L'année du certif

Michel Jeury · Chapitre 5 sur 49

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L'année du certif

Chapitre 5

 

Rédaction. L’examen de conscience : Voici l’année scolaire nie. Dites vos impressions.

Récapitulez tout ce que vous avez fait. Résolutions pour le présent et pour l’avenir.

 

Devoir de Marguerite Robert, onze ans et demi, école de Saint-Pierre-

du-Mont (Mlle Rachel Pouget).

 

Voilà l’année scolaire finie. Ouf, quelle joie ! el bonheur ! À moi la clef des champs !

Fini d’être clouée toute la journée sur un banc pour étudier ou faire des devoirs qui

m’ennuient. Je me sens comme un petit oiseau qui voit s’ouvrir la porte de sa cage. Oh,

pendant l’année, bien sûr, je ne suis pas en pension, je qui e l’école tous les jours pour

rentrer à la maison où c’est pas très gai depuis l’accident de papa, et puis il y a le jeudi et le

dimanche, mais il faut tout le temps aider maman et s’occuper de mon père. Plus tard, je

serai vendeuse dans un grand magasin, à Alès ou peut-être à Paris, à la Samaritaine.

Pendant les vacances, quand j’aurai fini d’aider maman et de m’occuper de papa et de

mon petit frère, je serai libre comme l’air. Garder les chèvres, ça m’embête pas, parce que je

peux tout le temps danser et chanter, et même lire un peu, mais alors il faut que je fasse

a ention qu’elles s’échappent pas. J’aime bien chanter des chansons modernes, Couchés

dans le foin, avec le soleil pour témoin, et puis Madame Arthur. J’aime bien chanter Madame

Arthur. Ça c’est une dame ! Madame Arthur est une femme / i fit parler d’elle longtemps. /

Sans rien, sans journaux, sans réclame, / Elle eut une foule d’amants…

Pour la lecture, j’aime surtout George Sand, et puis les livres que me prête mon parrain,

de madame Cole e et de monsieur Cronin, qui est un auteur étranger, mais très intéressant

à lire. Même le premier jour des grandes vacances, je chanterai aussi le refrain des écoliers,

comme tout le monde. Vivent les vacances / Plus de pénitences / Les cahiers au feu / Et la

maîtresse au milieu ! C’est sûr, je ne le pense pas, surtout pour la maîtresse, Mlle Rachel, que

j’aime bien, et je regre e qu’elle parte à la retraite, vu son âge, les pénitences qu’elle me

donne, je les ai bien méritées, en général. Elle m’appelle petite dévergondée, à cause de mon

parrain qui me passe tout, et elle dit que je m’escambarle trop, quand je danse ou que je

joue : c’est du patois cévenol.

Je suis nerveuse, je corne mes cahiers aux coins d’en bas, les livres aussi. Ils sont très sales

et j’ai honte, je ne serai jamais une bonne ménagère, comme vendeuse j’espère que ça me

passera, que je ne froisserai pas les jolies choses et que le directeur n’aura pas à me gronder

les yeux dans les yeux.

Je suis mauvaise en calcul, sauf les heures et les minutes. Je ne comprends rien aux

mesures ni aux intérêts, et je me trompe tout le temps dans les opérations. C’est parce que je

ne sais pas mes tables, dit la demoiselle. Mais il y a dans ma cervelle quelque chose qui ne

marche pas bien, c’est peut-être la froide raison. Ça vient de famille. Ma mère dit qu’elle

devait plus avoir sa froide raison quand elle a épousé mon père, ou bien elle dit : « Pourquoi,

mon Dieu, ai-je qui é Alès pour venir habiter ce nid à corbeaux, il faut croire que j’avais plus

ma froide raison ! » Mais c’est à cause de l’accident de papa et de mon parrain qui nous loue

la maison pour rien. Enfin, en calcul, ça empêche le raisonnement, qui est très important…

L’arithmétique, ce e science si belle, nous dit la demoiselle, moi je la trouve laide comme un

singe, et c’est à un singe qu’elle me fait toujours penser. La composition française me fait

penser à un cheval au galop, enfin à une jolie jument qui n’a peur de rien, et je l’aime bien

parce que je n’ai pas peur non plus quand j’écris ma rédaction. La dictée, alors, me fait

penser à un chat, qu’on ne sait jamais s’il va pas vous mordre quand vous voulez le caresser.

