L'année du certif

Michel Jeury · Chapitre 11 sur 49

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L'année du certif

Deuxième partie : RENTRÉE, AUTOMNE, HIVER

Deuxième partie :

 

RENTRÉE, AUTOMNE, HIVER

 

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Je vais vous dire ce que me rappellent, tous les ans, le ciel agité de l’automne et les feuilles

qui jaunissent dans les arbres qui frissonnent ; je vais vous dire ce que je vois quand je traverse le Luxembourg dans les premiers jours d’octobre, alors qu’il est un peu triste et plus beau que jamais, car c’est le temps où les feuilles tombent une à une sur les blanches épaules des statues.

Ce que je vois alors dans ce jardin, c’est un petit bonhomme qui, les mains dans ses poches et

sa gibecière au dos, s’en va au collège en sautillant comme un moineau. Ma pensée seule le voit, car ce petit bonhomme est une ombre : c’est l’ombre du moi que j’étais il y a vingt-cinq ans.

(…) Il y a vingt-cinq ans, à pareille époque, il traversait, avant huit heures, ce beau jardin

pour aller en classe. Il avait le cœur un peu serré : c’était la rentrée.

Anatole France, Le Livre de mon ami, in Choix de lectures, cours moyen (certi cat

d’études), par A. Mironneau ;

La Lecture li éraire et le français au certi cat d’études primaires, par A. Souché ;

La Langue française par la dictée, cours moyen et supérieur, par L. Dessaint et

H. Douillet.

 

Saint-André-la-Vallée.

La première heure est passée. Les nouveaux (deux « vrais nouveaux »,

arrivés dans la commune pendant l’été) et les « montants », ceux qui

viennent de la petite classe, sont maintenant installés à leurs bancs. Les

sept du certi cat occupent la travée centrale, la plus courte, car elle est

située entre le bureau du maître et le poêle. Elle compte quatre bancs de

deux places ; au dernier banc, juste devant le poêle, Niniko se sent

minuscule à côté du gros César Rouvière. Il travaillera avec la division du certi cat mais ne passera pas l’examen ce e année. Il a devant lui la petite

Daudine e, Alix Daudé, à peine plus âgée que lui, et encore plus menue. Il

ne pourra pas s’abriter derrière son dos pour se dissiper : papa y a veillé.

Papa, le maître. Niniko médite une fois de plus sur la malchance qui a

fait de lui le ls d’un instituteur réputé sévère et le frère cadet d’un

champion, voué au prix cantonal. Il se tortille sur son banc et cherche à

mieux s’asseoir. Il hume en secret les odeurs familières de la classe, l’encre,

la craie, le plancher lavé à l’eau de Javel, les vêtements neufs, les cheveux

des lles… Le regard de son père tombe sur lui.

— René Fontanes, tu n’écoutes pas !

Bon, papa a déjà commencé sa causerie de la rentrée. Un seul mot a

pénétré le cerveau un peu embrumé de Niniko : certi cat. Les sept ont

dressé la tête. Non, Marie Jau ret, qui se sait en balance et consent

humblement à son infériorité, a tout au contraire aplati les épaules et

baissé le front au ras de son cahier. Niniko aurait bien voulu être à côté

de Marie : ils auraient pu unir leurs infortunes. Le père de Marie est doux

et triste, jamais il ne réprimande ni ne punit ; mais il est malade et il va

peut-être mourir. Et Marie devra travailler l’an prochain, elle voudrait

tellement avoir le certi cat.

Les autres… Niniko ne se connaît aucun ami parmi les garçons. Davy

ne le perme rait pas. Les grandes lles sont inapprochables. La classe est

mixte, mais garçons et lles ne se mêlent pas à la récréation. Les autres

ont le chemin pour parler et se connaître. Lui seul est toujours tout seul.

— Ce matin de rentrée, par exception, dit le maître, nous aurons une

heure entière de morale. Je ne crois pas que ce soit du luxe. Dites-vous

bien ceci, mes enfants : l’instruction que vous recevez, si utile et bonne

qu’elle soit, ne vaut rien sans les qualités morales qui la feront fructi er.

« La vertu est toute dans l’e ort », disait Anatole France, dont nous lirons

tout à l’heure une page, comme chaque année.

