L'année du certif
Chapitre 7
Rédaction. Un de vos proches parents (papa, maman, frère ou sœur) a été obligé de
s’absenter pour un temps assez long. Dites quels sentiments vous avez éprouvés. Dites également les sentiments qu’éprouvaient les autres membres de la famille.
V. Bouillot.
Le Français par les textes, Librairie Hache e.
René Fontanes à son grand-père, Georges Fontanes, Alès.
Cher grand-père,
Je viens vous donner des nouvelles de moi et de la famille, qui sont bonnes depuis le
départ de papa à sa période militaire d’o icier pour la France. On est plus que des garçons
dans la grande classe, avec le remplaçant, M. Boisseron Victor, parce que l’adjoint de la
mairie, M. Javols, a dit qu’on pouvait pas me re des grandes demoiselles, comme sa fille et la
Favantine e, dans la classe d’un jeune monsieur même pas marié. Alors, on a recommencé
comme avant, jusqu’au retour de papa. Maman est bien contente d’avoir les grandes filles. Et
moi, je travaille de nouveau avec ceux du certificat. Maman s’entend bien avec M. Boisseron
Victor, ils donnent les mêmes problèmes et les mêmes dictées aux filles et aux garçons et ils
corrigent ensemble. À table, ils parlent aussi ensemble, mais pas de l’école, et ils rient
beaucoup. De temps en temps, M. Boisseron Victor nous fait inventer des problèmes au lieu
de les chercher, c’est plus amusant et là, je suis presque aussi bon que les autres. On n’a pas
souvent dictée, il pré ère les exercices à trous pour l’orthographe. On a eu rédaction, ce e
semaine, dans Les Yeux clairs, le livre de lecture d’Ernest Pérochon, que l’on travaille avec
maintenant : « Un accident d’automobile s’est produit ou a failli se produire sous vos yeux.
Racontez la scène et donnez vos impressions. » Je n’ai pas eu beaucoup d’impressions. Papa
dit que je n’ai pas assez d’impressions, en général, M. Boisseron Victor aussi. C’est pour ça
que je ne peux pas suivre au certificat, et puis le calcul où je suis faible.
M. Boisseron Victor est très gentil. Il a l’air d’un héros, avec sa barbe blonde. La santé de
nous tous est très bonne. Même maman mange plus aux repas, depuis que M. Boisseron
Victor les prend avec nous. On l’a écrit à papa. Il est très content.
Votre petit-fils a ectionné, qui vous embrasse.
René Fontanes
Lieutenant de réserve Paul Fontanes à sa famille.
Ma petite Claire, mes chers enfants,
Il fait déjà froid au camp de La Courtine, en Creuse (les garçons, vous demanderez à
M. Boisseron de faire une leçon spéciale sur le Massif central, relief, climat, population, etc.).
Comme vous le savez, mes enfants, je suis ici pour faire mon devoir de citoyen et
d’o icier français. Malgré la magnifique victoire de nos « poilus » en 1918, l’Allemagne relève
la tête. Ce monsieur Hitler, simple caporal de la Grande Guerre, détient désormais tous les
pouvoirs. Il joue au fier-à-bras et il ne paraît pas encore très dangereux pour la France
(surtout quand on a vu nos nouvelles automitrailleuses à chenilles Renault et Schneider !).
De plus, la ligne Maginot sera bientôt infranchissable, et nous pouvons compter sur
l’indéfectible amitié de l’Italie. Oui, malgré tout cela, chacun de nous doit faire son devoir et
se préparer à défendre la patrie si elle venait à être menacée. Rien n’arrivera, certes, dans les
dix prochaines années, et j’aurais pu me faire dispenser de ce e période militaire, mais un
Cévenol ne transige pas avec le devoir. Dans dix ans, ce sera à vous deux, Antoine et René, de
prendre le relais. Notre rôle à nous, o iciers de réserve, est surtout de veiller que l’armée
française soit d’ici à ce e date toujours la première du monde.
