L'année du certif

Michel Jeury · Chapitre 7 sur 49

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L'année du certif

Chapitre 7

 

L’été cévenol brûle de ses feux les collines claires, à châtaigniers, les

pentes sombres, à chênes verts, et les falaises nues, de schiste ou de

calcaire. Il écrase sans miséricorde les pauvres cultures des traversiers,

terrasses étagées, qu’on appelle ici faïsses, où survivent la vigne, les

oliviers, les fruitiers de toute espèce et les légumes qu’il faut arroser

chaque jour. Le soleil couvre de re ets éblouissants l’eau joueuse du

Gardon.

Le temps des fenaisons – un classique de la lecture et de la rédaction –

s’est achevé avec l’année scolaire.

 

Dans un grand pré qui descendait en pente vers la rivière aux berges obstruées de

roseaux et de joncs fins, un homme fauchait. Campé d’aplomb sur ses reins solides et les

genoux ployés, son buste allait et venait de droite à gauche, d’un mouvement cadencé, tandis

que la faux coupante passait dans l’herbe drue. Chaque fois, il avançait d’un pas ; derrière lui

s’amoncelait la jonchée odorante. S’étant arrêté pour respirer un peu, il s’appuya sur le

manche de sa faux. La sueur ruisselait à flots de son front hâlé.

Émile Moselly,

Jean-des-Brebis ou le Livre de la misère,

in A. Souché, La Lecture li éraire et le français…, op. cit.

 

Puis la moisson est venue, assez maigre dans une région où la terre est

rare, les parcelles blo ies, serrées entre la montagne et le valat. Sur le

sujet, on s’en rapporte le plus souvent à Zola.

Du soleil a isé, il tombait des braises. Les chaumes se fendaient de sécheresse, et sur les

blés encore debout, immobiles, l’air brûlait : on aurait dit qu’ils flambaient eux-mêmes d’une

flamme visible, dans la vibration du soleil. Et pas une fraîcheur de feuillage : rien que l’ombre

courte des hommes, à terre.

Émile Zola, in A. Souché,

La Lecture li éraire et le français…, op. cit.

 

Les derniers éleveurs de vers à soie – les sériciculteurs, le mot est un

pont aux ânes redouté du cours moyen première année – ont terminé leur

saison. Il n’en reste que trois dans la commune, et l’ultime lature a fermé

ses portes et remercié ses ouvrières l’année d’avant. Les paysans a endent

les sous du marchand de cocons en regardant leurs mûriers se rhabiller

d’un vert feuillage.

Comme dans les livres de lecture, la bonne sueur de l’été ruisselle sur

les épidermes tannés. On transpirera une autre fois pour raconter tout cela

en rédaction !

Vient en n l’ondée bienfaisante.

 

De larges gou es tièdes tombent de plus en plus pressées ; le feuillage plie sous leur poids

et gémit avec un doux bruit. La pluie augmente, raye au loin le ciel et voile tout le paysage ;

la terre sèche et poudreuse des champs la boit avec avidité ; les herbes se relèvent et

reverdissent à vue d’œil, et les bourgeons, qui n’osaient pas s’entrouvrir sous les brûlants

rayons du soleil, se développent et déplient leurs petites feuilles satinées.

Mme Colomb, in L. Dessaint, H. et M. Douillet.

La Langue française par la dictée, cours moyen et supérieur,

Librairie Gedalge, Paris, 1926.

 

La première séance de préparation au certi cat des élèves de Saint-

André et de Saint-Pierre a eu lieu à Saint-André au début d’août. Les deux

maîtres, Paul Fontanes et Mlle Rachel Pouget, n’avaient pu réunir que cinq

élèves : irza Favantin, Marie Jau ret, Antoine et René Fontanes, pour

Saint-André, et Marguerite Robert – la jolie Pascaline –, pour Saint-Pierre.

Niniko ne sera pas candidat au certi cat l’année qui vient. Pour Marie

Jau ret, la lle du facteur, Paul Fontanes s’est expliqué devant Mlle Rachel

et les enfants.

