L'année du certif
Deuxième partie : RENTRÉE, AUTOMNE, HIVER
Deuxième partie :
RENTRÉE, AUTOMNE, HIVER
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Je vais vous dire ce que me rappellent, tous les ans, le ciel agité de l’automne et les feuilles
qui jaunissent dans les arbres qui frissonnent ; je vais vous dire ce que je vois quand je traverse le Luxembourg dans les premiers jours d’octobre, alors qu’il est un peu triste et plus beau que jamais, car c’est le temps où les feuilles tombent une à une sur les blanches épaules des statues.
Ce que je vois alors dans ce jardin, c’est un petit bonhomme qui, les mains dans ses poches et
sa gibecière au dos, s’en va au collège en sautillant comme un moineau. Ma pensée seule le voit, car ce petit bonhomme est une ombre : c’est l’ombre du moi que j’étais il y a vingt-cinq ans.
(…) Il y a vingt-cinq ans, à pareille époque, il traversait, avant huit heures, ce beau jardin
pour aller en classe. Il avait le cœur un peu serré : c’était la rentrée.
Anatole France, Le Livre de mon ami, in Choix de lectures, cours moyen (certi cat
d’études), par A. Mironneau ;
La Lecture li éraire et le français au certi cat d’études primaires, par A. Souché ;
La Langue française par la dictée, cours moyen et supérieur, par L. Dessaint et
H. Douillet.
Saint-André-la-Vallée.
La première heure est passée. Les nouveaux (deux « vrais nouveaux »,
arrivés dans la commune pendant l’été) et les « montants », ceux qui
viennent de la petite classe, sont maintenant installés à leurs bancs. Les
sept du certi cat occupent la travée centrale, la plus courte, car elle est
située entre le bureau du maître et le poêle. Elle compte quatre bancs de
deux places ; au dernier banc, juste devant le poêle, Niniko se sent
minuscule à côté du gros César Rouvière. Il travaillera avec la division du certi cat mais ne passera pas l’examen ce e année. Il a devant lui la petite
Daudine e, Alix Daudé, à peine plus âgée que lui, et encore plus menue. Il
ne pourra pas s’abriter derrière son dos pour se dissiper : papa y a veillé.
Papa, le maître. Niniko médite une fois de plus sur la malchance qui a
fait de lui le ls d’un instituteur réputé sévère et le frère cadet d’un
champion, voué au prix cantonal. Il se tortille sur son banc et cherche à
mieux s’asseoir. Il hume en secret les odeurs familières de la classe, l’encre,
la craie, le plancher lavé à l’eau de Javel, les vêtements neufs, les cheveux
des lles… Le regard de son père tombe sur lui.
— René Fontanes, tu n’écoutes pas !
Bon, papa a déjà commencé sa causerie de la rentrée. Un seul mot a
pénétré le cerveau un peu embrumé de Niniko : certi cat. Les sept ont
dressé la tête. Non, Marie Jau ret, qui se sait en balance et consent
humblement à son infériorité, a tout au contraire aplati les épaules et
baissé le front au ras de son cahier. Niniko aurait bien voulu être à côté
de Marie : ils auraient pu unir leurs infortunes. Le père de Marie est doux
et triste, jamais il ne réprimande ni ne punit ; mais il est malade et il va
peut-être mourir. Et Marie devra travailler l’an prochain, elle voudrait
tellement avoir le certi cat.
Les autres… Niniko ne se connaît aucun ami parmi les garçons. Davy
ne le perme rait pas. Les grandes lles sont inapprochables. La classe est
mixte, mais garçons et lles ne se mêlent pas à la récréation. Les autres
ont le chemin pour parler et se connaître. Lui seul est toujours tout seul.
— Ce matin de rentrée, par exception, dit le maître, nous aurons une
heure entière de morale. Je ne crois pas que ce soit du luxe. Dites-vous
bien ceci, mes enfants : l’instruction que vous recevez, si utile et bonne
qu’elle soit, ne vaut rien sans les qualités morales qui la feront fructi er.
« La vertu est toute dans l’e ort », disait Anatole France, dont nous lirons
tout à l’heure une page, comme chaque année.