À l’école aussi, nous gagnerons – ou nous perdrons… – la bataille du futur. Le certificat
d’études, dans toute la France, est aussi important que les grandes manœuvres militaires.
Nous dominerons définitivement l’Allemagne par l’instruction et l’intelligence. Ne perdez pas
de vue une seule minute nos objectifs de fin d’année, toi d’abord, ma chère Claire, qui as la
responsabilité des grandes filles en mon absence. Tu sais l’importance que j’accorde à
l’éducation des filles. C’est un point sur lequel nous sommes déjà très supérieurs au reste de
l’Europe (sauf, peut-être, l’ Angleterre) et nous devons continuer. Même en temps de paix, il
serait utile que les jeunes filles et les femmes occupent de plus en plus les postes de
l’Administration (y compris dans l’Instruction publique) et du commerce, pour que les jeunes
hommes puissent se consacrer davantage à la technique, civile et militaire, à la construction
navale, automobile et aéronautique.
Pour toi, Antoine, je maintiens l’objectif du prix cantonal. Il a toujours été convenu que tu
ferais l’École normale, pour être instituteur et peut-être, plus tard, inspecteur primaire.
Cependant, j’ai eu l’occasion de me lier ici avec un capitaine de réserve, ingénieur en
automobiles, ancien élève de l’École polytechnique. Si tu décidais, au cours de tes études, de
bifurquer vers ce e voie, extrêmement prome euse, je t’assure d’ores et déjà que je ne m’y
opposerais pas. Nos avions, nos contre-torpilleurs, nos chars de combat sont les meilleurs du
monde, mais nous ne devons pas nous endormir sur nos lauriers. Si notre pays a toujours un
grand besoin de maîtres, de maîtresses et de professeurs, il lui faut aussi beaucoup
d’ingénieurs, d’o iciers d’artillerie et du génie.
ant à toi, René, tu pourrais devenir petit gradé dans une arme moins prestigieuse que
l’aviation ou l’artillerie, mais non moins utile à la nation. J’ai donc décidé de te réintégrer à la
classe du certificat, non pour que tu passes l’examen ce e année, tu seras de toute façon trop
faible, mais afin que tu ra rapes pour l’an prochain ton retard en calcul, qui est dramatique.
Il y a certes la question de ta place, les quatre bancs de la travée centrale étant désormais
occupés. Ce n’est pas une mince di iculté, et j’y songe souvent la nuit, sous la tente,
l’inconfort aidant, qui me tient longtemps éveillé (nous, Cévenols, supportons mieux,
cependant, la vie « à la dure »). Mais j’ai confiance : nous trouverons une solution.
J’ai hâte d’être à nouveau parmi vous et de reprendre ma classe en main. Je jouis d’une
santé que beaucoup m’envient. Je pense à ma chère famille et je vous embrasse tous, Claire,
Antoine, René et Marianne, très a ectueusement.
Votre époux et père qui vous aime.
Paul Fontanes
Georges Fontanes à son petit- ls, René Fontanes.
Mon cher Niniko ,
J’apprécie que tu m’écrives ainsi de temps en temps et je te remercie des bonnes
nouvelles que tu me donnes. Je suis très heureux que ta maman, que j’aime beaucoup, ait
retrouvé l’appétit. Dis-lui que j’espère la voir bientôt tout à fait « remplumée » – passe-moi
le mot. Sans doute pourrai-je vous rendre visite au retour de ton papa.
