L'année du certif

Michel Jeury · Chapitre 48 sur 49

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L'année du certif

La Grande Fête de la Nature

 

 

par Michel JEURY

J’ai raconté mes aventures d’écolier dans Le Vrai Goût de la vie et Une

odeur d’herbe folle, et mon expérience d’instituteur dans Le Soir du vent

fou. Un jour, plus tard, mon éditeur m’a dit : « Il n’est pas un seul de vos

romans où le certi cat ne tienne une place, petite ou grande. N’est-ce

pas ? » Oui, c’était vrai, le « certif » tient dans mes souvenirs comme dans

mes livres une place privilégiée : celle du grand événement de l’enfance.

Et mon éditeur a ajouté :

— Pourquoi n’écririez-vous pas un roman dont il serait le personnage

principal, le véritable héros ?

Nous nous sommes regardés. Il y a eu un long silence. Oui ! Voilà ce

qu’il fallait que j’écrive : le roman du certi cat. Je n’avais fait qu’e eurer

ce vaste et beau sujet. Il me restait tant à dire encore. J’avais la tête pleine

de mes souvenirs d’élève et de maître remplaçant, de récits d’anciens

camarades et d’anciens collègues, et aussi plusieurs rayons de bibliothèque

chargés de documents sur l’école. Je rassemble depuis de longues années

des manuels scolaires, surtout les « livres de lecture » des cours moyen et

cours de n d’études de la première moitié du siècle. Ah, le Mironneau, le

Bouillot, le Dumas, le Souché ! Et, dans les années quarante, le merveilleux

Une semaine avec !

… Sans oublier les « romans scolaires », très discutés, mais tellement

a endrissants, quand on les retrouve, un demi-siècle après : Le Tour de la France par deux enfants, le plus célèbre de tous, Jeanne et Madeleine,

Suze e, Pour devenir un homme, Grand Cœur, Contes des cent un matins,

Les Yeux clairs, À l’ombre des ailes, Histoire de trois enfants, Enfants du

XXe siècle, et tant d’autres, tant d’autres.

 

J’ai répondu oui à mon éditeur. Oui, un roman sur le certi cat – sur le

« certif », pour que personne ne puisse confondre avec un certi cat

médical, un certi cat de vaccination ou un certi cat de bonne vie et

mœurs ! J’ai laissé les souvenirs remonter. Je me suis mis à feuilleter

rêveusement les vieux exemplaires reliés du Manuel général, mes livres sur

l’école et les maîtres et, bien sûr, les Bouillot, Dumas et consorts. Ainsi que

les arithmétiques, les livres de grammaire et de morale (quelle mine !)…

J’ai tout de suite décidé de situer mon histoire vers le milieu des années

trente.

 

LA « GLOIRE DU CERTIFICAT »

 

À ce e époque, la « gloire du certi cat » touchait à son apogée. C’était,

surtout dans les villages et les chefs-lieux de canton, un des événements

les plus importants de l’année, parfois même le plus important, devant la

fête votive et le conseil de révision. Pour certains de mes amis, qui ont

aujourd’hui soixante-dix ans ou plus et n’ont pas continué leurs études, le

certif reste un des grands souvenirs de leur vie. À l’enjeu habituel de cet

« examen d’entrée dans l’âge adulte », s’ajoutait assez souvent une

compétition acharnée pour le prix cantonal, entre les maîtres et les

communes même, par champions interposés. Les maîtres des villages

avaient en général une école à classe unique ou une école à deux classes,

et ils disputaient furieusement le titre ou un des accessits au directeur et à

la directrice du canton, qui recrutaient leurs as sur des e ectifs de quatre à

huit classes ou plus. el triomphe quand un petit paysan, une jeune

paysanne d’une commune de la plaine, des bois ou de la montagne

remportait la couronne de « premier du canton » !

Avec le certi cat, on pouvait rentrer au cours complémentaire ou à

l’école primaire supérieure pour « continuer » : en fait, pour préparer le

plus souvent le concours d’entrée à l’École normale ou les concours des

Postes et du Trésor. Mais on entrait aussi dans la vie active – comme nous

disons aujourd’hui – avec un bagage nullement dérisoire. On savait écrire

une le re sans fautes, résoudre les problèmes les plus courants de

l’économie domestique et de la pratique professionnelle ; on « comptait de

tête », on savait ses départements et ses dates, etc. On pouvait être un peu

plus tard, si l’occasion se présentait, facteur, commis ou commise de

magasin, ouvrier des chemins de fer, employée de bureau, sous-o cier…

Ou bien on rejoignait ses parents à la terre, et l’on vous chargeait du

courrier et des comptes.