« Ainsi, la volonté, le courage dans l’e ort seront les vertus que nous
cultiverons particulièrement l’année du certi cat, sans oublier l’honnêteté,
la loyauté. Nous parlerons aussi de la politesse, que nous apprendrons à
mieux pratiquer, et de la tempérance. Il y a bien d’autres qualités morales,
aussi nécessaires, et peut-être plus encore, que l’instruction. Je citerai la prudence, la patience, l’humilité, la bonne humeur … Nous les
retrouverons, avec d’autres encore, au cours des leçons de morale et
d’instruction civique, chaque matin, et dans nos lectures, surtout la lecture
des fables.
« La leçon, aujourd’hui, ce n’est pas moi qui la ferai, mais vos
camarades du certi cat. Chacun son tour, ils vous proposeront un sujet,
vous choisirez celui que vous voudrez entendre développer. Les sept du
certi cat ont eu à préparer une ré exion sur un sujet de leur choix.
elques-uns ont sans doute oublié cet exercice, d’autres n’ont peut-être
pas eu le temps d’y penser… Nous allons voir. i veut commencer ? Une
lle ?
Le maître se tait. Un silence complet se fait dans la classe.
irza Favantin, que tout le monde appelle la Favantine e, se lève, au
premier rang à gauche. Le maître la xe d’un regard approbateur. « Bien,
bien, irza… » irza est une grande lle brune, au visage allongé, aux
yeux larges et clairs, aux cheveux réunis en une grosse na e, qu’elle je e
sans cesse d’une épaule à l’autre. Elle est vêtue d’un tablier noir dont les
manches tombent jusqu’à ses mains et parfois les cachent complètement.
Le maître descend de l’estrade et vient se placer face au premier banc.
irza tourne un peu la tête, Niniko la voit rougir. Avec son teint mat, le
rose de l’émotion vire tout de suite à l’écarlate sur ses joues.
— irza, dit le maître, lis-nous l’extrait que tu as recopié.
irza ouvre son cahier et commence sa lecture d’une toute petite voix,
puis se reprend et termine sur un ton de dé .
— Conseils aux jeunes lles de la campagne. Fille de village, ne rêve point
de la vie des villes, ne déserte point la ferme, ne te laisse pas tromper par les
apparences, ne va pas où l’on étou e, reste où l’on respire. Dieu t’a donné des
joies pures, de douces espérances et des besoins modestes ; ne les change pas
contre les joies factices, les espérances folles et les besoins immodérés…
L’auteur, P. Joigneaux, ayant développé ce thème avec un certain
lyrisme, conclut par un avis très ferme : Vis doucement, modestement et
heureusement. irza se rassoit, le maître hoche la tête plusieurs fois, en
tous sens.
Sarah Javols, l’aînée de l’adjoint, une forte lle aux cheveux châtains, au
visage bien dessiné, harmonieux mais dur, se lève ensuite pour proposer
un apologue de Franklin sur l’orgueil et la vanité. L’orgueil est un mendiant
qui crie aussi haut que le besoin et qui est bien plus insatiable… Sarah lit
d’une voix posée, un peu traînante. Elle « met le ton », plutôt deux fois
qu’une. À la n, elle se retourne vers ses camarades du certi cat, avec un
sourire triomphant. Sarah se sent à l’aise en donneuse de leçons.
Davy lui succède, avec une brève lecture sur la persévérance.
— Écoliers, soyez persévérants. Ne vous laissez pas rebuter par les
di cultés que vous rencontrez. Rien ne s’acquiert sans un peu de peine, c’est-
à-dire sans l’e ort constant commandé par la volonté…
Davy s’est mis debout sur une jambe, il se rassoit aussitôt pour lire d’un
ton pressé. Il termine en gloussant, se retourne aussi vers les camarades,
salue d’un signe de tête, comme pour dire : « Ça m’embête autant que
vous, mais c’est le jeu ! »
César Rouvière, son tour venu, cause une surprise plus grosse que lui en
annonçant une lecture sur les impôts.
— C’est un devoir de payer l’impôt car, sans les contributions de chaque
citoyen, l’État n’aurait pas de budget et ne pourrait pas faire fonctionner les
services dont il est chargé. Cet argent, d’ailleurs, est voté par les représentants
du pays, nommés à cet e et, et l’emploi en est surveillé par eux. Dès lors, le
citoyen n’a rien à craindre, on ne lui demande pas plus qu’il ne faut, et nul
emploi illégitime ne peut être fait de ses fonds…
Le maître, conscient du peu d’intérêt suscité par le sujet, approuve avec
de petits signes de tête répétés.
