy va nous dire ce qu’on peut acheter avec deux

mille francs !

— Une T.S.F. superhétérodyne à neuf lampes ! dit Davy.

— Eh bien, voilà. Et maintenant, nous allons laisser les questions de gros

sous et parler un peu d’amour. Je vous lis la suite de Premier Amour, de

Tourgueniev. Où est donc ce livre ? Le voilà. J’ai bien marqué la page ?

Oui. Nous y sommes.

M. Balthazar s’assoit au bout de la table, respire longuement et se met à

lire d’une voix sonore.

— « Écoutez-moi bien, reprit-elle. Vous ne me connaissez pas encore. Je

suis une lunatique. Vous avez seize ans, n’est-ce pas ? Moi, j’en ai vingt et

un… Je suis beaucoup plus vieille que vous. Par conséquent, vous devez

toujours me dire la vérité… et m’obéir, ajouta-t-elle. Allons, regardez-moi

bien en face… Pourquoi baissez-vous tout le temps les yeux ? »

Niniko surveille les pieds de Pascaline sous la table, tout en écoutant la

lecture. Ce e histoire a l’air d’intéresser beaucoup la rouquine. Elle ne

bouge plus du tout les jambes, elle garde ses chevilles croisées, sans les

fro er l’une contre l’autre, mais un let de sang continue de couler et se

perd dans sa chaussure.

M. Balthazar lit toujours…

— Et j’aurais voulu caresser doucement chaque pli de ses vêtements. Je suis

en face d’elle, nous avons fait connaissance… Les bouts de ses petits pieds

dépassaient, espiègles sous la jupe, et j’aurais voulu les adorer à genoux…

Niniko lève un nez rêveur et se demande s’il aimerait caresser les

vêtements de Pascaline. Non, il ne croit pas en avoir envie. Adorer ses

pieds à genoux ? Peut-être.

En tout cas, il est bien agréable de travailler avec quelqu’un qui n’est

pas maître d’école. Maman lit quelquefois des histoires aux petits, mais on

ne peut pas imaginer papa faisant la lecture à ses « certi cat ». Niniko

étou e un rire tellement l’idée lui paraît drôle. M. Balthazar lève les yeux

de son livre.

— ’est-ce qui t’amuse tant, jeune Niniko ? Avec un nom comme le

tien, tu devrais adorer les princesses russes !

Et Pascaline éclate de rire. Elle rit tout le temps, comme la princesse.

Pourquoi les lles rient-elles sans cesse ? Tiens, encore des vers, un peu

boiteux mais tant pis.

— Dictée, annonce M. Balthazar. A endez, nous allons la faire à ma

façon. Je vais la lire, puis je lirai chaque phrase, et on discutera de

l’orthographe de tous les mots. Ça vous plaît ?

— Ça nous plaît, dit Pascaline.

Davy grogne un peu.

— Je m’en che. Je fais plus de fautes !

Niniko se demande si Davy et Pénéquet niront par lui prêter L’Atroce

Baiser, comme ils l’ont promis. Ça, c’est un livre sur la vie, un vrai roman

complet.

En a endant, il pré ère Jules Verne à Tourgueniev.

 

En sortant du mas Gibelin, les trois enfants ont couru vers l’ombre et la

fraîcheur du valat. Ils se sont assis sur des pierres lisses. Ils regardent les

bergeronne es tro er au bord du ruisseau, ce qui est signe d’orage. De

sombres nuées montent au-dessus des collines, du côté de la mer. Le

tonnerre se fait entendre par saccades, loin encore. Les éclats du soleil

couchant jaillissent entre les nuages, dans l’échancrure de la vallée. Les

enfants ont senti tous ensemble la beauté de l’instant. Ils frissonnent d’un

trouble secret, fait d’a ente et de douce peur.

Davy, le premier, secoue la tête, se force à rire.

— ’est-ce qu’on a ? ’est-ce que vous avez ?

— On n’a rien, dit Pascaline. C’est l’orage. Ça me serre là…

Elle porte la main à son cou, puis à sa poitrine, où elle la laisse posée, et

cherche son sou e au fond de ses poumons.

— Comment trouvez-vous mon parrain ?

Niniko ouvre la bouche, mais Davy lui fait signe de se taire.

— Combien il a ?

— Combien il a de quoi ?

— D’argent. De fortune.

Pascaline lâche un rire étou é.

— Beaucoup !

Niniko gue e Pascaline du coin de l’œil. Elle a encore les pieds en

sang. Ses sandales blanches sont même tachées de brun. Plus il la regarde,

plus son nombril se serre, et son ventre ne respire plus du tout. Mais il a

l’habitude, maintenant, ça passe au bout d’un moment, et il ne s’étou e

jamais. Et puis ça le prend surtout quand il regarde Pascaline, et ça c’est

bien étrange. Elle a peut-être un microbe, et alors il le respire et ça lui

descend au ventre. Tant pis, tant mieux, il aime bien la regarder, rester près d’elle sans rien dire, tandis qu’elle parle avec Davy. Il suce une plaie à

son genou pour se donner une contenance.

Si Davy n’était pas là, il aimerait aider Pascaline à se laver les pieds

dans le ruisseau, mais elle n’en a peut-être pas envie… Elle a vu qu’il la

regardait, elle lui sourit, elle a toujours une moue gourmande, on dirait

qu’elle va manger les premières cerises de l’année. Et puis le soleil

couchant en amme ses cheveux, rosit sa peau et donne un brillant cuivré

à ses taches de rousseur. Elle rit, elle a l’air d’une image de réclame en

couleurs.

