L'année du certif

Michel Jeury · Chapitre 19 sur 49

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L'année du certif

Chapitre 9

 

 

Le séchoir aux châtaignes

C’est surtout l’économie qui pousse le montagnard cévenol à passer sa vie dans les séchoirs.

(…) Le séchoir devient le centre de toutes les réunions. (…) Là se réfugie désormais toute la vie du village. Les paysans pauvres, qui ne possèdent pas de séchoir, ne récoltant pas de châtaignes, s’installent dès l’aube dans celui de leur voisin avec leur marmite et leur ouvrage. Oh alors, quel mouvement ! quels rires ! quelles chansons ! quelles histoires ! (…) Le plus souvent, les revenants, les loups-garous le Drac, défrayent ces récits pleins de poésie, de caractère, d’originalité.

D’après Ferdinand Fabre, Les Courbezon, in Le Français par les textes,

par V. Bouillot, Librairie Hache e.

 

— Récitation, dit Mlle Rachel. Marguerite, tu prends Le Chant du grillon

pour le certi cat ? Tu veux nous dire ce e poésie ?

Pascaline sourit. Elle est en représentation. Elle je e un bref regard à

son cahier de récitations, orné de dessins et de fresques, puis le referme,

ôte l’écharpe qu’elle a gardée en classe, défroisse son col Claudine, étire

les plis de son tablier, chasse de son front une boucle rousse, essaie sa voix

et commence :

Le Chant du grillon

Sou e, bise ! tombe à ots, pluie !

Dans mon palais tout noir de suie

Je ris de la pluie et du vent ;

En a endant que l’hiver fuie,

Je reste au coin du feu, rêvant.

C’est moi qui suis l’esprit de l’âtre !

Le gaz, de sa amme bleuâtre,

Lèche plus doucement le bois ;

La fumée, en let d’albâtre,

Monte et se contourne à ma voix…

 

Elle termine :

En a endant que l’hiver fuie,

Je reste au coin du feu rêvant.

 

Puis elle s’écrie sur un ton de triomphe : « éophile Gautier ! »

Elle a récité sans une faute, de sa voix toujours chantante, en appuyant

sur les rimes. Elle a ralenti peu à peu son débit, elle a murmuré les trois

derniers vers, comme si elle parlait du fond d’un rêve, le rêve même du

grillon. Elle se tait, regarde la maîtresse dans les yeux, tourne la tête vers

ses camarades, l’air de ne pas les voir, perdue dans ses pensées secrètes.

Pour s’asseoir, elle serre son tablier sur ses cuisses, d’un très joli geste, à la

fois hardi et enfantin.

La maîtresse promène les yeux sur la classe, quête l’approbation des

élèves, que les chuchotements unanimes lui apportent aussitôt.

— C’est bien, dit-elle avec un soupir. C’est presque parfait… Je dis

presque, Marguerite, car tu as toujours tendance à chanter un peu. Je

suppose que c’est ta nature, que tu n’y peux rien. Recti e quand même si

tu t’en aperçois. Alors, combien lui donne-t-on, 9 sur 10 ?

D’un peu partout fusent les « 10 ! 10 ! » des admirateurs de Marguerite-

Pascaline. Le « 6 » d’un jaloux se perd dans le brouhaha. Mlle Rachel

soupire.

— Disons 9,5. Marguerite, viens me voir à la sortie.

 

Pascaline se tient devant la demoiselle, droite et sage, mais nerveuse

aussi : elle ne peut pas s’empêcher de se tordre les mains et de fro er ses

chevilles l’une contre l’autre. Elle est grande et belle, la rouquine d’Alès,

comme l’appellent encore certains. Trop grande et trop belle pour une lle

de douze ans, qui va bientôt se lancer dans la vie. Sûrement, elle se

débrouillera pour tricher sur son âge, avec les patrons et les garçons. Elle

est maligne, mais trop sûre d’elle.

« Il faudrait convaincre son parrain de l’envoyer au cours

complémentaire, songe Mlle Rachel, puisque ses parents s’en chent. Oui,

et comment ? À moins du prix cantonal, mais on en est loin. » Elle prend

le poignet de Pascaline avec douceur.

— Calme-toi. L’habitude veut qu’on donne les résultats des

compositions la veille des vacances. Mais j’espère que tu sauras tenir ta

langue jusqu’à demain, et je vais te donner les tiens. Ne tremble pas

comme ça, ta vie n’est pas en jeu !

— Mon parrain m’o rira une bicycle e neuve si je suis reçue.

