L'année du certif

Michel Jeury · Chapitre 38 sur 49

Pages du PDF

L'année du certif

Chapitre 16

 

 

Le jour du certi cat.

On se montrait les examinateurs, on cherchait à lire dans leurs yeux s’ils étaient indulgents

ou sévères. Des solitaires, les prunelles xes, marmonnaient des leçons à bouche mue e. On a endait M. l’inspecteur.

M. Truchard, ayant rejoint les autres maîtres, revint au milieu des enfants. C’était plus fort

que lui : un grand besoin de les rasséréner encore, de les aider jusqu’au dernier instant. S’il avait pu passer l’examen à leur place ! Mais il n’aurait même plus le droit, tout à l’heure, de pénétrer dans sa propre classe.

— Franquin, surveille ton écriture. Le calcul marchera très bien, tu auras dix ; mais soigne ta

composition française… Toi, Jean, gare à l’étourderie ! Si tu veux, tu te distingueras… Eh bien, Boudard ? Ça va ? On est d’aplomb ? Je suis sûr que tu seras reçu… Bonjour, Buteau. Je vous présente, messieurs, un de mes meilleurs élèves. Où est François ? Voilà des rivaux acharnés.

Maurice Genevoix,

Le Jardin dans l’île, Flammarion,

in La Lecture nouvelle et le français, op. Cit.,

par A. Souché.

 

Niniko est du voyage. C’est papa qui l’a décidé.

— Il faut que tu voies comment ça se passe pour l’an prochain.

Maman garde les deux classes de Saint-André, réduites de moitié. Elle

occupera de son mieux des élèves d’autant plus énervés qu’un orage

monte, porté par le vent du sud. Un autocar a rété par les communes

cueille les candidats au bord de la route ou sur la place des villages. Mais

la mairie de Saint-Pierre n’a pas voulu payer pour le transport, et les

candidats de Mlle Rachel iront à Saint-Jean en auto ou en carriole.

Le groupe de Saint-André est réuni devant la cour de l’école. Le car ne

va plus tarder, on a end César Rouvière. Papa gesticule en silence, au

milieu de sa petite bande. Il a une extinction de voix depuis la veille. Sa

pomme d’ Adam monte, descend, saute et tremble, on dirait qu’elle va

jaillir hors de son cou. Les enfants, impressionnés, se tiennent cois.

Niniko n’ose pas se mêler à ses camarades du certi cat. De loin, il

essaie de deviner qui a bien dormi. Alix Daudé a l’air très reposée. Marie

Jau ret est blanche comme un linge. La Favantine e se ronge les ongles.

Tavou Maucloux crâne et se pavane. Jeannot Constant est aussi placide

que d’habitude. Sarah Javols se tient à l’écart, hautaine, les yeux au ciel.

César Rouvière arrive en courant.

— A endez-moi ! A endez-moi !

Davy pointe le doigt sur la route de Saint-Jean, qu’on voit sinuer le long

du Gardon.

— Trop tard, on est déjà partis !

César se trémousse de contentement comme un chien qui a retrouvé

son maître.

— Ça va, vous êtes pas partis. J’ai eu peur, je dormais comme une

marmo e et le réveil a pas sonné !

— T’es sûr que t’as pas pissé au lit ? demande Davy.

Il est grognon, mal luné, il en veut à tout le monde à cause de son

cauchemar. César baisse les yeux, reni e.

— Pourquoi j’aurais pissé au lit ? J’ suis pas mouillé !

— J’ai senti une odeur, dit Davy. C’est juste la colle !

Niniko se souviendra de ce matin, du soleil blanc, du ciel trop bleu, de

la brume de chaleur qui o e sur la vallée. Personne ne fait a ention à lui,

les autres n’ont pas l’air de le voir. Même papa l’a oublié. Il est devenu

transparent.

Le vieux car au mu e long vient se ranger. Le chau eur se lève, regarde

sa montre, dit qu’il a peut-être le temps d’aller boire un verre au café

Amat. Papa lui barre le passage.

— Non, vous n’avez pas le temps, en route !

Il a sou é les mots qu’il ne peut prononcer. Mais son expression et son

geste sont si menaçants que le chau eur renonce vite à son projet. Niniko se cache derrière le car, en essayant d’a irer l’a ention de

quelqu’un. Il voudrait que papa vienne le chercher et le pousse au milieu

des autres. Mais papa a trop de soucis. Niniko a peur et envie à la fois

qu’on le laisse au bord du chemin.

Ça y est, ils sont partis. Appuyé contre un mûrier, il regarde s’éloigner

l’autocar bringuebalant et poussif. Il s’en che, il peut aller à Saint-Jean à

pied, par le sentier qui coupe les crêtes. Ça lui prendra peut-être deux

heures, mais il n’est pas pressé.

Il s’en che, mais il enrage. Il se mord la lèvre pour ne pas pleurer. Il a

envie de rire aussi, son malheur lui procure un secret plaisir. Il se met en

route à petits pas. Il fait une centaine de mètres sur la route, une

automobile roule derrière lui, s’arrête à sa hauteur. Il reconnaît l’élégante

Peugeot 301 de M. Balthazar Jourdan. Pascaline est assise à côté de

M. Balthazar. Elle est vêtue d’une robe à carreaux gris, col Claudine, et

coi ée d’un béret blanc. À l’arrière se tiennent Roux et Bonnet, deux

autres candidats de Saint-Pierre. M. Balthazar penche la tête par la

portière dont la glace est baissée.

— On part aux colonies, jeune homme ? On a oublié son casque et sa

carabine Rival ?

Niniko ne sait que répondre. La vérité lui fait un peu honte. Avouer

que l’autocar l’a oublié et qu’il va à Saint-Jean à pied, par le sentier ? Il

aimerait bien monter dans l’auto de M. Balthazar, mais il lui faudrait

s’asseoir à côté des deux garçons de Saint-Pierre, qui lui font très peur.

Pascaline tourne la tête.

— Tu vas au certi cat pour voir ?

Niniko baisse les yeux, répond oui d’un signe timide. M. Balthazar

pousse du coude sa lleule.

— Je parie que notre Niniko n’est jamais monté dans une Peugeot 301 !