« Ainsi, la volonté, le courage dans l’e ort seront les vertus que nous

cultiverons particulièrement l’année du certi cat, sans oublier l’honnêteté,

la loyauté. Nous parlerons aussi de la politesse, que nous apprendrons à

mieux pratiquer, et de la tempérance. Il y a bien d’autres qualités morales,

aussi nécessaires, et peut-être plus encore, que l’instruction. Je citerai la prudence, la patience, l’humilité, la bonne humeur … Nous les

retrouverons, avec d’autres encore, au cours des leçons de morale et

d’instruction civique, chaque matin, et dans nos lectures, surtout la lecture

des fables.

« La leçon, aujourd’hui, ce n’est pas moi qui la ferai, mais vos

camarades du certi cat. Chacun son tour, ils vous proposeront un sujet,

vous choisirez celui que vous voudrez entendre développer. Les sept du

certi cat ont eu à préparer une ré exion sur un sujet de leur choix.

elques-uns ont sans doute oublié cet exercice, d’autres n’ont peut-être

pas eu le temps d’y penser… Nous allons voir. i veut commencer ? Une

lle ?

Le maître se tait. Un silence complet se fait dans la classe.

irza Favantin, que tout le monde appelle la Favantine e, se lève, au

premier rang à gauche. Le maître la xe d’un regard approbateur. « Bien,

bien, irza… » irza est une grande lle brune, au visage allongé, aux

yeux larges et clairs, aux cheveux réunis en une grosse na e, qu’elle je e

sans cesse d’une épaule à l’autre. Elle est vêtue d’un tablier noir dont les

manches tombent jusqu’à ses mains et parfois les cachent complètement.

Le maître descend de l’estrade et vient se placer face au premier banc.

irza tourne un peu la tête, Niniko la voit rougir. Avec son teint mat, le

rose de l’émotion vire tout de suite à l’écarlate sur ses joues.

— irza, dit le maître, lis-nous l’extrait que tu as recopié.

irza ouvre son cahier et commence sa lecture d’une toute petite voix,

puis se reprend et termine sur un ton de dé .

 

— Conseils aux jeunes lles de la campagne. Fille de village, ne rêve point

de la vie des villes, ne déserte point la ferme, ne te laisse pas tromper par les

apparences, ne va pas où l’on étou e, reste où l’on respire. Dieu t’a donné des

joies pures, de douces espérances et des besoins modestes ; ne les change pas

contre les joies factices, les espérances folles et les besoins immodérés…

 

L’auteur, P. Joigneaux, ayant développé ce thème avec un certain

lyrisme, conclut par un avis très ferme : Vis doucement, modestement et

heureusement. irza se rassoit, le maître hoche la tête plusieurs fois, en

tous sens.

Sarah Javols, l’aînée de l’adjoint, une forte lle aux cheveux châtains, au

visage bien dessiné, harmonieux mais dur, se lève ensuite pour proposer

un apologue de Franklin sur l’orgueil et la vanité. L’orgueil est un mendiant

qui crie aussi haut que le besoin et qui est bien plus insatiable… Sarah lit

d’une voix posée, un peu traînante. Elle « met le ton », plutôt deux fois

qu’une. À la n, elle se retourne vers ses camarades du certi cat, avec un

sourire triomphant. Sarah se sent à l’aise en donneuse de leçons.

Davy lui succède, avec une brève lecture sur la persévérance.

 

— Écoliers, soyez persévérants. Ne vous laissez pas rebuter par les

di cultés que vous rencontrez. Rien ne s’acquiert sans un peu de peine, c’est-

à-dire sans l’e ort constant commandé par la volonté…

 

Davy s’est mis debout sur une jambe, il se rassoit aussitôt pour lire d’un

ton pressé. Il termine en gloussant, se retourne aussi vers les camarades,

salue d’un signe de tête, comme pour dire : « Ça m’embête autant que

vous, mais c’est le jeu ! »

César Rouvière, son tour venu, cause une surprise plus grosse que lui en

annonçant une lecture sur les impôts.

 

— C’est un devoir de payer l’impôt car, sans les contributions de chaque

citoyen, l’État n’aurait pas de budget et ne pourrait pas faire fonctionner les

services dont il est chargé. Cet argent, d’ailleurs, est voté par les représentants

du pays, nommés à cet e et, et l’emploi en est surveillé par eux. Dès lors, le

citoyen n’a rien à craindre, on ne lui demande pas plus qu’il ne faut, et nul

emploi illégitime ne peut être fait de ses fonds…

 

Le maître, conscient du peu d’intérêt suscité par le sujet, approuve avec

de petits signes de tête répétés.

