L'année du certif
Chapitre 3
Papa n’a pas dormi de la nuit. La dame en noir est revenue le visiter au
moins cinq fois.
Au petit jour, il nous a jetés du lit tous les deux.
— Et maintenant, qu’allons-nous faire ?
Davy s’est fro é les yeux.
— Moi, je suis en vacances. Je voudrais dormir.
Je n’oublierai pas le ricanement terrible de papa.
— Dormir ? Sur le mol oreiller de ta conscience ! Tu es un lou, un
aigre n, un gredin ! Tu me déshonores !
Il a promené longuement ses mains sur son front.
— Ah, dis-moi que c’était une blague…
Puis il s’est tourné vers moi.
— Si tu sais quelque chose, Niniko , tu dois parler. Tout de suite, sans
hésiter.
Davy m’a regardé d’un air maussade.
— T’as qu’à le dire.
Je me suis rappelé la discussion qu’il avait eue avec Pascaline, un soir
dans le valat, en sortant du mas Gibelin. Elle lui avait dit : « Tu n’as qu’à
faire un problème faux exprès, ou plein de fautes à la dictée, ou rater le
calcul mental, ou tout ça à la fois, alors je serai peut-être première du
canton. Et on partagera les deux fa ots ! » J’ai raconté l’histoire, papa s’est
exclamé :
— Deux fa ots ? Tu veux dire deux billets de mille francs ! Plus que je
gagne en un mois !
Davy m’a repris.
— Niniko se trompe. Les deux fa ots, c’était des cinq cents francs.
C’est mille francs que le parrain de Pascaline lui avait promis si elle était
première du canton.
J’ai insisté.
— Non, deux mille !
Papa et Davy se sont mis d’accord pour dire que j’étais un petit
imbécile. Moi, je me croyais sûr de ma mémoire. J’ai pensé que Davy
mentait. Mentait-il sur ce point seulement ou sur toute la ligne ?
Papa a retroussé sa lèvre et serré le poing.
— Bien, bien, nous allons voir Mlle Rachel.
Davy a protesté.
— J’ai pas envie.
Papa a tranché.
— On ne discute pas !
Nous sommes montés à Saint-Pierre, avec seulement deux ou trois
pauses pour sou er. Mlle Rachel habitait encore la maison d’école, elle
était dans son jardin. Elle nous a vus venir de loin. Elle nous a endait,
droite, échevelée, souveraine, son chapeau dans une main, un bouquet
dans l’autre.
À cinquante pas, mon père a crié :
— Je vous amène deux vauriens. Deux vauriens !
Il me croyait complice de Davy et me me ait dans le même sac. Il tenait
Davy par le col de sa chemise.
— i, selon vous, a vendu son droit d’aînesse pour un plat de lentilles ?
Mlle Rachel a haussé les épaules.
— Je suis laïque. Je ne lis plus la Bible depuis belle lure e !
— Oh, vous savez, « belle lure e » est une déformation de « belle
heure e »…, une petite heure, quoi… Ça ne fait pas très longtemps !
— Cessez de dire des âneries, cher collègue. Belle heure e ou pas, vous
avez élevé votre ls sans morale !
Alors, papa a forcé Davy à tout avouer devant Mlle Rachel.
— Pascaline m’avait promis de partager ses fa ots. J’ai à moitié raté
mon calcul exprès. J’ai fait des fautes exprès. Je me suis trompé en
grammaire exprès…
Il faisait la lippe, le front baissé, l’air buté et répétait : « Exprès…,
exprès…, exprès. » Et il mentait. Je ne savais pas ce qui s’était passé au
juste, mais il mentait.
Mlle Rachel est devenue très pâle. Puis elle s’est mise à rire.
— Nous n’allons pas nous fâcher pour une histoire de gosses. Votre ls a
tout inventé pour s’excuser d’avoir été ba u par une lle. Les hommes
sont ainsi !
— Mais Niniko a témoigné.
À mon tour de baisser la tête. Mlle Rachel devenait de plus en plus pâle.
« Oh, Niniko … » On aurait dit qu’elle allait se trouver mal. Puis elle s’est
reprise, elle a eu un coup de colère, comme dans sa classe le jour où on
s’était disputés pour « La Mort du bœuf », de Pierre Loti. Elle avait
maintenant une joue blanche et l’autre rouge. Elle a gesticulé, crié, elle
nous a insultés tous les trois. Et mon père :
— Naturellement, je vais me plaindre aux gendarmes. N’aggravez pas
votre cas.
Elle s’est calmée, mais elle tremblait de la tête aux pieds.
— A endez. Je vais voir Marguerite, et j’en aurai le cœur net.