Impossible de comparer le certi cat d’études primaires de la IIIe

République à un examen scolaire existant aujourd’hui. Il n’y en a pas. On

peut passer le bac sans avoir jamais écrit une le re administrative ni

calculé le coût d’un crédit. Ce qui se rapprocherait le plus du certif

d’autrefois, ce serait peut-être un C.A.P. commercial… ant au niveau, il

faudrait des pages et des pages pour en discuter.

 

En préparant L’Année du certif, je me suis délicieusement replongé

dans les « livres de lecture » de mon enfance. Comme je changeais assez

souvent d’école, j’en ai connu plusieurs. Les autres, je les ai découverts ici

et là, dans les bibliothèques de classe, et surtout dans les greniers de mes

parents et des voisins. J’en ai conservé quelques-uns depuis ce e époque ;

les autres, je les chasse avec passion, je les emprunte à ma famille et à mes

amis, je les achète aux Puces…

J’ai retrouvé avec une émotion intacte, peut-être même grandie et

exaltée, les plus belles lectures de l’école primaire, dans ces livres que je

cite au cours du roman. Naturellement, la « rentrée » d’Anatole France, les

extraits de Grand Cœur, d’E. De Amicis, en particulier l’inoubliable

« Charbonnier et gentilhomme » ; « L’Aloue e ingénieuse », de Ferdinand

Fabre, « La Mort de Guerriot », de Louis Pergaud, « Le Sous-Préfet aux champs », d’Alphonse Daudet, « Les Pauvres Gens », de Victor Hugo, « La

Vente des bœufs », de René Bazin, et cent autres.

Alphonse Daudet est sans doute l’auteur le plus cité des manuels

scolaires des temps modernes et « La Chèvre de monsieur Seguin » le

texte le plus populaire de la première moitié de ce siècle. Mais quel plaisir

de relire ces écrivains oubliés, qui ont peut-être fondé ce qu’on appelle

aujourd’hui le « roman régional » : André euriet, Émile Moselly,

Ferdinand Fabre, Jean Aicard… Si l’aloue e aux gluaux a valu, via le

Bouillot, une sorte d’immortalité au Languedocien Ferdinand Fabre,

l’auteur des Courbezon et de Julien Savignac, le Lorrain André euriet

doit plus encore à l’hirondelle.

 

La plupart des livres de lecture d’autrefois célèbrent la nature, tout au

long des pages et des saisons, dans l’éternité d’une année toujours

recommencée : la pluie et le beau temps, les matins et les soirs, les bois et

les champs, la neige et l’orage, la tempête en mer et les paysans au

marché, la mort du cheval et le retour des troupeaux, les charmes de

l’automne et le premier sourire du printemps…

« Connaissez-vous l’automne ? L’automne en pleins champs, avec ses

bourrasques, ses longs soupirs, ses feuilles jaunies qui tourbillonnent au

loin, ses sentiers détrempés, ses beaux couchers de soleil, pâles comme le

sourire d’un malade, ses aques d’eau dans les chemins ? Connaissez-vous

tout cela ? » On trouve partout cet extrait de Gustave Droz.

Dans certains livres, comme le Bouillot, la vie et la mort des animaux

tiennent une place immense, à travers les fables, les poésies, les récits

réalistes, les aventures exotiques. Outre « La Mort de Guerriot », « La

Chèvre de monsieur Seguin » et « Les Émotions d’un perdreau rouge », il

faut citer parmi les grands classiques : « La Mort du bœuf », de Pierre Loti,

« La Mort du cheval », de Victor Hugo, « La Mort de la loutre », d’André

euriet, « La Mort du bouvreuil », de Brizeux, « La Vente du noiraud »,

de Jean Rameau…, etc.

Le commencement et la n, la vie et la mort avaient chacun leur part

dans la grande fête de la nature, tour à tour joyeuse et farouche. L’arrivée et le départ des hirondelles symbolisaient la ronde des saisons et le cycle

du temps. L’hirondelle annonçait l’approche de la mauvaise saison par ses

immenses rassemblements avant l’envol, et son retour marquait le début

des beaux jours, même si quelque audacieuse arrivait parfois en avance.

Une hirondelle ne fait pas le printemps, nous l’a-t-on assez seriné !

À cause de tout cela, mais aussi pour son vol gracieux, sa délité aux

nids, l’hirondelle a toujours charmé les enfants… et séduit les auteurs de

manuels. On a pu ainsi l’appeler « l’oiseau des écoliers ». Pour les élèves

de l’école primaire, qui avaient la tête pleine de rêves et d’espérance, une

hirondelle faisait toujours le printemps.

L’hirondelle symbolisait encore la très jeune lle prête à s’envoler du

nid : l’hirondelle du faubourg de la vie. Pascaline est l’hirondelle de mon

récit.

e L’Année du certif, roman à la gloire de la nature et de l’école, soit

aussi un salut à l’hirondelle de nos printemps perdus.

 

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