L'année du certif

Michel Jeury · Chapitre 40 sur 49

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L'année du certif

Chapitre 2

 

Mon père sortait changé de ce e dure année. Ma mère aussi, mais c’est

une autre histoire.

Paul Fontanes pouvait marcher la tête haute dans le village : ses huit

candidats étaient revenus de Saint-Jean avec leur peau d’âne, même la

pauvre Marie. Même Maucloux, le tricheur. Et il ne se privait pas d’aller le

cou raide, le front levé, le regard au-dessus des montagnes… Mais, dès

qu’il rentrait à l’école, à la maison, ses épaules s’a aissaient, son dos se

voûtait, son regard fuyait.

Le prix cantonal, c’était la cerise sur le gâteau que les enfants se

disputent. Il n’avait pas eu la cerise, il digérait mal la pâte.

Il aurait dit le soir du certi cat : « Pas un élève dans les trois premiers,

je suis déshonoré ! » Plus tard, il a nié avec force. Eh bien, il l’a peut-être

dit quand même, la nuit d’après, en se réveillant en sursaut, près de ma

mère. Elle a murmuré, avant de se rendormir : « Marie est reçue, c’est

l’essentiel. »

Il a répété : « Oui, oui, tu as raison. Marie est reçue, c’est l’essentiel. »

Alors, ce e phrase est devenue une litanie de notre vie quotidienne. Il l’a

prononcée pendant plusieurs semaines au moins vingt fois chaque jour. Sa

voix et son regard démentaient à moitié ses paroles. À moitié seulement,

car il était heureux comme nous tous du succès inespéré de Marie Jau ret.

Et, de temps en temps, quelqu’un lâchait une allusion au pauvre Jau ret

qui devait être bien content, là-haut. Et mon père approuvait d’un signe, en marmonnant : « Là-haut… » Le facteur était mort content et, s’il vivait

encore, là-haut, il devait o er dans le bonheur : sa lle chérie avait eu le

certi cat.

Mais mon père ne passait plus jamais son pouce sous sa bretelle, ne

lançait plus le menton en avant. Il allait les bras ballants, l’air absent. Il

avait une façon terrible de xer Davy. Pas de reproches… Il avait dit une

fois, deux, peut-être : « Je ne te demande pas ce que tu as fait au certi cat.

C’est un mystère insondable ! » Puis plus rien. Moi, il me considérait avec

un sourire pensif, comme s’il évaluait mes chances pour l’an prochain,

sans trop d’illusions. Avec Fofe e, il était d’une gentillesse surprenante. Il

lui caressait la joue et le menton, l’embrassait parfois sur le front, et lui

faisait à peine les gros yeux quand elle tirait la langue. Elle en devenait

mue e. Il lui faudrait apprendre à avoir un père, et ce serait long.

Pour Davy, l’épreuve a dû être très douloureuse. Il crânait, il frayait de

plus en plus avec Maucloux : tous les deux se donnaient tant qu’ils

pouvaient l’air de préparer un mauvais coup ensemble. Mais Davy

sou rait dans son orgueil comme un loup blessé. Il n’était plus le phénix

de Saint-André-la-Vallée. Son ramage n’égalait pas son plumage : il

rentrait dans le rang. Les grandes lles, surtout irza et Sarah, savaient le

lui faire sentir. Leurs yeux disaient : « Tu n’es qu’un petit garçon comme

les autres ! »

Le jour de la fête des écoles, Tavou Maucloux, qui n’était guère venu en

classe que deux ou trois fois depuis le certi cat, est arrivé habillé en

semaine, mains dans les poches, son menton en galoche levé haut, l’air

plus ricaneur que jamais. Et il a raconté que Davy avait fait exprès de rater

le prix cantonal.La bouche à l’abri de sa paume sale, il lâchait comme un

secret trahi :

— Ouais, exprès. J’ te fous mon billet que ça y a même rapporté gros !

irza et Sarah avaient déjà qui é l’école. La Daudine e a tiré la langue

à Maucloux.

— ’est-ce que c’est que ce e blague !

À midi, j’ai posé la question à Davy.

— Tu l’as pas fait exprès pour de bon, quand même ?

Mon frère a haussé les épaules et détourné les yeux.

— Pourquoi pas, si ça pouvait rapporter gros !

Il n’a rien voulu dire de plus. Maucloux a continué sa propagande.

— Comment qu’il aurait été premier du canton, Davy, s’il avait voulu !

Cousin Martin y m’ disait justement, avant l’ certif : « Jouanen y peut pas

ba re ton copain, vu qu’il a pas de santé et qu’y sait rien d’ la vie ! Sauf

si… »

À ce moment, un clin d’œil est venu appuyer la démonstration.

— « Sauf s’y s’arrangeaient tous les deux, des fois », y m’ disait comme

ça, cousin Martin.

C’est ainsi que le bruit a été lancé, par Tavou Maucloux, mais Davy n’a

jamais dit le contraire. Et au bal du 14 juillet, la nouvelle a commencé à

circuler, déjà déformée par la rumeur, chez les jeunes gens et les vieilles

personnes.

— Les Fontanes se sont accommodés avec les Jouanen de Saint-Jean,

pour le certi cat !

Les commères chuchotaient des précisions derrière leur main.

— Le petit Jouanen avait besoin d’être premier du canton pour entrer à

l’École polytechnique.

— Ses parents ont dû payer.

— M. Laporte, le directeur de l’école, s’est entremis.

— Mais les Fontanes n’ont rien touché, vu que la gamine de Saint-Pierre

les a tous coi és !

— N’aie crainte. Ils ont été payés avant le certi cat : c’est du monde qui

connaît le droit !

Ces clabaudages ont ni par arriver aux oreilles de papa qui, le soir

même, nous a convoqués en classe, Davy et moi, pour une explication. Il

n’était même pas en colère, seulement un peu troublé. Il s’est assis à sa

place habituelle, les coudes sur son bureau, il s’est pris le visage dans les

mains. Sa pomme d’Adam sautait à petits coups. Nous nous taisions. Je

gue ais Davy du coin de l’œil. Mon frère se trémoussait, sou ait, essuyait

de la paume la sueur qui lui mouillait le front et le cou.

En n, papa a écarté les mains, claqué le pouce.

— Un de vous deux saurait-il, par hasard, d’où vient ce e excellente

blague que j’ai entendue au sujet du certi cat ?

J’ai regardé Davy, qui se taisait résolument, tête basse. Papa a ajouté sur

un ton rêveur :

— Hum, hum, bien, bien. Il me semble qu’on en parlait à l’école ces

jours-ci. Votre camarade Maucloux l’a-t-il inventée tout seul ? Je passais

au village pour un imbécile. Maintenant, j’ai l’air d’un malhonnête

homme, tout en restant un imbécile !

Davy a grogné quelque chose. Papa l’a prié de parler « à haute et

intelligible voix ». Davy a dit, en regardant ses pieds :

— C’est pas Jouanen. C’est Pascaline : elle m’a proposé cinq cents francs

pour que je lui laisse la première place.

— oi ?

Papa s’est dressé en hurlant.

— Et tu l’as fait ! Marguerite Robert…, ce e petite…, ce e petite

traînée ! Et son rastaquouère de parrain ! Car c’est lui, n’est-ce pas, qui a

tout organisé ! Salopard ! Et toi, Antoine, tu sais ce que tu es…, ce que tu

es… Tu le sais ? Tu es un…, un…, un fripon !

C’est ainsi que « l’a aire du certi cat » a commencé.

 

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