L'année du certif
Chapitre 9
Le séchoir aux châtaignes
C’est surtout l’économie qui pousse le montagnard cévenol à passer sa vie dans les séchoirs.
(…) Le séchoir devient le centre de toutes les réunions. (…) Là se réfugie désormais toute la vie du village. Les paysans pauvres, qui ne possèdent pas de séchoir, ne récoltant pas de châtaignes, s’installent dès l’aube dans celui de leur voisin avec leur marmite et leur ouvrage. Oh alors, quel mouvement ! quels rires ! quelles chansons ! quelles histoires ! (…) Le plus souvent, les revenants, les loups-garous le Drac, défrayent ces récits pleins de poésie, de caractère, d’originalité.
D’après Ferdinand Fabre, Les Courbezon, in Le Français par les textes,
par V. Bouillot, Librairie Hache e.
— Récitation, dit Mlle Rachel. Marguerite, tu prends Le Chant du grillon
pour le certi cat ? Tu veux nous dire ce e poésie ?
Pascaline sourit. Elle est en représentation. Elle je e un bref regard à
son cahier de récitations, orné de dessins et de fresques, puis le referme,
ôte l’écharpe qu’elle a gardée en classe, défroisse son col Claudine, étire
les plis de son tablier, chasse de son front une boucle rousse, essaie sa voix
et commence :
Le Chant du grillon
Sou e, bise ! tombe à ots, pluie !
Dans mon palais tout noir de suie
Je ris de la pluie et du vent ;
En a endant que l’hiver fuie,
Je reste au coin du feu, rêvant.
C’est moi qui suis l’esprit de l’âtre !
Le gaz, de sa amme bleuâtre,
Lèche plus doucement le bois ;
La fumée, en let d’albâtre,
Monte et se contourne à ma voix…
Elle termine :
En a endant que l’hiver fuie,
Je reste au coin du feu rêvant.
Puis elle s’écrie sur un ton de triomphe : « éophile Gautier ! »
Elle a récité sans une faute, de sa voix toujours chantante, en appuyant
sur les rimes. Elle a ralenti peu à peu son débit, elle a murmuré les trois
derniers vers, comme si elle parlait du fond d’un rêve, le rêve même du
grillon. Elle se tait, regarde la maîtresse dans les yeux, tourne la tête vers
ses camarades, l’air de ne pas les voir, perdue dans ses pensées secrètes.
Pour s’asseoir, elle serre son tablier sur ses cuisses, d’un très joli geste, à la
fois hardi et enfantin.
La maîtresse promène les yeux sur la classe, quête l’approbation des
élèves, que les chuchotements unanimes lui apportent aussitôt.
— C’est bien, dit-elle avec un soupir. C’est presque parfait… Je dis
presque, Marguerite, car tu as toujours tendance à chanter un peu. Je
suppose que c’est ta nature, que tu n’y peux rien. Recti e quand même si
tu t’en aperçois. Alors, combien lui donne-t-on, 9 sur 10 ?
D’un peu partout fusent les « 10 ! 10 ! » des admirateurs de Marguerite-
Pascaline. Le « 6 » d’un jaloux se perd dans le brouhaha. Mlle Rachel
soupire.
— Disons 9,5. Marguerite, viens me voir à la sortie.
Pascaline se tient devant la demoiselle, droite et sage, mais nerveuse
aussi : elle ne peut pas s’empêcher de se tordre les mains et de fro er ses
chevilles l’une contre l’autre. Elle est grande et belle, la rouquine d’Alès,
comme l’appellent encore certains. Trop grande et trop belle pour une lle
de douze ans, qui va bientôt se lancer dans la vie. Sûrement, elle se
débrouillera pour tricher sur son âge, avec les patrons et les garçons. Elle
est maligne, mais trop sûre d’elle.
« Il faudrait convaincre son parrain de l’envoyer au cours
complémentaire, songe Mlle Rachel, puisque ses parents s’en chent. Oui,
et comment ? À moins du prix cantonal, mais on en est loin. » Elle prend
le poignet de Pascaline avec douceur.
— Calme-toi. L’habitude veut qu’on donne les résultats des
compositions la veille des vacances. Mais j’espère que tu sauras tenir ta
langue jusqu’à demain, et je vais te donner les tiens. Ne tremble pas
comme ça, ta vie n’est pas en jeu !
— Mon parrain m’o rira une bicycle e neuve si je suis reçue.