Et voilà, Niniko poursuit le voyage, sur la banque e arrière de l’auto,

serré entre la portière et un des garçons de Saint-Pierre, Roux ou Bonnet,

tous ces montagnards se ressemblent. Ils se sont à peine dérangés et ne lui

ont laissé qu’un petit quart de place, mais il se contenterait de bien moins.

Il se coucherait même par terre, devant, roulé en boule aux pieds de Pascaline… En montant, il a eu le temps de voir qu’elle portait des bas

blancs, assortis à son béret. On dirait une dame.

En n, il est assis dans une puissante automobile, qui ne va pas tarder à

dépasser le car sur la route de Saint-Jean !

— Puisque tu es là, dit Pascaline, tu vas me faire réciter mes dates. Tiens

mon cahier. On verra si tu me portes chance. C’est vrai que tu as un nom

de masco e… Niniko .

Et Niniko est follement heureux d’avoir un nom de masco e, le matin

du certi cat, dans l’auto de M. Balthazar. Il prend le cahier où Pascaline a

recopié les dates, les départements et quelques règles de grammaire. Elle

écrit gros, c’est facile à lire. Il demande, la gorge un peu serrée :

— Révocation de l’édit de Nantes ?

— Hein, quoi ? Oh, ce truc ! J’ sais plus. 1648 ?

Niniko secoue la tête. M. Balthazar lâche le volant d’une main et sort

de sa poche un paquet de cigare es Naja « tabac d’Orient » et le tend à sa

lleule. Pascaline prend une cigare e dans le paquet, la glisse entre les

lèvres de son parrain, puis l’allume avec un gros briquet en argent. Une

odeur sucrée se répand et se mêle au parfum de Pascaline, lavande et linge

frais repassé. Niniko ferme les yeux pour mieux humer.

— Révocation de l’édit de Nantes ? dit Pascaline. 1814 ? 732 ?

— Non…

Il a compris qu’elle s’amusait pour passer le temps. Elle sait toutes ses

dates, mais elle est très énervée. Elle emprunte la cigare e de son parrain,

en tire une bou ée et sou e la fumée au nez de Niniko . Les garçons de

Saint-Pierre se taisent, les dents serrées, l’air mauvais. L’auto roule vite.

Niniko se sent bien, il a le nombril un peu serré, mais il n’a pas peur.

Soudain, Pascaline éclate de rire.

— Je t’aime bien, Niniko , quand t’es comme ça, sérieux comme un

pape. Des fois, on dirait que tu as sept ans. C’est pour ça que je t’aime

bien. La date, c’est 1685 !

 

Le certi cat est au chef-lieu de canton une célébration à nulle autre

pareille : cela tient du marché, de la fête religieuse, du comice agricole, du conseil de révision, de la mobilisation générale… Le tout en douceur,

jusqu’au soir, où se mêlent les on ons et le glas.

Dès l’arrivée des cars et de l’autorail, la petite foule des candidats, des

maîtres et des parents se répand dans les rues. On se précipite à la

boulangerie pour ravitailler ceux qui sont venus le ventre vide, à la

mercerie pour changer les lacets cassés au dernier moment… e de lacets

cassés, ce jour-là ! Il y a queue à la pharmacie et à l’épicerie qui vend des

fournitures.

Puis tout le monde se rassemble bien à l’avance dans la cour de l’école

des garçons. M. Laporte reçoit ses collègues du canton en balançant sa

manche vide. On s’enquiert de la santé du petit Jouanen. « Jouanen ! »

Jouanen a passé une bonne nuit. Il est un peu pâle, à peine essou é, et

se prépare pour la bataille.

Les instituteurs de la commission, les examinateurs, se tiennent à part.

Les élèves ne se mélangent guère de classe à classe, et une multitude de

petits groupes échangent des regards curieux ou hostiles. elques

collègues entourent Paul Fontanes, qui gesticule plus que d’habitude et

parle d’abondance, hélas, sans pouvoir se faire entendre à cause de son

extinction de voix.

Pascaline fait un signe à Niniko avant de rejoindre Mlle Rachel et les

garçons de Saint-Pierre. Une cloche tinte, grêle et pressée. Un homme se

hisse sur le perron de l’école, un feuillet à la main. C’est l’appel. Une

vague pousse la foule en avant.

La Renault au nez écrasé vient s’arrêter devant l’école. Grand-père

l’inspecteur entre dans la cour d’un pas vif, le chapeau sur l’oreille, la pipe

au bec, une lourde servie e sous le bras. Niniko se colle contre un mur

puis s’échappe vers la rue, soulagé et déçu à la fois que son grand-père ne

l’ait pas vu.

À ce moment, une main se pose sur son épaule.

— Viens, Niniko , je te paie un verre !

Niniko regarde bouche bée M. Balthazar. C’est la première fois de sa

vie qu’un adulte le traite en homme.

— Oui, m’sieu.

Il suit le parrain de Pascaline, cœur ba ant. M. Balthazar s’est mis sur

son trente et un : veste noire, pantalon blanc, guêtres blanches, cravate

blanche… Il est coi é d’une élégante casque e à carreaux et il tient à la

main une espèce de cravache dont il se claque la jambe en marchant. De

temps en temps, il porte son autre main aux jumelles qui pendent à son

cou. Il surprend le coup d’œil curieux de Niniko , sourit.

— Jumelles de chasse, grand angle, grossissement cinq fois. J’ai

l’intention de trouver un point élevé d’où je puisse observer la cour de

l’école. J’aimerais voir la tête de ma lle…, de ma lleule quand elle sortira

de la salle d’examen.

Niniko a bien entendu. M. Balthazar s’est trompé. Il a dit « ma lle ».

Après, il s’est repris : « ma lleule »… On entend dire que Pascaline est la

lle de M. Balthazar. Comment est-ce possible ? Niniko n’a pas encore lu

assez de romans complets pour bien comprendre ce genre de mystère.

Il sirote sa limonade au café des Cévennes. Tout à coup, une idée lui

passe par la tête. Il scrute sournoisement M. Balthazar, qui s’est tourné de

biais pour lire son journal. Y a-t-il une ressemblance entre Pascaline et son

parrain ? Les yeux, peut-être, la bouche ? Il n’en sait rien. Il ne sait même

pas pourquoi les enfants ressemblent quelquefois à leurs parents…

Il s’aperçoit que M. Balthazar le regarde avec une moue chineuse sur ses

grosses lèvres. Tout à fait l’air de Pascaline…

— Ce jour est aussi une grande date pour toi !