— Mais je sais. Tout le monde le sait dans la commune. Je pense que tu

peux faire mieux qu’être reçue…

Pascaline pique un fard aux pomme es et, en même temps, le bas de

son visage, autour de la bouche, devient très pâle. Une brève lueur

s’allume dans ses yeux verts.

— ’est-ce que vous voulez dire, mademoiselle ?

— Il est bien dommage que tu qui es l’école après le certi cat. Tu

pourrais sans doute faire l’École normale.

Pascaline prend un air innocent, puis rêveur, puis malicieux.

— C’est ce que dit aussi mon parrain, mademoiselle.

La demoiselle fronce les sourcils.

— Ah bon ? Ton parrain le pense aussi ? C’est une bonne nouvelle.

— Mais vous savez bien que je ne suis pas assez bonne pour continuer.

Et il y a trop de bêtises dans mes rédactions !

— Tu te laisses aller en écrivant et, ma foi, c’est souvent assez drôle.

Peut-être un jour, si tu continues, écriras-tu comme madame Cole e… Ton

dernier devoir en temps limité me plaît moins, j’avoue, mais il est tout à

fait dans la norme du certi cat.

— C’était une le re. C’est facile d’écrire une le re. Les descriptions,

j’aime pas du tout.

— Tu es assez bonne pour continuer, si tu veux.

Pascaline esquisse un pas de danse puis éclate de rire.

— Mademoiselle, si je suis la première du canton, je vous promets que je

continuerai !

Mlle Rachel sourit, hausse les épaules, ajuste ses lune es.

— Tu en demandes trop, ma lle. Antoine Fontanes est beaucoup trop

fort, et on parle d’un certain Jouanen, de Saint-Jean, qui est encore

meilleur. Et puis je trouve ce e bataille pour la première place un peu

ridicule. Une mention, passe encore, mais le prix cantonal ! Il y a des

maîtres qui ne pensent qu’à ça durant toute leur carrière : j’en ai honte

pour eux. Si nous en venions à tes compositions ? C’est peut-être en calcul

que tu as fait les plus gros progrès, et cela, tu le dois en grande partie à

M. Fontanes. Songe à le remercier. Oui, tu as eu 14 sur 20 en problèmes,

ma belle, 6 en dictée, 6 en questions, 7,5 en rédaction, 9 sur 10 en histoire-

géographie… Tu verras le détail demain. Tu es toujours faible en dessin et

en calcul mental, mais tu arrives quand même à un assez joli total de 72

points sur 100. Oui, la mention bien, Marguerite !

Pascaline se tait, elle gue e le soir gris par la fenêtre de la classe. On ne

distingue ni les crêtes, e acées par les nuages bas, ni le creux de la vallée,

bouché par la brume. L’hiver … Ah, si elle savait faire des vers comme

Davy Fontanes, avec les rimes et les pieds ! Ah, si elle pouvait dire tout ce

qu’elle a sur le cœur ! Ah, si elle pouvait retourner bientôt vivre à Alès !

Ah, si… Ah, si… Elle frissonne à la pensée de ces longues et dures années

d’école qui l’a endent si elle dit oui à son parrain. Non, elle deviendrait

folle. Les adultes peuvent-ils comprendre, eux qui ont le droit d’aller

librement où bon leur semble, qui ne craignent pas les punitions, les

retenues, les engueulades ? Oh, un patron peut crier après un ouvrier et

même un employé, ça s’est vu, mais les grandes personnes se chent qu’on

leur crie après, parce qu’elles sont des grandes personnes et qu’elles n’ont

peur de rien – ou alors, à quoi ça sert de grandir ?

— Mademoiselle… Je vous aime beaucoup.

— J’en suis touchée. Et encore plus touchée que tu me le dises. Tu viens

de la ville. Ici, dans nos montagnes, on garde ses sentiments pour soi, et

c’est bien triste. Moi aussi, je t’aime beaucoup, Marguerite. Je pense à ton

avenir.

— Et vous voudriez que je continue ? Je ne peux pas ! Toutes ces années

d’école, rien que d’y penser, je deviens folle ! Les compositions, les

examens…, le brevet, qui est très dur…, l’École normale… Il paraît que la discipline est terrible ! Mademoiselle, je voudrais tant vous faire plaisir,

mais je ne pourrai jamais.

Elle se tord les mains, fro e ses chevilles. Deux larmes roulent sur ses

taches de rousseur, le long de son nez. Son regard, à travers les pleurs, est

doux, un peu animal.

— Est-ce que vous comprenez, mademoiselle ?

 

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