L'année du certif
Première partie : L’ÉTÉ D’AVANT
Première partie :
L’ÉTÉ D’ AVANT
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À la terre d’Oc !
Terre des myrtes verts, terre des lauriers-roses
Et des cyprès de bronze au front blanc des coteaux ;
Terre où les soirs d’été – nos soirs occidentaux – Sont de rouges apothéoses !
Ta langue a la douceur du miel de nos Cévennes,
Les sauvages parfums des ots sur les brisants,
Et lorsque je l’entends aux voix des paysans, Un sang plus vif bondit aux canaux de mes veines.
Pierre Jalabert, in A. Lyonnet, Pierre Besseige,
Lecture et langue française,
classe de n d’études primaires élémentaires,
Librairie Istra.
Paul Fontanes a traversé la classe de sa femme, il est venu poser ses
coudes sur le bureau où Claire est en train de calligraphier un modèle
d’écriture à l’encre rouge.
— C’est demain le dernier jour de classe. Tu pourrais te dispenser de
préparer les cahiers des petits.
— Mais les gens nous regardent, depuis que nous sommes en école
mixte. Et si les petits ne travaillent pas le dernier jour, les parents diront :
« Ce n’était pas la peine de tout chambarder ! »
Paul Fontanes tire sur son faux col et sa cravate à système, essuie du
dos de la main la sueur qui baigne son cou. C’est un homme de taille
moyenne, mince, les épaules maigres, bien planté sur ses jambes courtes.
Sa tête, un peu longue et chevaline, est juchée sur un cou nerveux, à la
pomme d’Adam pointue et toujours en mouvement. Il a un beau visage,
net et grave, avec les pomme es osseuses et le menton fort. Sa bouche
mince et douce a les coins abaissés et des plis amers aux lèvres. Le maître
d’école Paul Fontanes cache à peine à ses proches son sentiment d’avoir
raté sa carrière et sa vie.
En ce e torride n d’après-midi de juillet, il est toujours vêtu de sa
blouse grise de travail, par-dessus sa chemise d’un blanc douteux. Il est
coi é d’un chapeau en jonc tressé, genre Bowen, un luxe. Il tire de la
poche de poitrine de sa blouse sa grosse montre à boîtier savonne e, puis
la remet en place en oubliant de regarder l’heure. Il penche la tête vers sa
femme.
— Tu as raison, comme toujours. Il faut que les petits travaillent jusqu’à
demain midi, au moins.
Claire lève les yeux de son cahier, décoche à son mari un sourire
moqueur et tendre.
— Toi aussi, tu as beaucoup travaillé, ce e année, mon chéri. Et avec
sept reçus sur sept au certi cat, tu pourras te reposer tout l’été la
conscience tranquille.
Paul recule d’un pas, laisse tomber ses bras, pousse un long soupir.
Depuis son retour de la Grande Guerre, quinze ans bientôt, il est
instituteur à Saint-André-la-Vallée, canton de Saint-Jean-de-Combas, dans
le nord du Gard. C’est un puits de science. Il connaît tout du traité de
Verdun en 843, des subordonnées conjonctives et des intérêts composés.
Avec ses capacités, sans parler de ses états de service à la guerre, qu’il a
nie comme sous-lieutenant, il aurait pu devenir directeur d’école dans un
gros bourg ou même inspecteur primaire, comme son père. Nul ne sait très
bien pourquoi il s’est accroché à ce village perdu.
Par les larges fenêtres de la classe, il contemple les Cévennes, qui
cernent l’horizon. Les lignes de crêtes – les serres – se chevauchent à
l’in ni, tassées les unes sur les autres et hérissées de rares pics veillant sur la montagne et ses gou res bleus. Un relief enchevêtré cerne l’horizon de
tous côtés et bouche la moitié du ciel.
Une jeune lle brune dévale un sentier qui coupe les traverses par une
succession de petits escaliers, raides et étroits, taillés dans les murs de
pierre des terrasses. Il reconnaît une de ses élèves, irza Favantin, qu’on
appelle la Favantine e, sa mère étant la Favantine. Elle n’a pas douze ans
et a l’air d’une jeune lle… Il la regarde s’éloigner et disparaître. Il se
retourne vers sa femme.
— Il y a des moments où vous avez de la chance, vous…
Claire baisse ses lune es sur son nez et, par-dessus, xe son mari d’un
air ombrageux. Elle a laissé, peut-être par mégarde, le dernier bouton de
son n corsage blanc à eurs sortir de la boutonnière. La sueur perle en
haut de sa poitrine. Elle caresse distraitement le creux de son cou.
— Tu veux dire nous, les femmes ?
Paul secoue la tête.
— Je veux dire vous, les catholiques.
Claire rit du bout des lèvres.