Niniko se demande où M. Balthazar veut en venir. Le parrain de

Pascaline sort son paquet de Naja puis son briquet en argent. En n, il

suspend ses gestes et xe Niniko des yeux.

— Eh bien, mon garçon, ton frère va partir en pension. Tu ne seras plus

obligé de faire l’imbécile pour avoir la paix !

 

La dictée est terminée. Le texte vient de parvenir à M. Laporte, qui le

commente à quelques-uns de ses collègues rassemblés dans la cour.

— C’est un texte de Pérochon.

— Tiré de son roman scolaire, Les Yeux clairs.

— Aucune di culté particulière ?

— À part « relie », du verbe « relier ». La bonne moitié des élèves

auront mis un « t » !

— On a écrit un mot au tableau.

— C’est l’aboiement du chien : « Ouap ! Ouap ! »

— « Ouap ! Ouap ! » répète pensivement un des maîtres.

— J’en connais plus d’un qui aura oublié le « e » à « fée » !

— Ou qui aura mis un « s » à « prêt » !

M. Laporte secoue la tête.

— C’est la dictée la plus facile que nous ayons eue de longtemps.

— C’est pour fêter le mariage de M. l’inspecteur ! lâche une voix

féminine.

— Vous verrez que les zéros en orthographe seront rares !

M. Laporte tend le texte polycopié à Mlle Rachel.

— Vous qui avez la plus belle voix du canton, voulez-vous nous dire

ce e dictée avec émotion ?

Mlle Rachel prend la feuille d’une main un peu tremblante.

— Excusez-moi, c’est mon dernier certi cat.

Elle commence à lire très lentement, sur un ton un peu moqueur, avec

des gestes de sa main libre, levée à hauteur de son visage (elle porte un sac

d’épaule).

 

— La fée. Une voix inconnue se fait entendre. Elle sort d’un petit appareil

qu’un l relie à la boîte. Aussitôt : Ouap ! Ouap ! Ouap ! C’est Tom, le chien

de garde, qui aboie… Il dormait au coin du feu. La voix inconnue l’a réveillé

en sursaut. Pour lui, aucun doute : il y a un étranger quelque part dans la

maison. Alors, en brave gardien qu’il est, il donne l’alarme et se dresse, prêt à

défendre ses maîtres. La lle e éclate de rire en prenant le chien par le cou.

« – Veux-tu te taire, Tom ! Tu ne comprends donc pas que c’est la fée !

« Il n’y a pas de fée. Ce qu’il y a, sur ce guéridon, c’est un poste récepteur

de téléphonie sans l ou, comme on dit en abrégé, de T.S.F.

Ernest Pérochon 4.

 

La voix de Mlle Rachel se brise sur le nom de l’auteur.

— Pérochon… Il me semble que je vais le qui er aussi !

— C’est vrai, dit un jeune instituteur, que la T.S.F. est une fée. La fée des

retraités !

Une larme brille sous les cils de Mlle Rachel.

 

Au milieu de la matinée tombent les premières gou es d’une petite

averse d’été, sans orage. Une rumeur se répand dans la cour, sous les

préaux où quelques maîtres se sont réfugiés, et jusque dans la rue et les

bistrots voisins.

— Il y a un piège au premier problème !

— Les trois quarts des candidats se seraient fait pincer !

— Ça, c’est un coup du père Fontanes.

— Tous les ans, il invente un piège.

— Fallait bien que ça tombe sur nous un jour ou l’autre !

M. Laporte part aux nouvelles.

— Ça m’étonnerait quand même que Jouanen se soit laissé prendre à un

piège de calcul.

Il revient cinq minutes plus tard, avec l’énoncé du problème.

— Oh, oh, très joli !

Il lit à haute voix, en se retenant de rire.

 

— Problème I. Une salle de classe a 9,20 mètres de longueur, 6,70 mètres de largeur,

3,55 mètres de hauteur. 1. el est le volume de la salle ? 2. el est le volume d’oxygène

dans ce e salle, si on admet que l’air contient 21 % d’oxygène ? 3. Il y a dans ce e classe 27

élèves. el est le volume d’air disponible par personne, en mètres cubes ? En hectolitres 5 ?

Les instituteurs xent M. Laporte puis se regardent.

— Le volume d’air par personne… Avec le maître ou la maîtresse, il y a

vingt-huit personnes dans la classe !

 

— Il y a eu un miracle, dit Pascaline. Oui ! Marie Jau ret n’a pas eu

besoin de faire pipi une fois !

Davy rigole en se tapant la cuisse.

— Un miracle de la Sainte Vierge !

— Les Jau ret sont catholiques ? demande Pascaline.

— J’ crois pas. Mais c’est bien la Sainte Vierge qui fait les miracles ?

Hein, à Lourdes ? Si on était catholiques, comme ma mère, on aurait pu y

envoyer Fofe e et Niniko , pour que la Vierge les rende malins !

Niniko avale l’a ront doux comme lait. Davy fait un drôle de nez

depuis le calcul, il a sa chique, il est à cran. Il n’a pas compté le maître au

premier problème, alors que Pascaline y a songé, de même que Tavou

Maucloux et Jeannot Constant !

— Putain de bordel, c’est un coup de mon cochon de papet !

Pascaline se campe, les mains sur les hanches.

— Tu pourrais causer poliment, pour mon parrain qui t’invite.

Les instituteurs du canton pro tent du certi cat pour se réunir à table.

Les candidats mangent avec leur famille. Papa a donné à Davy un billet de

vingt francs pour Niniko et lui. « Et ne gaspillez pas la monnaie ! » Mais

M. Balthazar les a invités tous les deux, avec sa lleule, dans un restaurant

de la ville qui propose un « repas du certi cat », copieux et léger : bouillon

aux vermicelles, salade, saucisse d’Anduze à la purée, clafoutis aux cerises

pour dessert. Davy n’arrête pas de tripoter le billet dans sa poche.

M. Balthazar s’est déjà installé à une table de l’auberge Villaret et est

plongé dans la lecture du menu.