— César, dis-moi, pourquoi as-tu choisi ce e lecture ?
César rentre le cou dans les épaules, comme s’il voulait cacher sa belle
carrure.
— Parce que j’aimerais être commis de perception, m’sieu !
Des chuchotements et des rires étou és montent dans la classe. Tout le
monde au village s’amuse à l’idée qu’un solide gaillard, un costaud comme César, ait pu choisir un métier de bureau. « Tu seras assez fort pour lever
ta plume, César ? Et le tampon-buvard, tu y arriveras ? »
Jeannot Constant et la Daudine e n’ont rien préparé. C’est au tour de
Marie Jau ret, une gamine e anquée, aux cheveux châtain clair, toujours
en désordre, avec d’immenses yeux bleus qui lui mangent la gure. Elle se
lève en se cognant à son banc pour annoncer : « La famille. » Puis elle se
rassoit, tout aussi maladroitement, et commence à lire en bafouillant.
— and on vit ensemble, quand on s’aime les uns les autres, quand
chacun aime les autres plus que soi, quand il est heureux de ce qui leur arrive
de bien, malheureux de ce qui leur arrive de mal, quand il est prêt à les
soigner s’ils ont besoin de lui, à les défendre si on les a aque, quand il aime
mieux sou rir que de les voir sou rir et qu’on n’est tous ensemble qu’un seul
cœur, cela, c’est la famille.
Elle a dû se forcer pour lire les derniers mots. Tout le monde a end la
suite, mais il n’y a pas de suite, c’est ni. Marie se tait, penche la tête et se
cache la gure dans les mains.
— Bien, bon, dit le maître. Jeannot Constant ? Alix Daudé ? Vous n’avez
vraiment rien à nous proposer ? Ce sera pour une autre fois. Nous allons
donc voter… Oui, toute la classe, bien sûr, sauf l’intéressé, ça va de soi. À
main levée. i veut entendre irza Favantin développer sa leçon sur les
« conseils aux jeunes lles de la campagne » ? Levez la main.
Les anciens de la classe ont l’habitude du vote à main levée, pédagogie
inspirée de l’École émancipée et de la méthode Freinet. Les nouveaux et
les montants sont un peu étonnés. Il s’ensuit des échanges de regards, des
bras qui se tendent, puis s’abaissent, des gestes en tous sens, incertains,
réprimés. Il y a d’abord une dizaine de mains en l’air, deux se baissent,
puis trois, puis quatre. En n de compte, irza aura cinq voix. Elle balaie
la classe d’un coup d’œil étonné, déçu, o ensé.
Niniko est de ceux qui ont levé la main puis l’ont tout de suite baissée.
Il avait l’intention de donner sa voix à tous : il déborde d’a ection pour
ses camarades, lles et garçons, et puis c’est son naturel, il ne veut faire de
peine à personne. Il s’est rappelé soudain que ce n’était pas possible, qu’il
devait choisir.
Bon, papa annonce déjà le second vote.
— i veut entendre Sarah Javols développer sa leçon sur l’orgueil ?
Levez la main.
Alors là, c’est intéressant. Rien ne vaut le meunier pour parler de la
farine. Sarah pète d’orgueil, sa mère veut même qu’elle épouse un pasteur,
plus tard. Dix mains se lèvent, puis se baissent, une à une. Les montants
commencent à comprendre la règle du jeu. Sarah n’aura que trois voix.
Elle je e un regard noir à ses voisins et au maître, croise les bras, xe la
carte mue e du mur, et ses lèvres remuent comme si elle nommait en
silence les montagnes et les euves.
— i veut entendre monsieur Antoine Fontanes persévérer dans la
persévérance ? demande papa sur un ton sévère et moqueur. Personne ?
Ah si, j’en vois quatre, trois… deux… quatre, qui se dévouent en bons
camarades. Tavou Maucloux, bien sûr… Et qui est pour « le devoir de
payer l’impôt », par notre futur commis de perception, César Rouvière ?