— Marie a douze ans, mais elle est, hélas, bien trop faible pour que

j’envisage de la présenter à coup sûr. Tu le sais, Marie, et ton père aussi. Tu le sais, n’est-ce pas ? Tu comprends que je serais heureux de t’envoyer

à l’examen si tu progressais su samment pour avoir de bonnes chances ?

« ant à toi, René, tu es étourdi et irrégulier. De plus, tu ne sais pas tes

dates, tu es trop lent en calcul mental et tes cartes ont l’air de ces tableaux

cubistes très à la mode à notre époque !

« Maintenant, au travail !

Il s’est mis à marcher, les mains derrière le dos, dans l’allée centrale de

la classe. Tous les yeux sont xés sur lui, même ceux de Mlle Rachel, très

beaux, très doux et rêveurs, mais lui ne semble voir personne.

Niniko a songé : « Papa est terrible ! »

Deux larmes roulent sur les joues de la pauvre Marie. Marie Jau ret, la

lle du facteur, se distingue de toutes les Marie des environs, et Dieu sait

s’il y en a, par ce terrible adjectif : elle est, seule, la pauvre Marie. Ses

parents n’ont pas le sou, bien que son père soit fonctionnaire, mais il va

mourir, et la charité oblige à ne rien dire de sa mère.

Chaque élève est seul à une table. Puis le maître se frappe le front et

pointe le doigt vers Niniko .

— Mets-toi à côté de Marguerite. Comme tu es trop faible, elle t’aidera

de temps en temps. Tu veux bien, Marguerite ?

Pascaline hoche la tête et sourit à Niniko , qui prend ses a aires pour

venir s’asseoir, tout tremblant d’émotion, à côté de la grande rousse.

 

Pour ce e séance, les deux maîtres ont choisi une dictée du Dessaint-

Douillet. Il est question dans ce e histoire d’un billet de loterie, et le sujet

excite beaucoup les enfants depuis que le gouvernement vient de lancer la

fameuse Loterie nationale.

Le premier problème raconte l’histoire de trois robinets qui coulent

ensemble dans un même bassin ; le second l’achat à crédit d’une bicycle e

Hirondelle à la Manufacture française d’armes et cycles de Saint-Étienne.

Résultats des élèves, par ordre de mérite :

Antoine Fontanes : 18 sur 30.

irza Favantin : 17 sur 30.

Marguerite Robert : 13 sur 30.

Marie Jau ret : 10 sur 30.

René Fontanes : 5,5 sur 30.

 

Ré exions de Niniko : Pascaline n’a pas arrêté de qui er ses sandales

et de jouer avec. C’était di cile de ne pas baisser les yeux sous la table

pour regarder ses pieds… De plus, pour m’aider, elle ne m’a sou é que des

bêtises. Savoir si elle l’a fait exprès ou non !

Commentaires de la séance.

M. Paul Fontanes :

— Mes chers enfants, je reconnais que nous ne vous avons pas fait de

cadeau pour une épreuve de vacances. Il s’agissait d’une vraie dictée de

certi cat et de vrais problèmes, les deux assez di ciles, quoique sans

pièges. Je suis agréablement surpris que deux d’entre vous aient passé

l’obstacle haut la main : mon ls Antoine et la Fa… et irza Favantin.

Nous pouvons espérer une mention pour tous les deux.

« Marguerite, tu es passée tout près de la moyenne. Sans une grosse

étourderie en calcul, tu l’avais. Je voudrais quand même te dire deux mots

de ta rédaction du mois de juillet dernier, que Mlle Rachel a bien voulu me

soume re. J’y ai trouvé quelques jolies choses, et bien dites. Ce qu’on

appelle des « bonheurs d’expression »… Mais le contraire abonde aussi : je

veux parler des « expressions malheureuses ». Il y en a beaucoup. Ta

maîtresse te dira lesquelles, si elle ne l’a déjà fait. Tu as eu le mérite de te

confesser avec franchise. Néanmoins… néanmoins, hem, hem… tout cela

me paraît bien primesautier, bavard et, pour tout dire, irré échi. Au

certi cat, tu n’aurais pas eu le temps de tartiner aussi long, ce qui t’aurait

peut-être épargné plusieurs bêtises.