— Putain de bordel, ça ne me fait pas peur, dit-il. J’en ai entendu

d’autres et des plus vertes aux colonies. Je comprends que Davy l’ait sec,

mais en n c’est un guignon, pas une calamité. Si tes calculs sont justes, on

t’enlèvera un point ou deux. Ou peut-être même pas. L’énoncé n’était pas

clair, de toute évidence.

Davy se cache la gure dans les mains.

— C’était voulu. C’était un putain d’a rape-nigaud ! J’ comprends que

Jeannot Constant se soit pas pris les pa es dedans. Bon, même Tavou,

c’est un feignant, mais un malin…

Il toise Pascaline avec un sourire malveillant.

— Mais toi, alors, comment t’as fait, dis donc ?

Pascaline ré échit, le menton dans la main. Sous ses cils, ses yeux

brillent comme l’eau de la rivière sous le soleil du plein été. Un sourire

incertain o e sur ses lèvres.

— J’ voyais tous les gosses de la classe en train de respirer des mètres

cubes… Whou ! Whou ! Ça m’a donné envie de rire. Et la maîtresse… J’ai

imaginé Mlle Rachel qui respirait très fort… Whou ! Whou ! Et alors, je me

suis dit : tiens, ils ont oublié la maîtresse ! J’ai songé un moment. Ils n’en

parlent pas, mais il faut bien la compter comme personne !

 

Les examinateurs déjeunent dans une arrière-salle du restaurant des

Cévennes, route de Florac. Le potage avalé, un silence soudain ge la table

où sont réunis, autour de l’inspecteur, une demi-douzaine de maîtres et de

maîtresses.

Georges Fontanes vide son verre et prend la feuille, légèrement tachée

de gras, que lui tend un instituteur chauve, au nez rubicond, chaussé de

grosses lune es.

— ’est-ce qui vous chagrine, Dupré ?

— Je n’ai encore jamais donné un 10 en rédaction au certi cat d’études,

monsieur l’inspecteur. Mais là, je me sens presque obligé de le faire.

Une institutrice approuve d’un signe de son haut chignon.

— Nous avons tous lu ce devoir. Nous voudrions que vous le lisiez,

monsieur l’inspecteur. Nous inclinons pour 10, mais nous voudrions avoir

votre accord.

L’inspecteur émet un gloussement de gourmandise, pêche son étui à

lune es dans la poche de sa veste.

— C’est une lle, hein ?

— Une élève de Mlle Pouget.

— Ça ne m’étonne pas, dit l’inspecteur en ajustant ses lune es sur son

nez. Voyons ça.

Son regard pétille derrière ses verres.

 

Sujet. Vous avez assisté près de chez vous, dans votre village ou ailleurs, à une scène

surprenante, drôle ou dramatique, qui vous a particulièrement frappé. Racontez.

 

and j’étais plus jeune, j’habitais Alès. Puis mes parents sont venus vivre dans un

village des Cévennes, Saint-Pierre-du-Mont. Peu après, j’ai assisté à une scène étonnante.

Cela se passait chez nos voisins. Je ne dis pas leur nom, par discrétion : ils ne seraient pas

très contents s’ils savaient que j’ai écrit ce e histoire. Le vieux grand-père était sur le point

de mourir. La grand-mère et ses filles le soignaient dans sa chambre, au premier étage. Dans

la cuisine, en bas, et dans la cour de la ferme, ses fils et ses petits-fils allaient et venaient,

discutaient tout bas, avec de grands gestes, mais parfois on entendait des éclats de voix. Mes

parents m’avaient envoyée aux nouvelles, avec un pot de gelée de groseille : il paraît que

c’est bon pour les grands malades. Moi, je n’osais pas entrer à cause de tout ce mouvement.

Je me suis dit : « Le pauvre papet doit être en train de passer ! »

J’ai demandé à un petit-fils que je connaissais de vue et qui avait l’air moins en colère

que les autres, surtout les hommes mariés : « Dites, voisin, est-ce que ça ne va pas ? » Mais

je me trompais, il était aussi très en colère. Il m’a fusillée des yeux. « Eh non, ça ne va pas. Il

n’a toujours rien dit. Je sais pas s’il est gaga ou s’il refuse de parler pour nous embêter ! » Je

n’ai pas osé demander des explications. J’ai senti qu’il se passait quelque chose de terrible.

Un des fils est sorti de la maison, tête basse. Les autres se sont précipités vers lui. Ils ont

demandé tous à la fois, en parlant patois (je le comprends un peu) : « Alors, est-ce qu’il a

parlé ? » L’homme a secoué la tête et ba u des bras d’un air désespéré. Il a répondu : « Non,

non, il fait même semblant de pas comprendre ce qu’on veut ! » Ils avaient tous l’air bien

malheureux. Ils se souciaient pas trop que le grand-père plie ses chemises comme on dit.

Mais ils a endaient qu’il leur donne son secret avant de mourir.

Puis le docteur de Saint-Jean est arrivé dans son auto. Ils l’ont entouré à plusieurs.

« Monsieur le docteur, il faut le faire parler avant qu’il passe ! » Le pauvre docteur avait l’air

tout étonné. Un des petits-fils a expliqué : « Il connaît au moins douze boletières. Il nous en a

montré aucune ! » Les boletières sont les places dans les bois où on trouve les bolets, en

français, les cèpes. Un des fils a dit, en serrant les poings : « Ah, il les emportera pas en

paradis. Faut qu’il nous explique ! »

Plus tard, quelqu’un m’a raconté que le grand-père rigolait tout seul, dans son lit de

mort. Il est décédé sans avoir révélé à sa famille le secret des boletières. Mon parrain en rit

encore.

 

— Hé, hé, hé ! fait l’inspecteur. Ha ! ha ! ha !

— Nous aurions donné 10 sans hésiter, dit un instituteur, si ce n’était la

dernière phrase qui nous a un peu choqués.

— « Mon parrain en rit encore » ? Ce e enfant a bien de la chance

d’avoir un parrain qui ait tant d’humour. Ma foi, vous en rirez bien, tous,

tant que vous êtes, l’an prochain à la même époque. Mesdames, messieurs,

à côté de ce devoir, toutes les compositions françaises du certi cat que j’ai

lues depuis des années ne sont, pour parler sans ambages, que du caca

d’oie. Voyez dans le règlement si on ne peut pas lui donner 11 !

