L'année du certif
Chapitre 15
Plus que quelques heures.
Davy et Niniko se sont réveillés ensemble, au milieu de la nuit, dans la
chambre qu’ils partagent. Davy s’est cogné assez violemment contre la
cloison de bois qui sépare son territoire de celui de son frère.
Un mince croissant de lune, à la n du dernier quartier, laisse couler par
les volets entrouverts une clarté trouble qui dessine à peine les lignes des
cloisons et des meubles. Presque à tâtons, Davy avance jusqu’au lit de son
frère et s’assoit en bâillant sur le bord du matelas.
— Tu dors, Niniko ?
Niniko se dresse à demi, sur les coudes, brusquement.
— Non, et toi ?
— Eh, merde, je peux pas pioncer à cause d’un putain de rêve. Je vais
avoir un œil qui se ferme toute la sacrée journée du certif ! Hein, dis
quelque chose !
— C’est le jour du certi cat.
— Malin ! Figure-toi que je suis à la page. Je l’ai lu sur le journal !
— Tu as fait un rêve ?
— Une saloperie de cauchemar à la gomme ! J’étais que troisième. J’étais
ba u par Jouanen, de Saint-Jean, et devine par qui encore… Une lle…
— Pascaline !
— Ha ! ha ! pire que Pascaline : Marie Jau ret !
— Mais c’était qu’un rêve. Tu es le plus fort, Davy.
— Ah, putain, j’en sais rien. C’était qu’une saloperie de bordel de rêve.
Mais maintenant, j’ peux plus pioncer. J’ vais être frais comme un poisson
pêché de trois jours, pour le certi cat !
— T’as qu’à lire un livre sur la vie. Je vais te prêter ma bougie, si tu
veux.
— Les livres sur la vie, pauvre andouille, c’est de la roupie de
sansonnet ! Ça vaut pas un clou ! Ça vaut pas un trognon de chou ! Ça
vaut pas un pet de lapin !
Marie Jau ret ne dort pas. Le jour terrible est arrivé. Elle a la bouche
sèche, les mains qui tremblent, le cœur qui roule, l’estomac au bord des
lèvres. Un bref éclair de lampe électrique pour lire l’heure au réveil.
atre heures du matin… Il faut économiser la lampe de poche,
maintenant que papa est mort, on ne pourra plus acheter de piles. Le
réveil, sa grand-mère le lui a prêté pour le jour du certi cat. La sonnerie
est montée sur six heures. Marie se doute bien que le sommeil reviendra,
presque invincible, à six heures moins le quart. Elle arrivera à Saint-Jean,
pour l’examen, les yeux collés, la bouche mauvaise, un bâillement sans n
au fond de la gorge et pipi… J’aurai tout le temps besoin de faire pipi. Elle
n’aura pas son certif, elle n’a aucune chance.
Elle s’assoit sur son lit. « Papa, j’ai fait tout ce que j’ai pu. Le monsieur
m’a beaucoup aidée, j’ai progressé, tu sais. Mais je ne suis pas assez forte.
Et puis j’avais trop sommeil et trop besoin de faire pipi pendant la dictée
et le calcul. Je te demande pardon, papa, j’aurais tant voulu y arriver, pour
toi, papa, pour toi… » Une idée folle lui passe par la tête. Non… mais
pourquoi pas ?
Elle se lève pour de bon, entreprend d’allumer sa petite lampe Pigeon.
L’odeur de l’essence lui donne envie de vomir. Où peut donc être ce e
image ? Forcément au fond du carton a aché d’une grosse celle et glissé
sous l’armoire qu’elle partage avec sa grand-mère… Mais le tirer de sous
l’armoire, et surtout le vider, le fouiller, en pleine nuit sans réveiller
personne dans la maison, ça va être un drôle de chiendent. Ça serait même
chercher une aiguille dans une bo e de foin !
Elle renonce, ferme les yeux, mais ne s’allonge pas ni n’éteint la lampe
Pigeon. « Mon Dieu, faites que je sois reçue ! Non, Vous ne pouvez pas, je
ne suis pas assez forte. Vous ne pouvez pas faire un miracle pour moi
seule ! »
Dans sa tête, c’est la soupe au pain noir ! Elle ne retrouve rien.
« Prenons les intervalles… Voyons, s’il y a un arbre ou un piquet à chaque
bout, il y a un arbre de plus que d’intervalles. Ça c’est facile, tu peux le
compter sur tes doigts. S’il n’y a pas d’arbres au bout, c’est le contraire. »
Elle essuie deux larmes. « Rappelle-toi, le jour de Saint-Pierre, quand ça
t’est venu que tu pouvais l’avoir. C’était très fort, ça ressemblait un peu à
un miracle, et tu y as cru. Et depuis la mort de ton papa, tu n’y crois plus.
Pourquoi ? »
Elle ne peut s’empêcher de penser de nouveau à l’image de communion
de sa cousine catholique, Isabelle. « Si tu la trouvais, ça serait un miracle,
ça voudrait dire que tu peux avoir le certi cat ! »
Cinq minutes plus tard, elle a tiré le carton au milieu de la chambre et
posé la lampe Pigeon sur une chaise. Elle fouille parmi les vieilleries de
toute sorte : jouets, cahiers, cartes postales, calendriers, livres pour enfant,
premiers essais de couture et de broderie… Elle a peu d’espoir.
Soudain, l’image est là, sous ses doigts. Au verso, le nom de sa cousine
et la date de la communion : Isabelle Comte, 11 juin 1933, Alès. Au recto,
l’image de Sainte Marie, la Vierge, avec son voile blanc et bleu. Elle l’avait
cachée, parce que sa mère et sa grand-mère sont intransigeantes sur le
chapitre de la religion, mais son père s’en chait.
Elle tourne l’image dans ses mains. Elle ne sait pas prier la Sainte Vierge
Marie. Il y a une prière catholique qui dit : « Je vous salue Marie… » Mais
elle n’en sait pas plus. Elle décide de coudre l’image avec un l, sous sa
chemise. Vite, une aiguille… Si elle se faisait surprendre par sa mère ou sa
grand-mère, ça serait terrible !
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