Nous sommes partis. Elle nous a suivis quelques pas, puis elle a perdu
son sou e. Je me suis retourné et je l’ai vue s’adosser à un coin de mur,
fermer les yeux. J’ai eu peur qu’elle ne tombe évanouie. Et j’ai su que mon
frère avait commis une très mauvaise action, une malfaisance, une vilenie.
L’après-midi, nous étions tous les deux consignés en classe par papa.
Davy refusait de dire un mot. J’essayais de lire mon Mironneau. J’avais
choisi un extrait de Grand Cœur, d’Edmondo De Amicis : « Charbonnier et
gentilhomme ».
Hier matin, Nobis s’était querellé avec Be i – un des plus petits, le ls du
charbonnier – et ne sachant que lui dire, parce qu’il se sentait dans son tort,
il s’écria : « Ton père n’est qu’un gueux ! » Plus tard, M. Nobis, le
gentilhomme, oblige son ls à demander pardon à Be i, et il serre lui-même
la main du charbonnier. M. Perboni conclut devant les élèves : « Souvenez-vous, les enfants, de ce dont vous avez été témoins aujourd’hui ; c’est la plus
belle leçon de l’année. »
J’étais sûr d’avoir reçu, moi aussi, une bonne leçon.
Et puis Pascaline est arrivée, elle a regardé par la fenêtre et a fait signe à
Davy de sortir. Il a soupiré, il s’est levé avec e ort, il a marché jusqu’à la
porte comme s’il traînait un boulet. Je l’ai suivi, pas très er, avec l’espoir
insensé que tout pourrait encore s’arranger – grâce à moi.
Pascaline était tête nue, des brindilles dans les cheveux, elle avait dû
dévaler par un raccourci. Rouge de chaleur autant que de colère, elle avait
des taches de son jusqu’aux yeux, et son regard brillait. Elle m’a toisé, sans
un mot, et j’ai lu sur ses lèvres un mélange de mépris et de pitié. J’aurais
voulu disparaître sous terre. En n, elle a dit, sur un ton de dédain :
— Niniko … Niniko !
Puis elle a xé Davy bien en face.
— C’est une blague, hein, Davy ? C’est une blague ?
Il a mis les mains dans ses poches et baissé les yeux.
— Ouais, c’est une blague.
Capon qui s’en dédit ! Miteux, chi e molle… J’ai eu honte pour lui. J’ai
eu mal. Mon frère aîné que j’avais tant admiré. Mais je n’étais qu’à moitié
surpris : il avait chipé le cahier de l’école de Jules Verne pour s’a ribuer
les vers de grand-père. Il avait volé, avec Tavou Maucloux, les jumelles de
ce pauvre Pénéquet… et il m’avait menti cent fois.
Ah, si Pascaline avait su que j’écrivais des vers pour de bon, que je
n’avais pas besoin de les copier dans un cahier volé !
Elle se tenait très droite devant lui et cherchait à croiser son regard qui
fuyait. Elle triturait un petit mouchoir taché de rouge.
— Davy !
J’ai vu qu’elle avait encore les chevilles en sang. J’étais sûr qu’elle ne
pardonnerait jamais à mon frère.
— Davy, regarde-moi !
Davy a levé les yeux.
Elle a lâché le mouchoir et l’a gi é des deux mains, très fort.
— J’aime pas ce genre de blague.
Ses joues sont devenues très rouges. Il a levé la main, j’ai cru qu’il allait
la frapper à son tour. Elle a endait le coup, visage o ert, le nez pincé,
deux larmes sur les joues. Mais il a haussé les épaules et tourné les talons.
Et il est rentré dans la classe.
Pascaline l’a regardé. Elle semblait tout à fait désemparée. Elle a dit, à
mi-voix :
— Moi, je me che du prix cantonal. C’est pour Mlle Rachel.
Mlle Rachel est arrivée un peu plus tard. Un voisin l’avait amenée avec
sa charre e, tirée par un mulet. Il l’a aidée à descendre. Elle tenait à peine
sur ses jambes, elle portait une écharpe nouée autour du cou, mais elle
avait une grande ombrelle bleue, fermée, qu’elle pointait comme une arme.
Ma mère est descendue l’accueillir. Mlle Rachel a eu un mouvement de
recul.
— J’espère que votre mari n’est pas allé à la gendarmerie ? Vous savez,
ce n’est pas vrai. Votre ls a menti !
Ma mère l’a regardée longtemps et a dit :
— Mon Dieu !
Mlle Rachel a frappé le sol avec son ombrelle.
— Ah, laissez votre religion. Prenez vos responsabilités de femme et de
mère. Il faut que votre ls avoue !
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