 

Après les averses du matin, la température s’est réchau ée d’un coup.

Une tou eur d’orage s’est aba ue sur la petite ville, lovée dans sa cuve e

au creux des montagnes.

— J’ai trop chaud, gémit Pascaline. Je vais qui er mes bas !

Davy, la vengeance en tête, ricane méchamment.

— T’as qu’à te me re en jupon !

— J’ai pas de jupon, t’es fou, dit Pascaline. J’ai voulu prendre les bas que

parrain m’a o erts. Je pensais pas qu’il ferait si chaud. Il faut que je les

qui e maintenant. Si j’ai trop chaud cet après-midi, je vais tout manquer !

— Tu peux aller aux lavabos, dit M. Balthazar.

Pascaline baisse la tête, l’air geignard, se frappe les genoux à deux

mains.

— Mais je peux pas toute seule. Ils sont collés aux chevilles. J’ai besoin

que quelqu’un m’aide. Niniko !

M. Balthazar allume une Naja, se renverse sur sa chaise, tire une bou ée

et sou e la fumée au plafond.

— Tu t’es fro é les chevilles, au sang ?

— Vous savez bien que je ne peux pas m’en empêcher, parrain.

— Mais comment as-tu pu te blesser à travers tes bas ?

— J’avais des croûtes d’hier et d’avant-hier. Il faudrait que Niniko

m’aide à décoller mes bas.

Davy propose ses services. Pascaline lui tire la langue.

— Tu es trop grand. Tu en pro terais pour te rincer l’œil !

— Ma foi, c’est bien possible, dit M. Balthazar en riant.

Pascaline observe la salle du restaurant où les convives du certi cat,

parents et enfants, se mêlent à la clientèle ordinaire, gens en villégiature et

voyageurs de commerce. Le brouhaha des conversations remplace peu à

peu le bruit des couverts. Puis Pascaline regarde son parrain en se

mordant la lèvre.

— Je crois que j’ai bien réussi ma rédac. J’avais peur de pas pouvoir nir,

ou alors d’avoir pas assez de place sur la feuille. Mais tout s’est bien passé.

J’espère avoir au moins 7 sur 10…

Elle se lève, baisse la voix.

— Voilà ce que je vais faire. Je vais aller aux cabinets. Je qui erai mes

jarretières et je roulerai mes bas au-dessous des genoux. Puis je reviendrai

et Niniko me les décollera avec de l’eau. Je peux pas le faire toute seule.

Cinq minutes plus tard, Niniko est agenouillé devant Pascaline,

tremblant d’émotion. La table et un rideau tiré contre une cloison les

cachent à demi de la salle. Il a une grosse boule de coton sous le nombril,

qui lui étou e le ventre. Et le coton gagne ses bras et ses jambes, sa tête.

S’il n’était pas à genoux, il tomberait par terre devant tout le monde !

Pascaline allonge sa jambe gauche. Le sang a traversé le doux tissu

blanc et l’a collé aux croûtes, en formant une large tache rouge-noir. Elle

roule le bas jusqu’au-dessus de sa cheville.

— À toi, vas-y doucement. Tu t’es mouillé les doigts ? A ends, j’ai une

meilleure idée. Prends une gorgée d’eau… Oui, non, ne l’avale pas,

imbécile. Maintenant, décolle mon bas avec la bouche !

Davy s’escla e. M. Balthazar hoche la tête en souriant. Pascaline croise

sa jambe gauche par-dessus la droite. Niniko est quand même obligé de

se me re à quatre pa es. Il prend le mollet de Pascaline d’une main, son

pied de l’autre, et pose ses lèvres mouillées sur la blessure. Pascaline lui

ébouri e gentiment les cheveux.

— Ne regarde pas ma culo e !

M. Balthazar se lève, les mains dans les poches.

— Je vais demander de l’eau chaude à la patronne : ça sera plus e cace !

 

Histoire.

Par qui fut signé l’édit de Nantes ? En quelle année ? Par qui fut-il révoqué ? En quelle

année ? Conséquences de ce e révocation.

 

Géographie.

Donnez le nom et le chef-lieu de chaque département qui limite le département du Gard,

y compris sur la rive gauche du Rhône. Citez trois lignes de chemin de fer traversant le Gard.

elles sont les deux principales villes du département ? Donnez leur population.

 

Dialogue de deux maîtresses.

— L’édit de Nantes, tous les petits protestants le connaissent par cœur.

— C’est un cadeau pour compenser le piège du problème.

— Vous croyez ? Et le tirage au sort ? En n, sur les conséquences de la

révocation, il y aurait des pages à écrire.

— Elles ont été écrites, plutôt dix fois qu’une.

— Mais la plupart des candidats ne sauront pas le dire.

— Dans notre livre, il n’y a que trois lignes, mais bien senties.

— Je suis sûre que vous pourriez les réciter mot à mot !

— Oh oui. En 1685, la révocation de l’édit de Nantes a dépeuplé nos villes…

— Et nos campagnes, alors !

— … et appauvri nos industries. Les guerres incessantes ont ruiné le pays.

C’est ce qu’on appelle l’envers du grand siècle.

— Je voudrais bien qu’on me montre l’endroit !

— Je connais des catholiques pour adme re que la révocation est le plus

grand malheur que la France ait jamais connu.

— Des catholiques ? Ça existe encore ? Mon Dieu, vivement qu’il n’y ait

plus de catholiques ni de protestants et que nous soyons tous laïques !

— Dites-moi, je pense à quelque chose. Est-ce que le Gard touche la

Drôme, en n, à travers le Rhône ?

— Vous voulez rire ? Le Gard s’arrête au con uent de l’Ardèche et du

Rhône. La Drôme commence vers Les Blaches, au moins cinq kilomètres

plus au nord.

— Je suis de Montpellier, vous savez. Pour moi, c’est le bout du monde !

Et vous croyez que beaucoup de candidats ne vont pas oublier l’Aveyron ?

— Il y a toujours des élèves qui oublient tout, à l’examen. Même le vase

de Soissons ! Même Le Lièvre et la Tortue !

 

Niniko s’est senti empoigner par le bras.

— Viens donc, nous allons faire un tour en auto !