M. Boisseron Victor (entre nous, appelons-le Victor) a eu une excellente idée, à mon avis,
de te reme re avec ceux du certificat. Son idée de vous faire travailler sur Les Yeux clairs, le
« roman scolaire » de M. Ernest Pérochon, est très bonne aussi. Il me semble que ton père
avait décidé de prendre cet ouvrage comme livre de lecture pour le certificat à la place des
morceaux choisis de A. Mironneau. A-t-il changé d’idée ? Je t’avouerai que mes sentiments
sont assez partagés sur la question. Je crois que les morceaux choisis sont nécessaires pour
l’étude de notre langue, et certains élèves les aiment beaucoup. Je crois me souvenir que tu
es très a aché au Mironneau, bien que ce soit un livre au-dessus de ton âge – ou peut-être à
cause de cela. Mais les romans scolaires donnent de la vie à une classe et le goût de la lecture
aux élèves qui ne l’avaient pas.
Ce genre de livre n’est pas nouveau. Sans parler du Tour de la France par deux enfants, il y
a eu Yvan Gall et la série des Suze e pour les filles et des Alain Redon pour les garçons. Et
bien d’autres… Comme tu sais, j’ai eu le projet, quand j’étais jeune, avant la guerre, d’en
écrire un que j’aurais nommé L’École de Jules Verne. Le thème était le suivant : trois enfants,
deux garçons et une fille, se passionnent pour les œuvres de Jules Verne et rêvent de
rencontrer quelques-uns de ses héros. Dans la seconde partie de L’École de Jules Verne, les
enfants se découvraient le pouvoir de rencontrer les héros de Jules Verne, le capitaine Nemo
et Michel Strogo en tête, ils devaient même voyager en compagnie du capitaine, jusqu’au
milieu du XXe siècle – voici que nous n’en sommes plus loin. J’aurais cité aussi H. G. Wells,
Conan Doyle, J.-H. Rosny… Mais ces chapitres n’ont jamais été écrits. Peut-être étaient-ils
trop di iciles, peut-être avais-je vu trop grand.
Une originalité de mon travail, c’était l’abondance des vers. Mes personnages avaient le
don de la rime. Leurs écrits ne prétendaient pas, sauf coup heureux, au miracle de la poésie.
Mais ils étaient faciles à lire et à retenir… Je prétends toujours que les vers, même s’ils sont
de mirliton, aident au jeu de la langue et renforcent le goût de la rédaction.
Eh bien, voilà que je me suis laissé emporter par mes réflexions, sans plus penser que
j’écrivais au cadet de mes petits-enfants. N’importe, tu garderas ce e le re pour la relire
quand tu seras plus grand, et tu te souviendras qu’il faut toujours finir ce qu’on a
commencé… si on ne veut pas avoir trop de regrets dans sa vieillesse.
ant au certificat, si ce n’est pour 1935, ce sera pour 1936. Travaille ton calcul. Je te dirai
comment essayer d’avoir « plus d’impressions » pour tes rédactions.
Reçois toute l’a ection de ton grand-père.
Georges Fontanes
Claire Fontanes à M. Georges Fontanes, inspecteur primaire.
Monsieur l’inspecteur et cher beau-père, Je veux vous dire combien j’ai été touchée par la très belle le re que vous avez écrite à
votre petit-fils (et où vous parlez de moi si gentiment). J’ai honte de défrayer ainsi la
chronique avec mon humeur et ma santé. Je vais donc essayer de me « remplumer », ne
serait-ce que pour vous faire plaisir, et pour être présentable à votre mariage. Étant malgré
moi un « sac d’os », je m’e orce de ne pas devenir un « fagot d’épines ».
Merci de nous avoir envoyé un remplaçant éloquent et gai, de surcroît jeune et beau
garçon. Voyez-vous, j’aime mon métier, je le fais assez bien, je crois, encore que le passage à
l’école mixte, qui m’a fait perdre les grandes filles, m’ait un peu chamboulée, je l’avoue. Je les
ai retrouvées avec plaisir pour la durée du remplacement. D’un autre côté, je suis très
heureuse d’enseigner aux petits garçons et, tout compte fait, ce e nouvelle classe me plaît
bien.