« Tu devras, l’an qui vient, apprendre à te discipliner et à te dominer. Et

donc, si tu travailles sérieusement toute une année, tu peux espérer un

sept en rédaction. Et, bien au-delà, tu pourras aussi devenir une jeune lle

sensée et pondérée.

« Toi, Marie, tu m’as donné quasiment un espoir. Il me semble que tu as

eu ta meilleure note en orthographe. C’est la première fois que tu coupes

au zéro, n’est-ce pas ? La dictée était un peu facile, mais les questions, c’est bien. Si tu progresses en calcul, peut-être ton cher papa connaîtra-t-il la

plus grande joie de sa vie.

« Eh bien, puisque mon ls René ne compte pas, je crois que j’ai

terminé. À vous la parole, mademoiselle Rachel.

Niniko se sent blêmir et baisse le nez sur ses bras croisés. Il sait très

bien que papa a voulu dire : « … ne compte pas pour le certi cat. » Cinq et

demi sur trente… En n, grâce à lui, Marie Jau ret n’a pas eu la honte

d’être dernière !

Mlle Rachel entame son speech avec un sourire un peu triste, les mains

jointes sous son menton.

— Je voudrais dire au jeune René qu’il compte comme tout le monde et

même le remercier d’être venu travailler avec nous.

Papa lance le menton en avant, et une grosse moue de contrariété lui

gon e la bouche. Mlle Rachel a ne son sourire pour continuer.

— Marie Jau ret, tu es sur la bonne voie. Surtout, ne t’a ole pas si ça se

passe moins bien la prochaine fois. Tu as presque un an devant toi.

Travaille avec courage, sans trop penser aux résultats. Marguerite,

M. Fontanes t’a souhaité de devenir une jeune lle sensée et pondérée.

C’est un sage conseil. Mais ne force pas trop ta nature, car tu serais

malheureuse. irza, tu as un bien joli prénom. Je suis sûre qu’on

l’entendra prononcer haut et fort le soir du certi cat. Mais ne relâche pas

ton e ort. Antoine, j’ai entendu dire que tu écrivais des vers et que ton

point faible était la rédaction. Voilà qui est bien étrange. Pourquoi

n’essaierais-tu pas de faire une rédaction en vers ? En vers de dix pieds,

puisqu’il paraît que tu les réussis bien ?

Paul Fontanes bondit, mâchoire crispée, poings serrés.

— Pas pour le certi cat, quand même !

Mlle Rachel laisse tomber ses bras, en tenant les mains un peu écartées

de son corps. Elle a souvent ce geste, qui signi e à peu près : « e sais-

je ? i sait ? Pourquoi pas ? »

— Nos collègues seraient-ils vraiment choqués par un devoir en vers

réguliers ? M. l’inspecteur serait-il scandalisé ?

Papa rougit, retourne la lèvre comme pour cracher sa chique.

— M. l’inspecteur – mon père – faisait lui-même des vers pendant ses

études. Mais il s’est marié tôt et il a fort heureusement abandonné ce

passe-temps, pour lequel il n’a jamais révélé de dons extraordinaires.

Mieux vaudrait éviter de lui rappeler ses erreurs de jeunesse.

Il se campe droit, les mains derrière le dos, se balance sur la pointe des

pieds, esquisse une moue moqueuse, et promène sur son petit monde,

rassemblé, a entif, un regard de triomphe.

— Je voudrais nir par une bonne, une très bonne nouvelle…

M. Laporte, le directeur de l’école des garçons de Saint-Jean, qui s’occupe

de la classe du certi cat, vient d’acheter une automobile. Il va donc passer

en excursions toutes ses vacances, et ses jeudis et ses dimanches, pendant

que nous travaillerons, comme de patientes fourmis que nous sommes,

nous qui n’avons pas d’automobile et qui n’en aurons jamais !

 

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