C’est grand-père, avec son chapeau et sa pipe…, sa pipe droite en

bruyère que Niniko a aidé Suzon à choisir. « Modèle pouvant sans

danger se me re allumé dans la poche… » Mais grand-père la garde

presque tout le temps à la bouche. Niniko se rengorge : c’est la preuve

qu’il a bien choisi.

— Oui, oui, grand-père, je veux bien. Bonjour, grand-père. Pardon,

grand-père, je vous avais pas vu !

— Tu pourrais dire grand-père l’inspecteur, aujourd’hui !

— Oui, grand-père l’inspecteur.

— Mais non, bonhomme. Je te charriais !

Niniko , tout étourdi, s’assoit à l’avant de la grosse Renault, en

guignant son grand-père du coin de l’œil. el regard a-t-il aujourd’hui ?

Le spécial ou un ordinaire ? Le sévère pour rire ? Le brillant-pétillant qui

accompagne les bonnes blagues ? Celui qui voit à l’intérieur, caresse,

pardonne ? Encore un autre ? De plus, la pipe change complètement son

air, et Niniko ne sait plus trop ce qu’il doit penser.

— Et alors ? dit grand-père l’inspecteur.

Dieu soit loué, il a son regard à blagues. Niniko se décrispe sur le siège

de l’auto et ose demander où on va. Grand-père sort sa pipe et la tient au

bord de sa bouche.

— On va à Saint-André-la-Vallée. Je te ramène chez toi.

— Mais… mais…, commence Niniko .

Il a dû se tromper sur le regard de grand-père. Celui-ci mord sa pipe et,

parlant du coin de la bouche, annonce d’un ton glacé :

— Tu as été vu avec une lle. Ce n’est pas de ton âge… De plus, une

candidate, un jour d’examen : c’est grave.

Niniko se tait, le sou e coupé. Grand-père insiste, la voix déformée

par la pipe qu’il mâchonne en parlant.

— Les instituteurs du canton, réunis en commission spéciale, m’ont

chargé de te ramener à ta mère. Ce n’est pas l’école de Jules Verne, ici,

c’est l’école de la république !

Il éclate de rire et donne un coup de poing sur le volant. Niniko , ahuri,

tourne la tête pour le gue er du coin de l’œil.

— C’est…, c’est une blague, grand-père ?

L’inspecteur tète sa pipe en silence et écrase l’accélérateur. La Renault

traverse un hameau en klaxonnant à grands coups. Une poule noire

s’élance sur la route, bat des ailes, vole à moitié, retombe. Niniko se

soulève sur son siège pour mieux voir. Ah, elle va réussir à traverser

devant la voiture. Non, elle se ravise et, au dernier moment, repart dans

l’autre sens. Bang ! Le choc fait un bruit formidable. Niniko se retourne

et aperçoit une tache très noire au milieu de la route très blanche… Grand-

père ôte sa pipe.

— Voilà une bonne question de morale : qui a tort dans ce e a aire, le

paysan, la poule ou un inspecteur primaire en mission spéciale et très

pressé ? M. Pérochon nous en parlerait pendant dix pages. Tu me feras

penser de m’arrêter au retour pour dédommager les propriétaires ?

Niniko ne perd jamais une occasion de rester bouche bée.

— Au…, au retour ?

— Oui, bien sûr. Nous allons voir ce qui se passe à Saint-André en

vitesse. Je ne te cache pas que j’ai l’intention de bavarder cinq minutes

avec ta maman. Et puis nous reviendrons à Saint-Jean pour connaître la

suite des exploits de notre jeune rouquine aux yeux verts… Tu vois qui je

veux dire ? Mais oui, tous les deux. Tu n’as quand même pas pris au

sérieux ma petite blague de tout à l’heure ? Et je suppose que tu as aussi

envie que moi d’être là quand on donnera les résultats ?

 

Grand-père l’inspecteur a décidé d’arrêter son auto à l’autre bout du

village.

— Allons-y à pied. Nous les surprendrons : j’ai envie de faire une niche

à ta maman.

Niniko n’est pas sûr que maman goûtera ce genre de niche, mais elle

ne dira rien parce qu’elle aime beaucoup grand-père. Les voilà partis à

travers le village. Grand-père a laissé sa servie e dans l’auto. Il salue les

gens qu’il croise, sur un ton jovial, en ôtant sa pipe et en soulevant son

chapeau.

— On tombe en pleine récréation, dit-il. C’est très bien.

Le jour du certi cat, maman a la charge des deux classes, mais l’e ectif

est très réduit. Les parents en pro tent pour envoyer les enfants garder les

bêtes ou travailler dans les faïsses. L’été est là, les grandes vacances sont

proches… Grand-père s’arrête, pose la main sur le bras de Niniko .

— Je voudrais arriver par-derrière. Guide-moi.

— Il y a une petite porte…

Les voilà dans la cour. Ça piaille fort, à cause peut-être de l’orage qui

monte. Maman doit être à son bureau, elle ne les a pas vus. Les lles du

cours moyen jouent à colin-maillard. Noémi Javols, son bandeau sur les yeux, tourne au milieu d’un groupe rieur et trépignant. À l’entrée de

l’inspecteur, que Niniko suit de loin, le silence se fait peu à peu. Les

grands l’ont reconnu. Noémi se rend compte qu’il se passe quelque chose.

Elle court, les mains en avant, vers les autres qui se dispersent.

L’inspecteur traverse la cour à pas de loup. Il est sacrément leste pour

soixante ans ! Il passe derrière Noémi, lui plaque les mains sur la gure,

par-dessus le bandeau.

— i est là ?

Un silence religieux s’est aba u sur la cour tout entière. Même les tout-

petits ont suspendu leurs jeux et se taisent. Noémi arrache son bandeau et

se retourne en hurlant :

— Un pivert !

Elle se trouve nez à nez avec l’inspecteur et s’enfuit.

— Un Berbère ! Un Berbère !

Grand-père salue d’un coup de chapeau maman qui arrive en courant.

— Elle veut dire un pervers, je suppose ? Oh, je le suis si peu !

Pendant que la récréation se prolonge, sous la surveillance de Niniko ,

Georges Fontanes a conduit sa belle- lle dans un sentier au bord de la

rivière. Il lui prend soudain le bras.