Je ne suis pas très bonne, j’ai souvent quatre fautes, quelquefois cinq, et si j’ai un zéro au

certificat, je serai éliminée. J’ai beaucoup étudié la grammaire toute l’année, avec les

conjugaisons des verbes et les participes passés. Les plus durs ce sont les pronominaux, par

exemple « ces dames se sont évanoui(es) », c’est un exemple du livre. On ne peut pas dire

« ont évanoui elles », enfin je crois. Alors, il s’accorde ou il ne s’accorde pas, je ne me

souviens plus. C’est pareil pour se laver la tête. J’aime l’histoire avec les gravures où l’on voit

les beaux vêtements d’autrefois. Les chevaliers et les courtisans portaient des culo es

serrées. J’aime aussi les robes longues des dames et les photos des châteaux. En ce temps-là,

les gens étaient très sales, sauf chez nous, en Cévennes, à cause de la Bible où il est

recommandé de se laver souvent dans le Jourdain ou une autre rivière.

En géographie, ce qui me plaît, c’est les colonies. Les Blancs sont portés par les nègres

dans des chaises à porteurs. Il y a des jeunes filles métisses : leur papa est blanc et leur

maman négresse. Elles sont très jolies et ça tait rêver. Je crois que j’aimerais bien être une

métisse. J’ai appris de nombreuses récitations. Ma préférée, c’est La Danse des saisons, parce

que je peux faire semblant de la chanter en tournant devant tout le monde. Et il y a aussi Les

Pauvres Gens, de Victor Hugo, qui me fait pleurer d’émotion. Nous aussi, nous serions des

pauvres gens, s’il n’y avait pas mon parrain pour nous aider.

En sciences, j’aime beaucoup l’hygiène. Il faut renforcer la défense : on y parvient d’abord

en suivant une bonne hygiène qui rend nos cellules plus résistantes, et ensuite, dans certains

cas, en se faisant vacciner. Je ne parle pas du reste pour que ça ne soit pas trop long.

Malheureusement, je n’ai pas profité de toutes les leçons et j’ai triché pour les cartes de

géographie. Et puis, quand une chose m’intéresse, elle se met à virouler dans ma tête, à

tourner en rond, comme un papillon en l’air, et j’oublie tout le reste. Ce n’est pas bien. J’ai

promis à la demoiselle de m’amender et d’apprendre par cœur les choses importantes,

surtout mes départements. Je ferai plus a ention en calcul mental, je le jure.

L’année prochaine, je vais aller au certificat. Je dois avoir mon certificat pour être

vendeuse dans un grand magasin, même à Alès. Il faut cinquante points sur cent, en tout, et

pas de zéro en dictée. Et puis la demoiselle dit que mes rédactions, même si elles sont très

bonnes, risquent de ne pas plaire aux vieux messieurs. C’était pareil pour elle quand elle était

jeune. Une fois, avant la guerre, Monsieur l’inspecteur a dit en parlant d’elle : « C’est de la

graine de su rage e ! » Ça voulait dire qu’en France il est défendu aux femmes, même

mariées, de voter pour les députés. Je vais m’entraîner pour les descriptions, c’est ce qu’ils

pré èrent au certificat. Et puis je peux gagner beaucoup de points en lecture, en écriture et en

dessin, à condition de m’appliquer, aussi je prends dès maintenant de bonnes résolutions. Je

vais étudier les robinets qui coulent à plusieurs dans un baquet et les trains qui se croisent

entre Paris et Lyon : ça, c’est en calcul. Pour la conjugaison, je courrai et je mourrai. Je vais

commencer tout de suite, sans a endre l’année scolaire prochaine, car le temps perdu ne se

ra rape jamais. Le jour de l’examen, je m’habillerai comme il faut.

Je désire contenter mes parents qui font tant de sacrifices pour mon instruction, avec

l’aide de mon parrain, et ma bonne maîtresse, Mlle Rachel. Elle pense que les femmes

doivent être aussi instruites que les hommes et même plus en calcul mental, pour les

commissions. Elle préférerait que j’aille au cours complémentaire pour devenir institutrice,

au lieu d’être vendeuse, mais mon parrain dit que ça ne gagne pas des cents et des mille. Si

je ne peux pas être vendeuse, j’aimerais bien être secrétaire « dactylo », à cause d’un dessin

qu’il y a dans le catalogue de la Manufacture de Saint-Étienne, où on voit une jolie dame

bien coi ée, avec un collier et les bras nus, qui écrit une le re sur une machine à écrire Typo.

On voit aussi son directeur, mais il est un peu vieux et il porte des lune es.

Si je suis reçue au certificat, mon parrain m’achètera une bicycle e de cinq cents francs,

avec un garde-jupe en soie tressée. Plus tard, j’irai habiter à Alès, je serai très heureuse.

 

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