Elle s’agenouille devant son cartable. Elle en tire le fouet qui lui sert à

chasser grandes oreilles et dents de lapin, elle le fait claquer au-dessus de

sa tête et se met à chanter et à danser La Danse des saisons.

Tourne, tournons, l’été nous gagne,

Un coquelicot dans tes doigts

Tourne la belle quatre fois !

 

Elle tourne. Sa robe vole haut sur ses jambes musclées de coureuse de

montagne. Niniko n’a plus un sou e d’air dans son ventre noué. Elle

danse pour Davy, pas pour lui. Il a bien de la chance, Davy ! Il rigole, il se

tape sur les cuisses.

— C’est l’orage qui te met dans cet état ?

— C’est l’orage.

Elle danse, elle chante, elle fait claquer son fouet. Elle se cogne les

chevilles, s’arrache une croûte, et le sang se remet à couler sur ses pieds

agiles.

— Arrête un peu, dit Davy, et écoute-moi. C’est sérieux, tu crois, la

proposition de ton parrain ? Les deux mille francs si tu étais première du

canton ? Je sais qu’il est riche, mais quand même, deux mille francs, ça fait

un gros mois de salaire. On pourrait trouver une moto d’occase, à ce prix.

Il y va pas avec le dos de la cuillère, le père Balthazar !

Pascaline se met à tourner au ralenti, en tenant son fouet par les deux

bouts. Elle bâille la bouche grande ouverte, parce qu’elle a les deux mains

occupées.

— Il a un million. Deux mille francs, c’est rien pour lui. Et puis il sait

que je serai pas la première du canton. Si tu veux…

Elle sautille par entrechats, en se servant de son fouet comme corde. Le

tonnerre rythme son jeu à petits coups de tambour. Elle regarde Davy, se

mord la lèvre et rit en dedans.

— Si tu veux, t’as qu’à faire un problème faux exprès, ou plein de fautes

à la dictée, ou rater le calcul mental, ou tout ça à la fois. Et si le pauvre

Jouanen a le si et coupé par son bobo, je serai la première du canton. Et

on partagera les deux fa ots !

Elle rit très fort pour montrer que c’est une blague, puis elle fait

tournoyer son fouet à toute vitesse, saute à pieds joints, perd une sandale,

je e l’autre, continue. Davy se lève.

— Ouais, et puis y en a peut-être plein d’autres qu’on connaît pas, qui

peuvent nous ba re.

Pascaline lâche son fouet, reprend son sou e, la bouche ouverte, une

main sur la poitrine, les yeux humides.

— Tu as raison. Je voulais rire.

Davy hoche la tête, regarde le ciel du coin de l’œil. Niniko est sûr qu’il

pense aux mille francs qu’il pourrait gagner sans se fatiguer. Mais, bien

sûr, c’est une niche que Pascaline a voulu lui faire. Il donne un coup de

pied à une pierre et l’envoie sans coup férir dans la cascade du ruisseau.

— Dommage. C’est la faute à la fée Gogote ! Niniko !

Il toise son frère comme s’il découvrait juste sa présence.

— ’est-ce que tu fous là ? Cours vite à la maison. Dis à papa et

maman que M. Balthazar nous a donné un devoir de plus et que j’arrive

dans une demi-heure. Tu as compris ?

Niniko se lève. « Oka ! » Il je e sur son épaule le sac bleu qu’il a pris à

la place de son cartable et part en tro inant. Mais il s’arrête à cinquante

pas et se poste derrière une haie de roseaux pour gue er son frère et

Pascaline.

C’est mal, il a honte. Il le fait quand même, la curiosité, qui lui pince le

cœur, est plus forte que la honte. N’est-ce rien que la curiosité ?

D’habitude, ça ressemble à un chatouillement, et ce qu’il ressent

maintenant est presque une douleur, au profond de la poitrine, comme une

petite bête qui mord.

Il les gue e. ’est-ce qu’ils vont faire maintenant qu’ils sont tout

seuls ? Se tenir la main ? S’embrasser ? Ils sont assis au milieu d’une tou e

de plantes d’eau, et il les voit mal. Ils se sont rapprochés, ils sont presque

épaule contre épaule. Davy se penche en avant. On dirait qu’il suce une

herbe. Pascaline a l’air de nouer les bras autour de ses jambes, elle baisse

la tête comme si elle posait le menton sur ses genoux.

Davy se penche vers elle. Niniko est maintenant presque sûr que leurs

têtes se touchent. Il renonce à gue er et s’éloigne à reculons. Le tonnerre

gronde par-dessus les collines. Les abeilles bourdonnent sur les eurs

sauvages. Le ciel prend une teinte gorge-de-pigeon, les nuages volent vers

le nord, le dos gon é, en rangs serrés. Un éclair immense balaie le valat,

les faïsses, les vergers, le mas Gibelin, le ciel tout entier.

Niniko bute en reculant contre un gros mûrier. Il se retourne, appuie

les mains aux branches et se cogne la gure, de toutes ses forces, contre

l’écorce rugueuse, une fois, deux, trois, jusqu’à ce que son nez se me e à

pisser. Le tonnerre sonne sous son crâne. Le sang coule sur sa main

ouverte.

Il s’enfuit en courant.

 

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