— Mais je sais. Tout le monde le sait dans la commune. Je pense que tu
peux faire mieux qu’être reçue…
Pascaline pique un fard aux pomme es et, en même temps, le bas de
son visage, autour de la bouche, devient très pâle. Une brève lueur
s’allume dans ses yeux verts.
— ’est-ce que vous voulez dire, mademoiselle ?
— Il est bien dommage que tu qui es l’école après le certi cat. Tu
pourrais sans doute faire l’École normale.
Pascaline prend un air innocent, puis rêveur, puis malicieux.
— C’est ce que dit aussi mon parrain, mademoiselle.
La demoiselle fronce les sourcils.
— Ah bon ? Ton parrain le pense aussi ? C’est une bonne nouvelle.
— Mais vous savez bien que je ne suis pas assez bonne pour continuer.
Et il y a trop de bêtises dans mes rédactions !
— Tu te laisses aller en écrivant et, ma foi, c’est souvent assez drôle.
Peut-être un jour, si tu continues, écriras-tu comme madame Cole e… Ton
dernier devoir en temps limité me plaît moins, j’avoue, mais il est tout à
fait dans la norme du certi cat.
— C’était une le re. C’est facile d’écrire une le re. Les descriptions,
j’aime pas du tout.
— Tu es assez bonne pour continuer, si tu veux.
Pascaline esquisse un pas de danse puis éclate de rire.
— Mademoiselle, si je suis la première du canton, je vous promets que je
continuerai !
Mlle Rachel sourit, hausse les épaules, ajuste ses lune es.
— Tu en demandes trop, ma lle. Antoine Fontanes est beaucoup trop
fort, et on parle d’un certain Jouanen, de Saint-Jean, qui est encore
meilleur. Et puis je trouve ce e bataille pour la première place un peu
ridicule. Une mention, passe encore, mais le prix cantonal ! Il y a des
maîtres qui ne pensent qu’à ça durant toute leur carrière : j’en ai honte
pour eux. Si nous en venions à tes compositions ? C’est peut-être en calcul
que tu as fait les plus gros progrès, et cela, tu le dois en grande partie à
M. Fontanes. Songe à le remercier. Oui, tu as eu 14 sur 20 en problèmes,
ma belle, 6 en dictée, 6 en questions, 7,5 en rédaction, 9 sur 10 en histoire-
géographie… Tu verras le détail demain. Tu es toujours faible en dessin et
en calcul mental, mais tu arrives quand même à un assez joli total de 72
points sur 100. Oui, la mention bien, Marguerite !
Pascaline se tait, elle gue e le soir gris par la fenêtre de la classe. On ne
distingue ni les crêtes, e acées par les nuages bas, ni le creux de la vallée,
bouché par la brume. L’hiver … Ah, si elle savait faire des vers comme
Davy Fontanes, avec les rimes et les pieds ! Ah, si elle pouvait dire tout ce
qu’elle a sur le cœur ! Ah, si elle pouvait retourner bientôt vivre à Alès !
Ah, si… Ah, si… Elle frissonne à la pensée de ces longues et dures années
d’école qui l’a endent si elle dit oui à son parrain. Non, elle deviendrait
folle. Les adultes peuvent-ils comprendre, eux qui ont le droit d’aller
librement où bon leur semble, qui ne craignent pas les punitions, les
retenues, les engueulades ? Oh, un patron peut crier après un ouvrier et
même un employé, ça s’est vu, mais les grandes personnes se chent qu’on
leur crie après, parce qu’elles sont des grandes personnes et qu’elles n’ont
peur de rien – ou alors, à quoi ça sert de grandir ?
— Mademoiselle… Je vous aime beaucoup.
— J’en suis touchée. Et encore plus touchée que tu me le dises. Tu viens
de la ville. Ici, dans nos montagnes, on garde ses sentiments pour soi, et
c’est bien triste. Moi aussi, je t’aime beaucoup, Marguerite. Je pense à ton
avenir.
— Et vous voudriez que je continue ? Je ne peux pas ! Toutes ces années
d’école, rien que d’y penser, je deviens folle ! Les compositions, les
examens…, le brevet, qui est très dur…, l’École normale… Il paraît que la discipline est terrible ! Mademoiselle, je voudrais tant vous faire plaisir,
mais je ne pourrai jamais.
Elle se tord les mains, fro e ses chevilles. Deux larmes roulent sur ses
taches de rousseur, le long de son nez. Son regard, à travers les pleurs, est
doux, un peu animal.
— Est-ce que vous comprenez, mademoiselle ?
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