— Je suis très heureux de vous voir en bonne santé, Claire. Et, de plus,

en beauté ! Vous vous demandez pourquoi ce e visite impromptue, le jour

du certi cat ? J’ai une mission délicate à accomplir.

Il a lâché le bras de Claire et noué les mains derrière son dos. Il marche

en regardant la pointe de ses souliers.

— Ma foi, hum, hum, j’ai un message à vous transme re de la part de

M. Victor Boisseron. Hum, tout cela est di cile à dire à sa propre belle-

lle…

Claire regarde le fond du ciel et sourit.

— Je m’en doute.

Il lui reprend le bras.

— Je vous aime beaucoup, Claire. Lui aussi, mais pas de la même façon.

Ce qui est arrivé est un peu ma faute, j’en conviens. Victor est fou de vous,

Claire. Il n’avait donc qu’une seule ressource : partir. Il est parti. Il ne vous

reverra pas. Il m’a prié de vous demander pardon.

L’inspecteur laisse glisser sa main, serre le poignet de sa belle- lle.

— Il m’a juré qu’il ne vous oublierait jamais. Je ne vous demande pas de

l’oublier. Mais la vie continue. Mangez…

— Pardon ?

— Ne vous laissez pas mourir de faim, je vous en supplie ! Si vous

préférez partir en ville, dites-le-moi. Paul cédera.

Claire s’arrête, dégage doucement son poignet, cueille un épi de

salicaire et écrase dans sa paume les minuscules eurs roses. De nouveau,

elle lève la tête, xe le ciel plombé, les collines au-dessus de la rivière. Elle

porte la main à sa gorge, respire avec e ort. Georges Fontanes s’éponge le

front avec son mouchoir.

— Je ne vous demande pas une réponse aujourd’hui.

— Je crois que je resterai, dit Claire. Je me suis a achée à ces

montagnes.

 

— Filons, dit grand-père. Nous sommes en retard. Je te paierai le

cinéma avec le prix de ce e poule. Il faut que les paysans apprennent à ne

plus lâcher leurs volailles sur la route. Vu la circulation qui augmente

chaque année, ça deviendra une extermination. Ce e leçon vaut bien un

fromage, n’est-ce pas ? Ah, La Fontaine, notre maître à tous, avec Jules

Verne !

La Renault traverse en trombe, klaxon hurlant, le hameau où la pauvre

géline fut proprement écrabouillée à l’aller. Grand-père a son regard

sévère-pour-rire et, de temps en temps, donne un coup de poing sur le

volant, en lâchant un petit rire.

— Eh, mon cher Niniko , voilà un certi cat qui fera date. L’an prochain,

ce sera le tien, une simple formalité. Et puis, un jour, on le supprimera.

D’ailleurs, les examens sont une chose ridicule, on les supprimera tous,

même le brevet supérieur… Dis-moi, si tu étais… me ons Merlin

l’Enchanteur ou la fée Morgane… et que tu puisses choisir le premier du

canton, à qui donnerais-tu le prix ?

Niniko ré échit. Il a beau faire, il ne se voit pas en enchanteur ni en

fée. Ce serait pourtant bien amusant, et il connaîtrait sans doute le secret de l’amour. Pour le prix cantonal, il se sent partagé. Il se tait, grand-père

soliloque.

— Moi qui ne suis ni Merlin ni Morgane, il m’arrive de jouer à

l’enchanteur, avec mon crayon en guise de bague e. and il y a des ex

æquo à départager, par exemple, on me demande quelquefois de trancher.

Et même lorsque les deux ou trois premiers se suivent à un demi-point

près, je relis les devoirs, si j’ai le temps, en particulier les dictées et les

rédactions. J’a ache beaucoup d’importance à la rédaction et, en revoyant

les notes, je puis faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Ce n’est

qu’un jeu. Il y a plus important. Je demande toujours à voir les notes des

candidats qui sont juste au-dessous de la moyenne, jusqu’à deux, trois

points. J’essaie toujours de les sauver, qui e à ressuivre tous leurs devoirs

écrits. Le certi cat est important dans la vie, on le demande encore pour

beaucoup de petits emplois. L’avoir ou ne pas l’avoir peut changer la vie

de quelqu’un, et je m’assure autant que possible qu’une grave injustice ne

sera pas commise.

L’auto a escaladé en ron ant la crête qui sépare les deux vallées ; elle

dévale à toute vitesse vers Saint-Jean-de-Combas. Grand-père s’exclame

soudain :

— Puisque tu es là, Niniko , tu peux te rendre utile ! N’as-tu pas un de

tes camarades à me recommander, en cas de besoin ?

Niniko répond sans hésiter :

— Marie Jau ret !

Grand-père hoche la tête.

— Marie Jau ret, très bien. Prends ma pipe dans ma poche de veste, s’il

te plaît, et mets-la-moi à la bouche. Je ne veux pas lâcher le volant dans la

descente. Merci… Tu disais : Marie Jau ret. ’est-ce qui arrive à Marie

Jau ret ?

— Son pauvre père est mort très content, parce qu’il pensait qu’elle

aurait le certi cat. Seulement, papa avait triché sur les notes des

compositions…

— Oh, mais c’est du Shakespeare ! Raconte-moi vite ce e tragique

histoire.

— La pauvre Marie…

Tandis que Niniko raconte de son mieux, l’inspecteur bougonne à mi-

voix : « La pauvre Marie et son pauvre père… Voilà, en e et, une pauvre

famille et bien méritante ! » Niniko conclut gravement :

— Papa n’en dort plus. Il réveille maman la nuit en criant : « J’ai vu la

dame en noir ! J’ai vu la dame en noir ! » On voudrait bien, tous, que la

pauvre Marie ait son certi cat.

Grand-père se dresse contre son siège, s’appuie à deux mains sur le

volant.

— Bon Dieu, il faut faire quelque chose. Et on va être en retard… Tant

pis, on fonce. Prends ma pipe et garde-la à la main, tu me la rendras quand

nous entrerons à Saint-Jean.

Il donne un coup d’accélérateur. Les six cylindres et cinquante-deux

chevaux de la Vivasix lâchent un grondement terri ant. Le klaxon mugit

comme une sirène. L’aiguille du compteur de vitesse oscille sur quatre-

vingt-dix kilomètres à l’heure. Grand-père se soulève pour mieux voir la

route.