— César, dis-moi, pourquoi as-tu choisi ce e lecture ?

César rentre le cou dans les épaules, comme s’il voulait cacher sa belle

carrure.

— Parce que j’aimerais être commis de perception, m’sieu !

Des chuchotements et des rires étou és montent dans la classe. Tout le

monde au village s’amuse à l’idée qu’un solide gaillard, un costaud comme César, ait pu choisir un métier de bureau. « Tu seras assez fort pour lever

ta plume, César ? Et le tampon-buvard, tu y arriveras ? »

Jeannot Constant et la Daudine e n’ont rien préparé. C’est au tour de

Marie Jau ret, une gamine e anquée, aux cheveux châtain clair, toujours

en désordre, avec d’immenses yeux bleus qui lui mangent la gure. Elle se

lève en se cognant à son banc pour annoncer : « La famille. » Puis elle se

rassoit, tout aussi maladroitement, et commence à lire en bafouillant.

 

— and on vit ensemble, quand on s’aime les uns les autres, quand

chacun aime les autres plus que soi, quand il est heureux de ce qui leur arrive

de bien, malheureux de ce qui leur arrive de mal, quand il est prêt à les

soigner s’ils ont besoin de lui, à les défendre si on les a aque, quand il aime

mieux sou rir que de les voir sou rir et qu’on n’est tous ensemble qu’un seul

cœur, cela, c’est la famille.

 

Elle a dû se forcer pour lire les derniers mots. Tout le monde a end la

suite, mais il n’y a pas de suite, c’est ni. Marie se tait, penche la tête et se

cache la gure dans les mains.

— Bien, bon, dit le maître. Jeannot Constant ? Alix Daudé ? Vous n’avez

vraiment rien à nous proposer ? Ce sera pour une autre fois. Nous allons

donc voter… Oui, toute la classe, bien sûr, sauf l’intéressé, ça va de soi. À

main levée. i veut entendre irza Favantin développer sa leçon sur les

« conseils aux jeunes lles de la campagne » ? Levez la main.

Les anciens de la classe ont l’habitude du vote à main levée, pédagogie

inspirée de l’École émancipée et de la méthode Freinet. Les nouveaux et

les montants sont un peu étonnés. Il s’ensuit des échanges de regards, des

bras qui se tendent, puis s’abaissent, des gestes en tous sens, incertains,

réprimés. Il y a d’abord une dizaine de mains en l’air, deux se baissent,

puis trois, puis quatre. En n de compte, irza aura cinq voix. Elle balaie

la classe d’un coup d’œil étonné, déçu, o ensé.

Niniko est de ceux qui ont levé la main puis l’ont tout de suite baissée.

Il avait l’intention de donner sa voix à tous : il déborde d’a ection pour

ses camarades, lles et garçons, et puis c’est son naturel, il ne veut faire de

peine à personne. Il s’est rappelé soudain que ce n’était pas possible, qu’il

devait choisir.

Bon, papa annonce déjà le second vote.

— i veut entendre Sarah Javols développer sa leçon sur l’orgueil ?

Levez la main.

Alors là, c’est intéressant. Rien ne vaut le meunier pour parler de la

farine. Sarah pète d’orgueil, sa mère veut même qu’elle épouse un pasteur,

plus tard. Dix mains se lèvent, puis se baissent, une à une. Les montants

commencent à comprendre la règle du jeu. Sarah n’aura que trois voix.

Elle je e un regard noir à ses voisins et au maître, croise les bras, xe la

carte mue e du mur, et ses lèvres remuent comme si elle nommait en

silence les montagnes et les euves.

— i veut entendre monsieur Antoine Fontanes persévérer dans la

persévérance ? demande papa sur un ton sévère et moqueur. Personne ?

Ah si, j’en vois quatre, trois… deux… quatre, qui se dévouent en bons

camarades. Tavou Maucloux, bien sûr… Et qui est pour « le devoir de

payer l’impôt », par notre futur commis de perception, César Rouvière ?