— Je le suis si peu. Comme tu es si peu protestant…
Paul a perdu la foi à l’École normale. Il s’est déclaré athée quand il a
demandé la main de Claire : sa ancée ne voulait pas d’un protestant mais
acceptait un pur laïque. Ils se sont mariés civilement et ont résisté à toutes
les avances du pasteur Pierret.
— Tu vas bondir. J’ai rêvé que je me confessais !
— Je suppose que pour un ls de huguenot, même s’il ne met pas les
pieds au temple, la confession est le pire des cauchemars.
— Je me sens laïque avant tout.
— Mais tu as commis un gros péché que tu as envie de raconter à
quelqu’un ? Alors, je t’écoute, mon chéri.
— Eh bien, je pouvais en avoir un de plus. Il me su sait de présenter
notre Antoine…
— Tu y penses encore ? Nous avions dit qu’il était un peu jeune et pas
tout à fait assez régulier pour passer à coup sûr.
— C’est ce dont nous étions convenus.
— Tu jurais que mélanger lles et garçons nous me ait à la merci de
toutes les critiques et que nous ne pouvions pas nous perme re de voir
notre ls aîné échouer au certi cat.
— Créer une école mixte en Cévennes était un risque.
— Moi, je m’en chais. Je voulais garder Antoine un an de plus !
Paul tourne la tête vers le débarras, un cagibi sombre où l’on entasse les
vieux livres et le matériel scolaire d’usage peu fréquent. Un courant d’air a
fait bouger la porte, qui s’ouvre derrière le bureau. Le rez-de-chaussée de
la mairie-école est un dédale de couloirs et d’escaliers dont la moitié au
moins ne sert plus à rien.
Paul sourit, baisse la voix d’instinct.
— Depuis deux ans, je rogne d’un point ou deux toutes les notes de
notre ls.
— Tous les maîtres qui ont un de leurs enfants en classe le font pour
être sûrs de ne pas avantager leurs rejetons.
— Oui, mais Antoine pouvait passer le certi cat ce e année, sans
mention. J’ai voulu le garder pour la mention très bien et le prix cantonal
l’an prochain.
Claire éclate de rire.
— Je n’ai jamais accordé la moindre importance à ces histoires de
classement et de prix, mais notre gentille collègue, Mlle Rachel, m’a avoué
que son plus grand regret était de partir à la retraite sans avoir jamais eu
le prix cantonal. Je me suis dit : quel malheur ! Alors, c’est ça qui te
tourmente ?
Paul dit oui d’un signe de tête. Mlle Rachel Pouget est la maîtresse de
Saint-Pierre, le village voisin. Il apprécie son sérieux. Claire le regarde en
se mordant la lèvre.
— Je te donne l’absolution. De toute façon, je crois que c’est très bien
pour notre grand. Il apprendra beaucoup l’année qui vient, avec toi, et ça
lui servira au cours complémentaire, à l’École normale et même dans son
futur métier.
— Donc, tu ne crois pas que j’aie commis une sorte de forfaiture, en tant
que fonctionnaire public ?
— Non, mon chéri. Tu n’as pas trahi l’instruction publique, ni la société,
ni l’humanité. Et l’année prochaine va combler tous tes vœux. Elle sera
magni que.
— Ah, merci. e deviendrais-je sans toi, ma petite Claire ?
Il prend le bas de son visage dans ses mains puis gue e sa femme.
— Tu ne crois pas que c’est une belle soirée pour faire un chemin de
Saint-Jacques ? Et puis le dernier jour de classe…
Claire pose son porte-plume, joint les doigts en clocher sur son bureau
et regarde son mari bien en face. Elle pince un peu sa grande bouche aux
coins toujours relevés et naturellement rouge. Ce n’est pas une mimique
d’humeur ni même d’agacement. Tout juste retient-elle un sourire qui,
malgré elle, plisse son nez et creuse deux fosse es au bas de ses joues.
Derrière ses lune es rondes, une lueur de malice et de tendresse mêlées
éclaire ses grands yeux sombres.
— Un chemin de Saint-Jacques ce soir ? elle idée !
Paul baisse son chapeau sur son front, se mâchonne la lèvre, enfonce
une main dans la poche de sa blouse. Claire joue avec l’alliance qui tourne
autour de son doigt amaigri et s’abandonne peu à peu au sourire qui
adoucit son visage grave.
— Mon pauvre chéri, j’ai peur que tu ne sois bien déçu. Je n’ai plus que
la peau sur les os.
Paul fronce les sourcils.
— Ce n’est pas normal que tu fondes comme ça. Il faudra consulter.
— Eh bien, mon chéri, si tu n’as pas peur de te blesser, nous regarderons
les étoiles ensemble quand les enfants dormiront.
Paul fait le tour du bureau, saute les deux marches de l’estrade et
s’assure d’un coup d’œil que personne ne le gue e par les fenêtres de la
classe. Puis il se penche pour embrasser sa femme sur le front.
— Claire, je t’aime.
— Mm… moi aussi, mon chéri.
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