— Tant pis pour les poules, les oies, les chiens, les moutons… Je ne

freine que pour les vaches !

 

On a end l’annonce des résultats dans la cour de l’école. L’orage

monte et gronde vers l’Aigoual. La foule mêlée, maîtres, parents et enfants,

va, vient, grouille, frissonne, se ge.

Une jeune institutrice paraît sur le perron, deux feuilles à la main. Elle

regarde de tous côtés, elle a l’air timide, e aré. Elle prononce quelques

mots. La foule avance, se serre. elqu’un crie : « On n’entend rien ! » La

jeune femme fait une deuxième tentative, sa voix aiguë perce le brouhaha.

Puis le silence se fait. Les noms tombent, par ordre alphabétique.

Niniko s’était juré de s’en aller à ce moment, pour ne pas savoir. Mais

il suit le mouvement, et il ne peut s’empêcher d’entendre : Daudé Alix…

Constant Jean… Fontanes Antoine… Jau ret Marie…

Marie ! Marie !

Les autres noms suivent, vite, vite. L’institutrice lit à la hâte, comme

pressée d’en nir. Javols Sarah… Jouanen François… Maucloux Gustave… Tavou Maucloux est reçu !

Robert Marguerite… Rouvière César … Pascaline ! Le gros César ! Tous,

tous ! Ils sont tous reçus !

L’institutrice essaie maladroitement de xer les feuilles au volet d’une

fenêtre. Un maître vient l’aider.

Et le prix cantonal ? Papa passe en courant et hurle :

— Ils sont occupés à refaire les comptes pour les trois premiers. J’y vais !

Niniko joue des coudes pour s’échapper. Soudain, Marie se je e sur

lui.

— Est-ce que tu as entendu mon nom ?

— Oui.

— Tu es sûr ?

— Tu l’as pas entendu ?

— Si, mais… J’ose pas aller voir les listes qu’ils ont a chées. Va les voir

pour moi, Niniko . S’il te plaît, Niniko !

Niniko se précipite. Les feuilles sont xées un peu haut, mais il a de

bons yeux. Le nom de Jau ret Marie est là, au milieu, il se voit comme le

nez sur la gure. Il se retourne, cherche Marie. Elle a disparu.

Il aperçoit Pascaline entre son parrain et une belle femme rousse, qui

doit être sa mère. Niniko avale sa salive. Ce e rouquine, si ce n’était pas

la mère de Pascaline, on dirait presque une femme fatale !

En tout cas, Pascaline ne le voit pas, et Marie a dû partir fêter en ville

son succès. Pauvre Niniko , personne ne te voit, personne ne s’occupe de

toi. Tu ne comptes pas !

Il sort vite de la cour. Dans la rue, il se met à courir. L’année du

certi cat, c’est ni. Le certi cat, c’est ni. Il s’en che, il est malheureux, si

malheureux qu’il n’a même plus envie de connaître le premier du canton.

Ça doit être Davy, ou alors Jouanen de Saint-Jean… Mais il s’en che ! Il

décide de rentrer à pied. L’autocar, qui ne l’a pas amené, ne l’a endra pas.

M. Balthazar croira qu’il est rentré avec son père… Il s’élance sur la route.

Il doit prendre un peu d’avance pour que M. Balthazar avec son auto ne le

ra rape pas. À deux kilomètres de Saint-Jean, il tournera au raccourci. Les

jours sont longs, il sera rentré avant la nuit, ou plutôt avant l’orage qui

roule au-dessus de la montagne. Et tant pis s’il a mal aux pieds !

Allez ! Il va grimper sur la crête sans une pause. Tant pis s’il a un point

de côté et si son nez se met à saigner ! Il monte au petit trot, sous le soleil

encore haut. Les cigales chantent : allez, Niniko , plus vite, plus vite !

Tant pis s’il rentre à la maison à moitié mort de fatigue, trempé de sueur

et de pluie, le cœur près de sortir de sa poitrine. Il verra tout noir, saignera

du nez et tombera peut-être évanoui. Ah, c’est ça qui serait bath, s’il

pouvait tomber dans les pommes juste devant sa porte ! Maman

s’occuperait de lui tout le soir et peut-être toute la nuit. Et pour son père,

quelle punition de le trouver allongé sur son lit, les yeux fermés, pâle

comme un mort !

Les cigales, excitées par l’orage, saluent l’été avec des crissements

sauvages. Niniko faiblit, trébuche, perd son sou e. Le point de côté, « la

rate », survient plus tôt que prévu. Il continue tout plié, mais, si ça ne

passe pas, il n’ira pas loin. Il s’arrête et s’assoit sur le bord de la route. La

douleur se calme un peu, mais il a soudain très sommeil. Il voudrait bien

savoir, maintenant, qui est premier du canton. Oh, c’est Davy, c’est

sûrement Davy !

Le courage lui manque, il s’appuie le dos au talus, ferme un œil, peut-

être les deux. Le ciel se couvre, le tonnerre gronde. Une auto monte de

Saint-Jean, donne un coup de klaxon puissant. Niniko se lève d’un bond.

L’auto s’arrête devant lui.

— On t’a cherché partout, dit M. Balthazar.

— On t’a cherché partout ! répète Pascaline, assise à l’arrière.

La femme rousse, presque fatale, a pris place à l’avant. Bonnet et Roux

doivent rentrer avec leurs parents. Pascaline ouvre la portière.

— Alors, tu ne sais pas ? Tu es parti avant le prix cantonal, je t’ai vu…

Monte vite !

Et, soudain, elle fond en larmes. Elle rit et pleure en même temps, de

joie. Elle serre Niniko dans ses bras, fro e le nez contre sa joue.

— Je l’ai, Niniko , je l’ai !

La femme presque fatale se retourne et xe sur Niniko de grands yeux

brûlants.

— Ma lle est première du canton. Le deuxième est un nommé Auguste

Blanc, de Saint-Jean, le troisième Jouanen, de Saint-Jean aussi. Ton frère n’est pas cité. Sale coup pour la fanfare !

Oui, c’est terrible pour papa. Mais Marie Jau ret est reçue, et même

Tavou Maucloux : ça le consolera peut-être.

 

OceanofPDF.com