Deux ? Un… Un seul. Une voix pour César. Marie Jau ret, la famille ? i

veut entendre Marie parler de la famille ?

D’abord, la classe entière se ge, pas un corps ne bouge. La main d’une

petite lle du cours moyen première année, tout au fond de la classe, se

lève la première. Une autre suit devant, trois, quatre, dix… trente… toute la

classe !

Marie se met à hurler :

— Non, pas moi, je veux pas, je saurai pas !

Le maître tempête.

— Ça ne marche pas comme ça ! On ne peut pas voter pour deux ! En

totalisant les voix de chaque candidat, je veux trouver le nombre d’élèves

de la classe, trente et un !

elques mains se baissent. Il en reste vingt-cinq, nalement. Paul

Fontanes fait ses comptes.

— Bien, bien, hum, hum ! C’est Marie Jau ret qui l’emporte…, euh…

haut la main, ma petite Marie. Tous mes compliments. Tu as un quart

d’heure pour nous parler de la famille. Nous sommes tout ouïe.

Niniko est de ceux qui ont voté deux fois. Il a levé la main pour Davy.

Même si Davy a volé le cahier de grand-père l’inspecteur pour s’a ribuer l’école de Jules Verne et les poésies, Niniko l’admire toujours, et puis

c’est son frère. Mais il a donné sa vraie voix à Marie Jau ret, comme tout

le monde.

Marie, debout, pousse des cris perçants, se retourne vers le fond de la

classe. Elle se trouve nez à nez avec César, hilare et encombré de sa

personne. Elle s’apprête à lui tirer la langue, se retient, xe Niniko une

seconde, les yeux dans les yeux. Niniko en a le sou e coupé. Puis elle

qui e sa place pour se précipiter dehors. Le maître l’arrête, lui prend le

poignet.

— Marie, Marie, calme-toi.

— S’il vous plaît, monsieur, je voudrais sortir une minute.

Elle lui échappe et s’enfuit dans la cour.

— Bien, bien, bon, dit Paul Fontanes en se fro ant les mains.

Niniko gue e papa, qui marche les épaules basses, l’air ennuyé. La

classe paraît tendue. Personne ne se moque de Marie, ce qui est bien

étonnant en de telles circonstances. Même Tavou Maucloux ne ricane pas.

Marie rentre en classe, le front et les joues ruisselantes. Elle s’est

aspergée à la pompe, et l’eau dégouline sur son tablier. Ses cheveux collent

à ses joues, elle a la bouche pincée, les yeux agrandis, l’air évreux, elle est

mignonne à croquer. Elle s’installe à sa place sans un mot, s’assoit, se

relève aussitôt et, d’une voix blanche, annonce :

— Je vais parler de… de la… famille…

Un hoquet lui coupe la voix.

— Calme-toi, ma lle, dit le maître, mais ça sonne faux parce qu’il est

aussi très énervé, et on croirait qu’il lui en veut. Allons, allons, nous

t’écoutons tous avec bienveillance. Parle-nous de ta famille.

Mon Dieu, comme elle a l’air maigre, menue, frêle, fragile, à côté des

grands et des grandes, tous de belle stature et de santé orissante ! Elle

vacille sur ses jambes, tousse, se passe la main sur la gure.

— Ma famille est tout pour moi. Je l’aime…, je l’aime beaucoup. Mais

mon papa…

Elle se remet à hoqueter, se cache les yeux sous ses paumes.

— Mon papa est malade. Il a une maladie très grave. Dans ma famille, on

est tous malheureux. Et moi…

Elle se met à crier, à sangloter.

— Moi, j’aurai jamais le certi cat, je suis trop mauvaise !

Le maître la fait asseoir.

— Allons, allons…

De petits sanglots lui secouent la poitrine. Personne ne rit. À ce

moment, la classe de Mme Fontanes sort en chantant. Par la porte que

Marie a mal refermée, les grands écoutent un instant la chanson des petits.

Nous n’irons plus au bois

Les lauriers sont coupés

La belle que voilà les a tous ramassés

Entrez dans la danse

Voyez comme on danse

Dansez, sautez

Choisissez qui vous voudrez…

 

Les grands se regardent, sourient.

Niniko songe : « el bonheur ça doit être de vivre dans une famille

comme la famille de Marie, où tout le monde s’aime bien ! »

 

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