Pourtant, l’obsession du travail, et surtout du certificat, pèse sur nos vies. Je ne me
souviens pas, au cours des dernières années, d’un seul repas où il n’ait été question de
travail, de pédagogie, d’examens ou de morale scolaire. Aussi, la conversation de
M. Boisseron, sur ses voyages dans les pays lointains, nos goûts en li érature et en art, m’a
procuré un grand rafraîchissement, et je me suis sentie rajeunir au contact de ce jeune
homme plein de fougue et d’esprit, et qui n’a pas pour seule passion dans l’existence le
CERTIFICAT.
J’admire la conscience professionnelle de Paul et ses capacités, mais l’intérêt trop exclusif
qu’il porte à son métier l’a conduit à délaisser la vie familiale et surtout à ne plus nous
considérer, les enfants et moi, que d’un point de vue de maître d’école. Je crois qu’il apprécie
plus en moi l’institutrice que l’épouse. Il pense que notre fille est une enfant arriérée parce
que je l’ai mal élevée. Peut-être même la croit-il idiote, et dans ce cas elle tiendrait forcément
de ma famille ce e hérédité mauvaise. Il ne se rend pas compte qu’il la terrifie et qu’il est
largement responsable de son état par des centaines et des centaines de remarques
méprisantes et dévalorisantes. Bien sûr, c’est ma faute si Marie-Josèphe tire la langue. Oui, je
refuse de la punir pour ce e habitude, par crainte d’aggraver le mal. J’a ends qu’elle s’en
guérisse seule, mais je crains qu’elle ne le puisse pas tant que son père la traitera comme une
demeurée.
C’est un peu moins grave pour René, bien que son père l’appelle toujours « petit serin »
et « minus habens ». Il a beaucoup sou ert en découvrant qu’il ne comptait pas parce qu’il
n’était pas assez bon en classe. Et à s’entendre sans cesse traiter d’étourdi, de maladroit et
d’idiot, il se modèle de son mieux sur l’idée que son père a de lui. Il a un gros retard de
maturité, deux ans peut-être. Mais je ne m’inquiète plus pour son avenir maintenant que
vous vous occupez de lui ; d’ailleurs, il a beaucoup changé depuis ses dernières vacances chez
vous.
ant à notre aîné, il devient de plus en plus arrogant, se croyant assuré du prix
cantonal, avec l’École normale à la clef ou, qui sait, l’École polytechnique. Je crois qu’il avait
un bon fond, il a essayé sincèrement d’aider sa petite sœur : peut-être n’était-ce que pour le
plaisir de se sentir supérieur, n’importe… Les fla eries de son père n’ont pas eu meilleur e et
sur lui que les blâmes et les dénigrements sur les deux autres. Franchement, je suis plus
inquiète pour lui que pour son frère et sa sœur. Je suppose qu’il réussira ses études, mais j’ai
peur qu’il ne devienne quelqu’un de très égoïste et peut-être malhonnête…
Je crois savoir qu’il vous a volé certaines choses. C’est pour ce e raison que vous ne
voulez plus le recevoir chez vous : c’est tout naturel. Il a récidivé chez mes parents. Paul
refuse d’aborder le sujet. La morale doit rester dans les programmes scolaires, qu’elle ne
vienne pas déranger nos ambitions !
J’espère que mon fils aîné ne sera jamais premier du canton au certificat et que ce e
leçon lui servira pour toute la vie.
Je vous souhaite beaucoup de bonheur avec Suzon. Je devine qu’elle vous en a donné déjà
un peu. C’est une femme de cœur, elle a toujours reçu mes enfants avec une extrême
gentillesse. Vous savez que René l’adore ? Vous allez faire beaucoup de jaloux, vous savez (à
votre âge, monsieur !). Sachez que je suis avec vous, de tout mon cœur. Et si je peux vous
aider, d’une façon ou d’une autre, comptez sur moi et dites-le.
Je vous embrasse respectueusement.
Claire Fontanes
OceanofPDF.com