L'année du certif
Chapitre 2
Mon père sortait changé de ce e dure année. Ma mère aussi, mais c’est
une autre histoire.
Paul Fontanes pouvait marcher la tête haute dans le village : ses huit
candidats étaient revenus de Saint-Jean avec leur peau d’âne, même la
pauvre Marie. Même Maucloux, le tricheur. Et il ne se privait pas d’aller le
cou raide, le front levé, le regard au-dessus des montagnes… Mais, dès
qu’il rentrait à l’école, à la maison, ses épaules s’a aissaient, son dos se
voûtait, son regard fuyait.
Le prix cantonal, c’était la cerise sur le gâteau que les enfants se
disputent. Il n’avait pas eu la cerise, il digérait mal la pâte.
Il aurait dit le soir du certi cat : « Pas un élève dans les trois premiers,
je suis déshonoré ! » Plus tard, il a nié avec force. Eh bien, il l’a peut-être
dit quand même, la nuit d’après, en se réveillant en sursaut, près de ma
mère. Elle a murmuré, avant de se rendormir : « Marie est reçue, c’est
l’essentiel. »
Il a répété : « Oui, oui, tu as raison. Marie est reçue, c’est l’essentiel. »
Alors, ce e phrase est devenue une litanie de notre vie quotidienne. Il l’a
prononcée pendant plusieurs semaines au moins vingt fois chaque jour. Sa
voix et son regard démentaient à moitié ses paroles. À moitié seulement,
car il était heureux comme nous tous du succès inespéré de Marie Jau ret.
Et, de temps en temps, quelqu’un lâchait une allusion au pauvre Jau ret
qui devait être bien content, là-haut. Et mon père approuvait d’un signe, en marmonnant : « Là-haut… » Le facteur était mort content et, s’il vivait
encore, là-haut, il devait o er dans le bonheur : sa lle chérie avait eu le
certi cat.
Mais mon père ne passait plus jamais son pouce sous sa bretelle, ne
lançait plus le menton en avant. Il allait les bras ballants, l’air absent. Il
avait une façon terrible de xer Davy. Pas de reproches… Il avait dit une
fois, deux, peut-être : « Je ne te demande pas ce que tu as fait au certi cat.
C’est un mystère insondable ! » Puis plus rien. Moi, il me considérait avec
un sourire pensif, comme s’il évaluait mes chances pour l’an prochain,
sans trop d’illusions. Avec Fofe e, il était d’une gentillesse surprenante. Il
lui caressait la joue et le menton, l’embrassait parfois sur le front, et lui
faisait à peine les gros yeux quand elle tirait la langue. Elle en devenait
mue e. Il lui faudrait apprendre à avoir un père, et ce serait long.
Pour Davy, l’épreuve a dû être très douloureuse. Il crânait, il frayait de
plus en plus avec Maucloux : tous les deux se donnaient tant qu’ils
pouvaient l’air de préparer un mauvais coup ensemble. Mais Davy
sou rait dans son orgueil comme un loup blessé. Il n’était plus le phénix
de Saint-André-la-Vallée. Son ramage n’égalait pas son plumage : il
rentrait dans le rang. Les grandes lles, surtout irza et Sarah, savaient le
lui faire sentir. Leurs yeux disaient : « Tu n’es qu’un petit garçon comme
les autres ! »
Le jour de la fête des écoles, Tavou Maucloux, qui n’était guère venu en
classe que deux ou trois fois depuis le certi cat, est arrivé habillé en
semaine, mains dans les poches, son menton en galoche levé haut, l’air
plus ricaneur que jamais. Et il a raconté que Davy avait fait exprès de rater
le prix cantonal.La bouche à l’abri de sa paume sale, il lâchait comme un
secret trahi :
— Ouais, exprès. J’ te fous mon billet que ça y a même rapporté gros !
irza et Sarah avaient déjà qui é l’école. La Daudine e a tiré la langue
à Maucloux.
— ’est-ce que c’est que ce e blague !
À midi, j’ai posé la question à Davy.
— Tu l’as pas fait exprès pour de bon, quand même ?
Mon frère a haussé les épaules et détourné les yeux.
— Pourquoi pas, si ça pouvait rapporter gros !
Il n’a rien voulu dire de plus. Maucloux a continué sa propagande.
— Comment qu’il aurait été premier du canton, Davy, s’il avait voulu !
Cousin Martin y m’ disait justement, avant l’ certif : « Jouanen y peut pas
ba re ton copain, vu qu’il a pas de santé et qu’y sait rien d’ la vie ! Sauf
si… »
À ce moment, un clin d’œil est venu appuyer la démonstration.
— « Sauf s’y s’arrangeaient tous les deux, des fois », y m’ disait comme
ça, cousin Martin.
C’est ainsi que le bruit a été lancé, par Tavou Maucloux, mais Davy n’a
jamais dit le contraire. Et au bal du 14 juillet, la nouvelle a commencé à
circuler, déjà déformée par la rumeur, chez les jeunes gens et les vieilles
personnes.
— Les Fontanes se sont accommodés avec les Jouanen de Saint-Jean,
pour le certi cat !
Les commères chuchotaient des précisions derrière leur main.
— Le petit Jouanen avait besoin d’être premier du canton pour entrer à
l’École polytechnique.
— Ses parents ont dû payer.
— M. Laporte, le directeur de l’école, s’est entremis.
— Mais les Fontanes n’ont rien touché, vu que la gamine de Saint-Pierre
les a tous coi és !
— N’aie crainte. Ils ont été payés avant le certi cat : c’est du monde qui
connaît le droit !
Ces clabaudages ont ni par arriver aux oreilles de papa qui, le soir
même, nous a convoqués en classe, Davy et moi, pour une explication. Il
n’était même pas en colère, seulement un peu troublé. Il s’est assis à sa
place habituelle, les coudes sur son bureau, il s’est pris le visage dans les
mains. Sa pomme d’Adam sautait à petits coups. Nous nous taisions. Je
gue ais Davy du coin de l’œil. Mon frère se trémoussait, sou ait, essuyait
de la paume la sueur qui lui mouillait le front et le cou.
En n, papa a écarté les mains, claqué le pouce.
— Un de vous deux saurait-il, par hasard, d’où vient ce e excellente
blague que j’ai entendue au sujet du certi cat ?
J’ai regardé Davy, qui se taisait résolument, tête basse. Papa a ajouté sur
un ton rêveur :
— Hum, hum, bien, bien. Il me semble qu’on en parlait à l’école ces
jours-ci. Votre camarade Maucloux l’a-t-il inventée tout seul ? Je passais
au village pour un imbécile. Maintenant, j’ai l’air d’un malhonnête
homme, tout en restant un imbécile !
Davy a grogné quelque chose. Papa l’a prié de parler « à haute et
intelligible voix ». Davy a dit, en regardant ses pieds :
— C’est pas Jouanen. C’est Pascaline : elle m’a proposé cinq cents francs
pour que je lui laisse la première place.
— oi ?
Papa s’est dressé en hurlant.
— Et tu l’as fait ! Marguerite Robert…, ce e petite…, ce e petite
traînée ! Et son rastaquouère de parrain ! Car c’est lui, n’est-ce pas, qui a
tout organisé ! Salopard ! Et toi, Antoine, tu sais ce que tu es…, ce que tu
es… Tu le sais ? Tu es un…, un…, un fripon !
C’est ainsi que « l’a aire du certi cat » a commencé.
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