Deux ? Un… Un seul. Une voix pour César. Marie Jau ret, la famille ? i
veut entendre Marie parler de la famille ?
D’abord, la classe entière se ge, pas un corps ne bouge. La main d’une
petite lle du cours moyen première année, tout au fond de la classe, se
lève la première. Une autre suit devant, trois, quatre, dix… trente… toute la
classe !
Marie se met à hurler :
— Non, pas moi, je veux pas, je saurai pas !
Le maître tempête.
— Ça ne marche pas comme ça ! On ne peut pas voter pour deux ! En
totalisant les voix de chaque candidat, je veux trouver le nombre d’élèves
de la classe, trente et un !
elques mains se baissent. Il en reste vingt-cinq, nalement. Paul
Fontanes fait ses comptes.
— Bien, bien, hum, hum ! C’est Marie Jau ret qui l’emporte…, euh…
haut la main, ma petite Marie. Tous mes compliments. Tu as un quart
d’heure pour nous parler de la famille. Nous sommes tout ouïe.
Niniko est de ceux qui ont voté deux fois. Il a levé la main pour Davy.
Même si Davy a volé le cahier de grand-père l’inspecteur pour s’a ribuer l’école de Jules Verne et les poésies, Niniko l’admire toujours, et puis
c’est son frère. Mais il a donné sa vraie voix à Marie Jau ret, comme tout
le monde.
Marie, debout, pousse des cris perçants, se retourne vers le fond de la
classe. Elle se trouve nez à nez avec César, hilare et encombré de sa
personne. Elle s’apprête à lui tirer la langue, se retient, xe Niniko une
seconde, les yeux dans les yeux. Niniko en a le sou e coupé. Puis elle
qui e sa place pour se précipiter dehors. Le maître l’arrête, lui prend le
poignet.
— Marie, Marie, calme-toi.
— S’il vous plaît, monsieur, je voudrais sortir une minute.
Elle lui échappe et s’enfuit dans la cour.
— Bien, bien, bon, dit Paul Fontanes en se fro ant les mains.
Niniko gue e papa, qui marche les épaules basses, l’air ennuyé. La
classe paraît tendue. Personne ne se moque de Marie, ce qui est bien
étonnant en de telles circonstances. Même Tavou Maucloux ne ricane pas.
Marie rentre en classe, le front et les joues ruisselantes. Elle s’est
aspergée à la pompe, et l’eau dégouline sur son tablier. Ses cheveux collent
à ses joues, elle a la bouche pincée, les yeux agrandis, l’air évreux, elle est
mignonne à croquer. Elle s’installe à sa place sans un mot, s’assoit, se
relève aussitôt et, d’une voix blanche, annonce :
— Je vais parler de… de la… famille…
Un hoquet lui coupe la voix.
— Calme-toi, ma lle, dit le maître, mais ça sonne faux parce qu’il est
aussi très énervé, et on croirait qu’il lui en veut. Allons, allons, nous
t’écoutons tous avec bienveillance. Parle-nous de ta famille.
Mon Dieu, comme elle a l’air maigre, menue, frêle, fragile, à côté des
grands et des grandes, tous de belle stature et de santé orissante ! Elle
vacille sur ses jambes, tousse, se passe la main sur la gure.
— Ma famille est tout pour moi. Je l’aime…, je l’aime beaucoup. Mais
mon papa…
Elle se remet à hoqueter, se cache les yeux sous ses paumes.
— Mon papa est malade. Il a une maladie très grave. Dans ma famille, on
est tous malheureux. Et moi…
Elle se met à crier, à sangloter.
— Moi, j’aurai jamais le certi cat, je suis trop mauvaise !
Le maître la fait asseoir.
— Allons, allons…
De petits sanglots lui secouent la poitrine. Personne ne rit. À ce
moment, la classe de Mme Fontanes sort en chantant. Par la porte que
Marie a mal refermée, les grands écoutent un instant la chanson des petits.
Nous n’irons plus au bois
Les lauriers sont coupés
La belle que voilà les a tous ramassés
Entrez dans la danse
Voyez comme on danse
Dansez, sautez
Choisissez qui vous voudrez…
Les grands se regardent, sourient.
Niniko songe : « el bonheur ça doit être de vivre dans une famille
comme la famille de Marie, où tout le monde s’aime bien ! »
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